La reine des pommes

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J'écris parce que je ne sais pas lire.  [+]

Image de Automne 2014
Dans la fraîcheur matinale, un corbeau taciturne croassait avec une hirondelle pas très gazouillante. Plus terre à terre, au même instant, Gradepeau le crapaud bondit de son nénuphar de campagne et coassa la grenouille. Ce n'était pas dans ses habitudes, mais mû par les prémices d'un printemps précoce, il la héla comme le plus rustre des sauriens, pensa-t-il après coup, avec une pensée émue pour ses ancêtres dinosaures. A sa décharge, il n'avait pas vu d'aussi gracieuse créature depuis la nuit d'étang. Elle avait tout pour le séduire. Dans son justaucorps vert fluo moulant, elle sautillait éblouissante et guillerette, de flaque en flaque.
— Eh toaa, ma belle ! Je suis ton prince charmant !
L'autre le toisa de ses énormes yeux aussi gros que... rien. (Elle avait rentré le ventre et bombait le torse qu'elle avait fort aguichant).
— Et moaa, je suis la Reine Nette, répliqua-t-elle, tout à trac, se tapant sur des cuisses qu'elle trouvait bien alléchantes alors que ses sœurs les prétendaient légères.
Croaa-moi si tu peux, je suis plus une enfant,
Et si pomme croquer tu veux mon beau bellâtre,
Il te faudra bien plus qu'un simple cheval blanc.
Car c'est pas tes boutons et tes pustules hideuses
Qui feront qu'un beau jour, j'en pince enfin pour toi.
Il faut te l'avouer, moi j'aime l'amour vache,
Et tu n'es pas de taille à pouvoir me combler !
Sur ce, elle pouffa de rire et repartit aussi sec faire des ronds dans l'eau.

Gradepeau, honteux et confus, se trouva fort dépité. Sa bise n'était pas encore la bienvenue et le reste non plus... Boutonneux tout autant que tenace, il alla s'enquérir dans la campagne environnante de quelques conseils avisés. Sans mener pour autant ses recherches sur une grande échelle malgré le bleu du ciel bleu, il consulta de proche en porche ses voisins les moins éloignés. Il s'en alla voir ainsi, sautant du coq à l'âne, mais suivant son idée, un vieux bœuf obsédé par ses cornes, et lui tint ces propos :
— Mon beau bœuf, c'est koa donc l'amour vache ?
— Beeuuh ! lui répondit le bœuf.
— Meeuuuh ! lui rétorqua la vache à son tour consultée. Mécontente d'être interrompue en pleine digestion, elle en éructa sur le champ.
Il interrogea ensuite un chaud lapin, qui las de courir plusieurs lièvres à la fois s'était fait philosophe ; il fût de bon conseil. Sans en faire tout un fromage, un renard très laid mais curieux ruminait à trois pas.
Gradepeau passa en définitive sa journée par monts, veaux et bovidés. Il l'était un peu lui aussi : pas beau, mais vidé. Il décida donc, un peu moins sot et à petits bonds, de rejoindre son nénuphar, ne sachant toujours pas que penser de cet amour vache. Il était très tard quand l'étang fut en vue. Et le crapaud en avait vraiment marre.

La nature fait bien les choses. C'est ainsi que toute la colonie de batraciens, ses voisins, cousins, copains allait en parfaite harmonie. Autant de mâles que de femelles. Le meilleur des mondes possible, du moins dans l'absolu. Sauf qu'à cette heure tardive, Gradepeau n'était pas rentré.
La nature fait aussi bien le reste. Quand c'est l'heure, c'est l'heure. Et pour être direct, à cette heure-ci, dans un tintamarre de cowa... cowa... cowa... assourdissant, tous les amphibiens réunis par couple copulaient à qui mieux mieux, louant à gorge déployée Dame Nature et de concert leur satisfaction.
Les mathématiques ne sont pas mal non plus. Par le plus improbable des calculs sur les nombres pairs et impairs agrémenté de la plus parfaite mauvaise foie en matière de théorie du hasard, notre pseudo « Reine Nette » se retrouvait seule ! Gradepeau manquait à l'appel de l'équilibre naturel... Il n'était pas loin de minuit, à cinq minutes à pied, et si trouille il y avait, la Reine Nette avait peur que son dernier espoir ne revienne pas.
Car à bien y réfléchir, elle se morfondait. Tous ces couples s'ébattaient joyeusement, et elle, elle attendait ! Pas le moindre vert crapaud à se mettre sur le dos. Elle aurait, dans son état, accepté le plus pustuleux pour peu qu'il soit postulant. Plutôt que de crier famine elle s'en alla quérir ailleurs un espace moins bruyant. Le reflet que le miroir de l'étang lui renvoya la fit sursauter. Elle n'était plus si belle ! Engoncée dans son justaucorps trop étroit, elle se vit boudinante. Ressembler à un boudin quand on n'est qu'une andouille, elle pouvait comprendre, mais la concernant, elle ne supporta pas l'idée. Ses efforts de maintien oubliés, elle avait désormais les yeux aussi gros que le ventre, et trouva à ses cuisses des airs de sauterelle anorexique. Et ce vert fluo ! D'un ridicule ! Surtout la nuit ! De quoi se voir refuser l'entrée à une soirée disco !
Quand les douze coups retentirent au clocher du château, interrompant la tonitruante coacophonie, Gradepeau réapparut enfin, aussi brutalement qu'il était parti. Sa longue pérégrination l'avait laissé sur les rotules, ce qui dans le cas de son espèce n'est pas très pratique pour sauter... La Reine Nette devait prendre les choses en main désormais. Elle l'aborda avec son plus beau sourire, fendu jusqu'aux oreilles, et lui fit le coup des yeux langoureux du mieux qu'elle put.
— Alors, mon beau prince, tu es revenu pour moi ?...
De cowa en cowa, elle devint intarissable. Plus rien ne l'arrêtait, sauf à la longue le manque de souffle qui l'interrompit dans son monologue.
De son côté, Gradepeau, perplexe, écoutait. Qu'aurait-il pu faire d'autre ? Il était épuisé. Il en bavait encore. Au-dessus d'eux, sur sa branche d'olivier, pour mieux entendre et voir, une blanche colombe se tordait le cou. Elle voulait par-dessus tout avoir la paix et cette conversation juste sous ses ailes, à pas d'heure, la dérangeait. Quoique, finalement, elle aurait bien aimé en connaître l'issue.

En fin de conte, notre crapaud somnolait debout. Il finit par ne plus voir face à lui qu'une immonde masse fluo, gélatineuse et gluante, avec des yeux protubérants et une gigantesque bouche qui parlait, parlait, parlait...
Et que croyez-vous qu'il arriva...?
Gradepeau se dégonfla.
Et la Reine Nette, alors... ?
Elle jura, mais un peu tard qu'on ne l'y prendrait plus, et de se faire plus forte en jambe qu'en gueule. Elle sauterait désormais sur le premier venu.

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Jeanne en B · il y a
Avant de lire ce texte, j'ai lu prémonition. J'ai sincèrement adoré les deux, celui-ci pour les jeux de mots, l'humour, la richesse de vocabulaire et la fantaisie ! Bravo
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Bernadette Lefebvre · il y a
Découvrant cette fable je pense que la fontaine serait fier
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RAC · il y a
Les temps changent et en sautant partout la grenouille garde la raie nette ?! Il est louche ce bestiaire et il semblerait que certains en bavent, non ?! En tout cas moi je me suis bien marrée...
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La luciole · il y a
Une fable à la morale peu conventionnelle. Bravo :)
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Granydu57 · il y a
Lecture tardive mais instructive, écriture savoureuse...Le printemps est en marche.
Texte découvert grâce au nouveau logo "recommandé par SHE"

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Lenturlu07 · il y a
Ô gitenbois très bien, on dirait du Lenturlu dans le (s)texte.
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PrinceRakeem · il y a
Excellent. J'ai particulièrement apprécié les jeux de mots tels que "Reine nette" ainsi que le champ lexical relatif aux expressions contenant le nom d'un animal. Un texte de qualité, bravo!
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Landry des Alpes · il y a
J'adore!
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Utilisateur désactivé · il y a
Une vue humoristique des étangs et du monde environnant. Excellent !
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Eponine52 MILLOT-CONTE · il y a
Voilà un récit qui décoiffe et décape et j'adoooooore ! CASQUETTE A RAS DE TERRE pour l'ingéniosité du thème et tous ces clins d'oeil ! Comme il fait bon lire de tels récits !!
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M. Iraje · il y a
Un commentaire plus que parfait ! Un remerciement plus que tardif ☺☺☺

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