La rentrée

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Férue de littérature, j'aime découvrir des pépites. J'ai découvert le potentiel de la nouvelle en rencontrant monsieur de Maupassant dont les textes ciselés et justes me touchent  [+]

La petite fille avait peur.
C'était la première fois qu'elle devait faire ça toute seule. Jusqu'à présent sa mère - ou son père lorsqu'il était en RTT - l'avait accompagnée.
C'est vrai que depuis toutes ces années, trois ans précisément, elle connaissait le chemin. Et puis, elle était grande à présent. Elle avait fêté ses huit ans cet été. Avec ses grands-parents. Ils l'avaient emmenée au cinéma. Elle avait eu le droit de manger du pop-corn et ils avaient fait une photo devant l'affiche du film, pour l'album familial. Elle leur avait dit au revoir le lendemain, gravant dans sa mémoire ce moment de joie simple mais rare depuis que ses parents avaient quitté Nice pour vivre à Paris.
Sa mère lui avait bien expliqué les choses. Elle ne pouvait plus l'accompagner, elle avait changé de travail et ses horaires par la même occasion. Son patron était très exigeant et peu compréhensif. Lors de son entretien, il lui avait bien fait comprendre que la ponctualité ne se négocie pas. D'autres attendaient devant son bureau pour obtenir un poste. Elle n'avait qu'à choisir. Et elle avait choisi. Comment faire autrement ?
Elle commençait plus tôt et Mathieu... Mathieu, inutile de reparler de lui.
Il était parti trois semaines plus tôt sans prévenir. C'était comme ça. Ni plus ni moins.
Elle n'avait pas cherché à savoir s'il avait rencontré quelqu'un. Elle le méprisait trop pour gaspiller son temps. Elle avait changé les serrures de l'appartement et jeté les restes de leur histoire dans cinq sacs que les éboueurs avaient fait disparaître sans état d'âme.
Pour Mathilde, elle avait inventé une histoire de voyage d'affaires mais elle savait bien que ce leurre n'était que provisoire. Il faudrait mettre des mots sur ses blessures mais pour l'instant elle en était tout simplement incapable.
Alors voilà. C'était aujourd'hui. Elle était là sur le trottoir, les larmes glissant lentement sur ses joues, sans qu'elle les retiennent. Autour d'elle, les gens poursuivaient leur chemin. Personne ne semblait vraiment faire attention à elle. Les uns marchaient à grandes enjambées, la tête haute, pressés comme le sont souvent les grandes personnes, les autres l'évitaient machinalement, les yeux rivés sur l'écran de leur téléphone. Parfois une trottinette la doublait. Il y avait beaucoup de mamans. Oui, des enfants avec leur maman. Ou leur papa.
Elle, elle était toute seule.
Une dame, en blouse à carreaux et foulard rouge vif sur la tête attira son attention. Elle semblait très vieille et avait la démarche mal assurée. Elle eut un peu peur en la voyant s'approcher. Son visage particulièrement l'impressionna. Il était tout ridé. Deux gros grains de beauté poilus saillaient, lui donnant un air de sorcière.
La vieille dame s'arrêta devant elle et demanda :
" Alors ma petite demoiselle, tu t'es perdue ? Pourquoi que tu restes en plein milieu du trottoir, comme ça ? "
Elle n'avait plus toutes ses dents et sentait l'eau de cologne éventée.
La petite fille fit une légère grimace et recula un peu, ce qui ne perturba pas la vieille qui réitéra sa demande.
La petite la regarda un instant, renifla et répondit plus par politesse que par envie :
- " J'attends ma maman.
- Mais où qu'elle est ta maman ?
- Au travail.
- Au travail ?
- Oui. Elle travaille tôt maintenant. Elle peut plus m'accompagner. Son patron veut pas.
- Ah ! bah tu vas peut-être devoir attendre encore longtemps alors.
- Elle revient ce soir.
- Mais t 'as pas école ? C'est la rentrée des classes aujourd'hui. Ils arrêtent pas d'en parler aux infos. Rien à faire c'est sur toutes les chaînes. On peut même plus penser à autre chose. Enfin, et pourquoi t'y vas pas ?
- J'attends ma maman.
- Oui, ça j'ai compris. Mais tu vas pas l'attendre toute la journée, en plein milieu du trottoir. En plus, c'est important le premier jour. Bon, moi j'ai tout mon temps. Ta maman m'est avis qu'elle en a pas autant. Aujourd'hui, puisqu'elle travaille, je t'accompagne. J'irai faire le marché plus tard. Jojo comprendra. Allez, ma petite demoiselle, essuie tes larmes et essaie de me suivre car j'ai une sacrée réputation de sportive dans le quartier. "
La petite emboîta la pas de la vieille qui marchait aussi vite que sa prothèse à la hanche et ses rhumatismes le lui permettaient. Au bout de cent mètres, elle s'arrêta pour reprendre son souffle et se moucher fort bruyamment.
Quelques passants la dévisagèrent.
" C'est à cause de ma sinusite chronique ", expliqua-t-elle.
Mathilde, qui ne savait pas du tout ce que pouvait être une sinusite chronique, demanda :
- Ca fait mal ?
- Pas tant que ça. J'chuis une dure à cuire, moi. Mais c'est pénible. "
Des garçons de CM1 passèrent en criant : " Pousse-toi, vieille sorcière !" et lui donnèrent un coup d'épaule.
La vieille dame commença à courir derrière eux en maugréant mais elle dut renoncer assez rapidement.
" Sales petits chenapans ", lança-t-elle, essoufflée et rouge de colère.
" Mamie béquille, tes bigoudis sont pourris ", répliquèrent-ils, sans s'arrêter de courir.
Mathilde les connaissait un peu et les redoutait beaucoup. Dans la cour de l'école, ils bousculaient les enfants quand les maîtres et maîtresses avaient le dos tourné. Inséparables depuis la petite section de maternelle, ils aimaient embêter les autres et ne rataient aucune occasion de faire des bêtises.
" Allez, viens, tu vas être en retard. "
La petite fille esquissa un sourire et prit la main qu'on lui tendait. C'était bizarre de toucher une peau aussi fripée et rêche mais elle sentait aussi la chaleur de ce contact bienveillant. La vieille serra sa main un peu plus et lui fit un clin d'oeil.
Elles arrivèrent devant le portail juste à temps. La cloche sonnait.
Mathilde regarda la vieille dame et lui dit :
" Je sors à 4 heures et demi cet après midi. Tu seras là ?
- Evidemment, répondit-elle, en haussant les épaules. Ça m'obligera à sortir. De toute façon après Les feux de l'amour, y a plus rien d'intéressant à la télé. Je t'apporterai un pain au chocolat. T'aimes ça ?
- Chouette, je pourrai te donner ma pomme à la place.
- Ah non, c'est pas possible, j'ai plus assez de dents moi. Les pommes c'est bon quand on a ton âge mais au mien, faut des compotes.
- Tant pis."
Mathilde courut rejoindre ses camarades. Elle souriait, heureuse d'avoir trouvé mamie béquille sur son chemin.
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