La reine d'Angleterre a disparu

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Il m'est arrivé une chose étrange, une chose rare pour un homme de mon rang, sans prestige particulier, ni aucun rôle officiel.
Je ne me souviens plus par quel hasard, j'avais été invité à Buckingham Palace pour une fastueuse cérémonie du Commonwealth comme seuls savent les organiser les anglais quand la reine prend la parole. Il y avait beaucoup de monde, venant d'Amérique, d'Afrique, d'Asie, d'Océanie, mais aussi d'Europe, il y avait même quelques chercheurs météorologistes qui rentraient d'Antarctique où ils avaient séjourné six logs mois. Ce soir-là les six continents étaient bien représentés au palais royal.
On se bousculait et il fallait jouer des coudes pour pouvoir approcher de l’estrade où Sa Majesté allait prendre la parole. Le silence succéda enfin au brouhaha des bavardages dès que la souveraine, avec son éternel sourire, monta les quelques marches et s’approcha du micro.
Dans un anglais distingué, sans la moindre hésitation et avec quelques pointes d'humour, Elisabeth II montra que malgré son grand âge, elle restait une excellente professionnelle et nous l'applaudîmes chaleureusement. Puis, on nous distribua des petits fours, des jus de fruit et du champagne, les laquais étaient très attentifs à ce que chacun fût servi et dès qu’un verre était vide, un autre était aussitôt offert. Des princes et des princesses, des ministres, quelques chefs d'entreprises, allaient de petits groupes pour saluer, échanger quelques mots, distribuer des sourires. Personne ne parlait ouvertement politique, mais la situation internationale était suffisamment tendue pour que chacun y fasse allusion par une phrase, une observation ou un silence qui pouvait en dire long. Les lambris du palais, s’ils avaient pu parler, savaient qu’ici le langage diplomatique est de mise et que derrière les mots d’apparence anodine, se cachent des allusions aux conséquences parfois graves. Moi-même, je ne connaissais personne mais je reconnaissais des hommes et des femmes célèbres que j’avais vus à la télévision ou dans les journaux. J’étais cependant bien trop timide pour me permettre d’aborder l’un d’entre eux et je restais seul, à observer tous ces gens qui m’entouraient. Alors que je vidais une deuxième coupe d'un délicieux Dom Pérignon, un majordome s'approcha et de moi et me glissa à l'oreille dans un français parfait mais avec un fort accent britannique :
— Sa Majesté est fatiguée, auriez-vous l'amabilité de la ramener jusqu'à sa chambre ?
— Moi ?
— Oui vous, tout le monde est occupé ici, sauf vous qui ne faites rien.
— Croyez-vous vraiment que c’est à moi qu’il convient de s’adresser pour raccompagner la reine ?
— S'il vous plait, ne la faites pas attendre, elle est âgée et elle est épuisée, elle vous attend là-bas.
En effet, au coin d'une porte, Elisabeth II patientait seule pendant que ses invités papotaient. Je m’approchais d'elle et j'attendis qu'elle m'adresse la parole puisque l'étiquette m'interdisait de lui parler le premier.
— Ainsi, Monsieur, me dit-elle dans ma langue, c'est vous qui êtes ce soir mon chevalier servant ?
— C'est un honneur, Madame auquel je ne m'attendais pas.
— Est-ce si honorifique de raccompagner une vieille dame jusqu'à son lit ?
— Lorsque cette dame est la reine d'Angleterre, celui qui rend un tel service ne peut être que flatté.
— Finissons-en avec ces échanges d'amabilité. Je désire aller me coucher, à présent.
— Je ne connais pas le chemin de la chambre de votre Majesté.
— Eh bien, suivez-moi.
Et sans escorte d'aucune sorte, pas même celle d'un domestique muni d'un candélabre, nous partîmes au travers des couloirs du château. Je n'eus guère le temps d'admirer les tableaux accrochés aux murs, car je ne voulais pas quitter la reine des yeux. Je n'avais pas grand mal à la suivre puisqu'en raison de son âge, elle marchait lentement. Nous arrivâmes devant un immense escalier dont nous gravîmes les marches, sur le palier j'aperçus trois peintures magnifiques et immenses représentant le reine Victoria, son mari Albert et le prince de Galles, futur Edouard VII. Les peintures étaient si réalistes que j'avais l'impression que ces personnages étaient vivants et qu'ils allaient bouger et m'adresser la parole. C'était tellement saisissant que je restais à les contempler quelques secondes. Dangereux moments d’inattention ! quand je voulus reprendre ma marche, je constatai avec effroi qu'Elisabeth II avait disparu.
Une terrible angoisse s'empara de moi, une de ces angoisses sourdes qui vous prennent aux tripes, qui vous tordent les boyaux et contre lesquelles on ne peut pas lutter. J'avais beau me dire que ce n'était qu'une angoisse, que la peur n'éloigne pas le danger et qu'il fallait agir pour retrouver la reine, je ne savais que faire et je restai désemparé. Je ne pouvais quand même pas crier à tue-tête « Majesté, où êtes-vous ? », on m'aurait pris pour un fou et j'imaginais le lendemain, la une des tabloïds : « Un français ivre mort, hurle à Buckingham en apostrophant la reine. » Pourtant, il fallait bien faire quelque chose. En essayant de me calmer, je me dis que soit je cherchais la reine moi-même discrètement, soit je retournais à la réception et là je donnais l'alerte.
J’éliminais d’emblée cette seconde solution, car je me sentais incapable de retrouver seul mon chemin dans les couloirs et les salons que nous avions traversés, de plus l'idée de devoir avouer que j'avais failli à ma mission et que j'avais perdu la reine, me terrorisait.
Je me rassurais comme je pouvais : « Enfin, une reine, ça ne se perd pas comme ça ! Ça doit se retrouver facilement. Elle était là, il y a trois minutes, elle ne peut pas être bien loin ! »
J'entrais dans une pièce sur la gauche, j'allumais la lumière, c'était un petit salon avec des fauteuils en cuir, et une table en verre, un ameublement confortable où la famille royale devait recevoir les intimes, j'étais donc dans les appartements privés, ce qui était somme toute, bon signe. Hélas le salon était vide.
La pièce suivante était un bureau, un petit bureau intime, c'était sans doute là que la reine travaillait dans la journée. C'était là qu'elle signait son courrier, c'était là qu'étaient nommés les nouveaux lords, les nouveaux baronnets, les nouveaux membres de l'Ordre de la Jarretière ou de l'Ordre du Bain. Ça me fit un drôle d'effet d'être seul dans cette pièce où tant d'édits royaux étaient officialisés sur des parchemins scellés de cire rouge. Je ne m’attardais pas, craignant d'être surpris, j'aurais eu le plus grand mal à justifier ma présence en un tel lieu et expliquer que j'avais perdu Sa Majesté.
La troisième pièce était une chambre, vide elle aussi. J'allais en sortir quand quelque chose m'intrigua. Un des rideaux n'était plus sur sa tringle ce qui donnait un air bizarre à la fenêtre. Comment se faisait-il qu'il y ait un lourd rideau violet à gauche et un rien à droite. Cela déséquilibrait l'agencement de la pièce par ailleurs bien ordonné. Peut-être que ce rideau avait été sali et qu'il avait été envoyé au nettoyage ? Mais cette explication pourtant plausible ne me satisfaisait pas, car je pensais que dans un tel cas, on aurait fait nettoyer les deux rideaux et qu'en attendant, on les aurait remplacés par deux autres. Je décidais d'en savoir plus et j'entrais carrément dans la chambre, je m'approchais du lit et je vis alors le rideau en boule entre la fenêtre et le lit. C'était étrange, j'allais sortir quand je constatais que le rideau bougeait. Par réflexe et en surmontant mon effroi, je le soulevais d'un seul coup, et à ma grande stupéfaction je découvris la reine à quatre pattes, qui se terrait, affolée.
— Majesté, enfin vous. Je vous cherchais partout. Que faites-vous ainsi.
— Monsieur, de grâce, ne dites rien, mon sort est entre vos mains.
— Enfin, Madame, expliquez-vous.
Je l'aidais à se remettre debout, elle avait les larmes aux yeux et je la sentais très émue. Pour ma part, je me sentais pleinement rassuré de l'avoir retrouvée et égoïstement, je sentais qu'en cet instant, mon cas était préférable au sien.
— Vous me trouvez ridicule n'est-ce pas ?
— Pas le moins du monde, Madame, mais il n'en est pas moins vrai que je suis intrigué par le comportement de votre Majesté.
— Je voulais disparaître, j'espérais que vous ne me retrouveriez pas.
— Disparaître ?
— Oui Philibert, disparaître. Vous comprenez ça ?
— Je peux le comprendre, mais je ne prénomme pas Philibert.
— Ah ?
Elle avait l'air déçu, je voulus la tranquilliser.
— Mais pour vous, et seulement pour vous, Majesté, je veux bien m'appeler Philibert.
— Merci, c'est très gentil de votre part.
— Vous voulez donc disparaitre ?
— Oui partir, très loin d'ici, ailleurs, je ne sais où. En finir avec les réceptions, les inaugurations, les voyages officiels, les chefs d'État.
— Mais enfin, Majesté, où que vous alliez, vous serez reconnue, vous ne pourrez pas faire trois pas sans perdre votre incognito.
— Je sais, c'est vrai, mais je peux me terrer chez des gens qui voudront bien garder le secret.
— Et c'est ce soir que vous vouliez faire la belle ?
— La belle ?
— Pardonnez-moi, c'est une expression française populaire, faire la belle, cela signifie s'évader, s'en aller, partir à l'anglaise...
Elle se mit à rire doucement
— Partir à l'anglaise, que c'est drôle. Ici, nous disons partir à la française...
— C'est amusant en effet.
— Philibert, laissez-moi faire la belle, je vous en prie.
— Mais Madame, comment vais-je justifier auprès de ceux qui m'ont confié la mission de vous raccompagner jusqu'à votre chambre, que je vous ai perdue ?
— Ils ne seront pas contents, c'est clair.
— Je risque des ennuis, la prison, l'opprobre de tout un peuple.
— Mais vous aurez fait le bonheur d'une vieille reine.
— Vous rendez-vous compte de ce que vous me demandez ?
— Philibert, par cet escalier, je peux rejoindre une petite cour où une voiture m'attend. Mon sort est entre vos mains.
— J'aimerais me réveiller.
— Vous ne dormez pas, Philibert, ceci n'est pas un cauchemar.
— Hélas Majesté, je sais bien que tout ceci est bien réel.
— Qu'avez-vous décidé ?
— Entre le bonheur d'une reine et la prison, entre votre liberté et l’indignité internationale ?
— Oui Philibert, entre le bonheur d'une reine et la prison, l’indignité, c’est bien ça.
— ...
— Répondez, Philibert, de grâce, répondez.
— Soyez heureuse, Majesté.
Elle eut un grand sourire de reconnaissance, elle se coiffa d'un de ses incroyables chapeaux dont elle avait le secret et elle se glissa prestement par un escalier dérobé.
Je retournais en titubant à la réception sans rencontrer grand monde, contrairement à ce que je craignais, je retrouvais assez facilement mon chemin. Sur place, on ne me posa aucune question, mon absence était passée inaperçue, je pus renter ensuite à mon hôtel sans la moindre anicroche.
Le lendemain et les jours qui suivirent, la disparition de la reine fit grand bruit, on en parla à la télévision, à la radio, dans la presse écrite, dans les réseaux sociaux. On ne parlait que de ça.
Quelques mois plus tard, je reçus chez moi un petit paquet en provenance d'Écosse. Il contenait un énorme diamant et une carte avec ces simples mots : « Thank you. »

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Marie-Françoise · il y a
recit original bien écrit un régal voici mes voix. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain viendrez-vous me soutenir ?
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Utilisateur désactivé · il y a
Un petit bijou et une superbe imagination. La fantaisie m'a fait penser à l'auteur Amélie Nothomb. Mes 5 voix car c'est un pur bonheur de vous lire.
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Judith Fairfax · il y a
Les tribulations monarchiques de Philibert sont a mourir de rire! Tres bien ecrit, tres bien construit. Un regal...royal! Je viens de debarquer sur ce site formidable avec ma Gladys qui je pense vous amusera aussi. Tout feedback est le bien venu pour une petite nouvelle ( sans jeu de mot) comme moi...
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Trez · il y a
Merci Judith
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Moniroje · il y a
m'a donné envie de lire tant j'ai été captivé et amusé!!!
Zut, je ne puis donner mes voix!! c'est quoi ce zinzin?? juste dire que j'ai aimé.

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Trez · il y a
Merci :-))
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Roseline · il y a
Ah .. je t'ai retrouvé .. Talent et humour .. J'ai adoré ta nouvelle .. Merci d'avoir égayé ma matinée
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Aurélien Azam · il y a
Cette situation ubuesque est retransmise en une nouvelle que je trouve charmante, bien écrite, et surtout drôlatique ^^ Le diamant est-il celui de la couronne royale d'Elisabeth II ? :)
Merci et bravo pour ce texte, Trez !
Tout comme Wildelaire, mon très très court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien pour mon texte : j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Trez · il y a
C'est bien un diamant de la couronne, mais c'est un secret :-)
J'ai voté pour ton oeuvre !

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Jennyfer Miara · il y a
J'aime, ne serait ce que pour la mention de ses chapeaux, que je trouve moi aussi fantastiques :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Phil Siro · il y a
Original, aussi bien dans le titre que dans le récit qui se lit le sourire aux lèvres.
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SakimaRomane · il y a
Je ne suis bien amusée chez vous. Merci :)
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Brennou · il y a
Perdre sa Reine, il n'y a qu'en Angleterre qu'on voit ça ! Heureusement qu'il y a un français à la manœuvre ! ! !
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Trez · il y a
Ces chers rosbeefs ont besoin des froggies

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