La règle de trois

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Passionné de lecture et d'écriture, j'en ai fait durant longtemps une activité viscérale. Aujourd'hui, je tente d'en devenir un artisan, construisant des histoires piochées dans mes observations  [+]

C’est Guillaume qui lui ouvrit la porte.
« Ah Bro’ ! »
Tom se laissa encercler par ses grands bras puissants puis ils se regardèrent longuement. Une pointe de gêne semblait s’instaurer entre eux deux depuis quelques temps mais elle finissait toujours par se briser. Au loin, il entendait les bruits étouffés de la fête qui avait commencé.
« Putain, je suis encore le dernier ? demanda-t-il à Guillaume.
- Encore mon frère. »
Et il lui dit d’entrer.
Tom n’était encore jamais venu dans cet appartement. Ils bossaient tous les deux désormais et Guillaume avait fini par s’installer avec Mathilde, alors ils se voyaient moins souvent. Leurs rencontres se réduisaient de plus en plus aux échanges de convenance et leurs dialogues rétrécissaient. Tom en souffrait mais veillait à ne rien laisser paraître.
« Eh Tom ! j’ai trouvé un truc chez mes parents, tu vas être mort de rire ! Tiens, regarde. »
Il attrapa un cadre posé sur une bibliothèque et lui tendit.
« Regarde ces tronches de voyous ! »
Tom fixa longuement la photo où ils posaient, fiers et rieurs, se tenant par l’épaule. Ils avaient quatorze ans et c’était la première fois qu’ils partaient en vacances ensemble. Il se souvenait que ce soir là leurs parents leur avaient enfin permis d’aller dormir à la belle étoile sur la plage, Guillaume, lui et Fanny, leur voisine de campement.
Ils avaient fait du feu et avaient amené chips et saucisses, des bières piquées au père de Tom et de la vodka achetée à l’épicerie par Guillaume. Vers minuit, Tom avait lancé le défi d’aller se baigner. Encouragé par Guillaume et Fanny, il avait couru vers la mer mais craintif s’était arrêté au bord de l’eau. Se tournant vers eux il avait surpris leur baiser.
« Alors poto, elle est bonne ? »,lui avait crié Guillaume lorsqu’il releva la tête.
Un sentiment de trahison l’avait assailli. Les yeux emplis de larmes, il s’était enfui vers le camping. Tombé dans le sable à plusieurs reprises, il avait fini par s’asseoir la tête contre les genoux, le corps secoué par les sanglots. Guillaume l’avait rattrapé : « Qu’est-ce que t’as mon pote ? »
Ne sachant que répondre, il l’avait repoussé, prétextant une maladie due à l’alcool. Alors Guillaume avait recouvert de ses mains les joues de Tom.
Un frisson avait parcouru sa peau. Guillaume l’avait enlacé et Tom, la tête posée sur son torse, avait perçu les battements de son cœur qui s’était emballé. Guillaume l’avait basculé sur le sable et s’était allongé sur lui, son short laissant paraître un enflement. Tom s’était laissé faire. Il l’avait serré plus fort et avait posé ses lèvres contre les siennes. Lorsqu’ils entendirent Fanny les appeler au loin, ils se séparèrent brusquement.
Tom fut tiré de ses souvenirs par Mathilde qui les avait rejoints : «Les gars, vous venez ? »
« On arrive Mathilde, je lui montre la photo.
- Alors Tom, t’es tout seul ?
- Et oui, je suis un solitaire.
- Tu connais pas sa théorie des trois jours, intervint Guillaume.
- C’est quoi ?
- Un : la découverte, Deux : la confirmation, Trois : l’ennui, expliqua Tom.
- C’est pas comme ça que tu trouveras quelqu’un mon pauvre. Allez ! viens boire un verre. »

Tom se mêla à la vingtaine de convives mais il connaissait peu de monde. Les lumières avaient été tamisées, ce qui donnait à la pièce chaleur et intimité. Il accepta la coupe de champagne que lui tendait Guillaume.
« Carrément du champagne !
- On a des choses à fêter ce soir, poto. »
Tom resta interrogatif. Guillaume lui souffla : « Un peu de patience », puis il leva son verre : « Santé !
- Santé ! », répondit-il. Il n’aimait pas les surprises.
Guillaume les abandonna pour rejoindre d’autres invités. Mathilde sourit à Tom. Embarrassé, il détourna le regard. Elle lui caressa le dos, et fit le tour des hôtes pour remplir les verres. Il chercha autour de lui des connaissances pour entamer la conversation. Il retrouva un ancien collègue et une amie de fac. Ils parlèrent de pas grand chose mais cela lui permettait de s’envoyer deux ou trois verres de plus sans avoir l’air d’un ivrogne.
Mathilde augmenta le son et fut la première à danser. Deux de ses amies la suivirent. Un gars s’incrusta dans ce trio, et s’essaya à quelques pas de danse. Il se fit éjecter. L’une des filles tendit pourtant le bras vers Tom. Il résista à son invitation mais elle insista et le tira par les mains, la deuxième l’aida en le poussant vers la piste de danse improvisée. Il les laissa faire. Elles ondulèrent devant lui, jouant les bimbos délurées.
Mathilde les regardait danser. Il percevait dans ses yeux une lueur qui le gênait. Il n’était pas à l’aise avec elle qui le couvrait d’attentions et de gestes tendres. Il ne savait jamais comment réagir. Un jour, elle lui avait déclaré qu’il avait une place particulière dans la vie de Guillaume. Il avait rougit et elle avait pris cela pour de la timidité. Depuis, lorsqu’ils se retrouvaient seuls, il s’arrangeait pour trouver une occupation.
La petite rousse à la peau ivoire lui attrapa la taille. Il sursauta. Elle l’invita à danser sur la musique latino qu’elle avait choisie. Le morceau terminé, il lui demanda son prénom : « Rihanna. »
Il la regarda incrédule.
« Non, c’est Emilie, mais... »
Elle se retourna, se pencha en avant et remua son postérieur.
Tom s’esclaffa : « Oui, c’est tout à fait elle. » Il saisit la bouteille :
« Un verre Riri ?
- With pleasure, Tom le beau gosse. »
Durant la soirée, Tom improvisa un stand de Tequila. Sur le bar il aligna six shots, découpa des quarts de citrons et sortit le sel. Mathilde croqua le citron, imprégna sa langue du sel placé sur sa main, frappa le premier verre qu’elle but cul sec. Elle fit de même pour le deuxième, mais elle recracha le troisième.
« Perdu ! » cria-t-il.
Il remplit à nouveau les shots. Rihanna prit la suite, mais s’arrêta au second.
Guillaume déclara forfait.
Tom fit alors une démonstration fulgurante : dents dans le citron, langue sur le sel, frapper le verre, avaler, frapper le second, boire d’un trait, et enchaîner jusqu’au sixième. Le dernier verre posé sur le bar, les hourras des convives accompagnèrent sa victoire. Il leva les bras mais fut pris de vertiges. Il se rattrapa au bar :
« Z’krooa k’zé abuzé. »
Il voulut se resservir, mais Guillaume l’en empêcha.
« Mathilde, tu me le surveilles ? »
Tom posa un regard flou sur elle : « Alors, on a trop bu ? », fit Mathilde.
Rihanna approcha et se frotta à lui.
« Ze vé alé me coucé.
- Eh mon coco, la soirée n’est pas finie, alors reste avec nous. » Mathilde le retint de toutes ses forces pour qu’il ne s’allonge pas sur le plancher, mais il était trop lourd. Il s’écroula.
« Ahilde, deune moa Guillôme.
- Non, il est à moi, répondit-elle, amusée.
- Cé ske tu kroa. »
Il la fixa d’un air menaçant.
Guillaume apparut par dessus lui : « ça va mon pote ? »
Tom montra son pouce, pour lui indiquer que tout allait bien, puis il fut prit d’un fou rire. Il lui fit signe d’approcher. Guillaume vint à sa hauteur et tendit l’oreille :
« T’es à moa Guillôme, et je sé ke tu lsé. »
Il tenta d’attraper la nuque de Guillaume pour l’embrasser. Il se débattit.
« Putain, il est trop chiant quand il est comme ça. Mathilde, il faut lui donner de l’eau, OK ? »
Elle essaya de lui faire boire de l’eau mais il repoussa son bras.
« I va dire koa Guillôme ? »
Elle se contenta de lui sourire.
Tom lui lança un regard noir, se releva, difficilement. L’appartement lui semblait un navire en pleine tempête. Il tituba vers la salle de bain et aspergea son visage d’eau froide, fixa longuement le miroir. Il murmura entre ses dents : « Va t’faire foutre. » Puis il s’allongea sur le carrelage froid, ferma les yeux.
A son retour auprès des autres, il constata que la musique avait été baissée.
« Putain Tom, tu faisais quoi ? Ça fait une heure qu’on t’attend », s’agaça Guillaume.
Les veines de Tom n’étaient encore qu’un fleuve d’alcool. Il baragouina « Sssa va j’t’eucout’ ».
Guillaume le regarda dubitatif puis il reprit la parole : « Mathilde et moi avons quelque chose d’important à vous annoncer... », laissa planer un silence, « nous allons nous marier ! »
Tom eut du mal à comprendre. Il demanda à Rihanna de lui répéter.
« Ils vont se marier, j’y crois pas ! » Elle fondit en larme, éclata de rire puis repleura en cascade.
« Tom ? Guillaume le dévisageait.
- Hein.
- T’es d’accord ?
- De koa ?
- Tu veux bien être mon témoin ? »
Il pensait avoir mal entendu mais les sourires béats des autres confirmèrent l’information. Guillaume, quant à lui, ne semblait pas comprendre l’incongruité de sa proposition.
Tom n’avait pas de réponse. Il aurait préféré s’enfuir plutôt que de répondre. Il s’en voulait d’être venu. Ces derniers temps il refusait systématiquement ses invitations. Cette fois-ci il avait tellement insisté qu’il avait craqué. Mais chaque minute passée auprès de Guillaume était devenue une souffrance pour lui, et ça Guillaume ne voulait pas le comprendre : « Tu en demandes trop, répétait-il à Tom, je ne peux pas t’en donner autant. »
Guillaume le regardait avec insistance.
« Fo k’on parle, répondit Tom.
- De toute façon t’es trop bourré. On parlera plus tard. » Guillaume, agacé, tourna le dos.
« Sé tujours kom ça avec toi Guillôme, sé t’jours pus tard ! »
Mathilde tenta de le calmer, le prenant dans les bras, mais il la repoussa violemment.
« D’gage ! cria-t-il.
- Ne parles pas à ma fiancée sur ce ton, intervint Guillaume.
- Ta fiancée ? Et moa Guillôme, j’suis ki pour toa ? »
Guillaume blêmit. Il le traîna par le bras dans le couloir.
« Putain, à quoi tu joues Tom ?
- Et toa Guillôme ? M’demander côme témoin.
- Tu es mon meilleur ami.
- T’en conné bocoup qui couchent avec leur meilleur ami Guillôme ?
- Tais-toi !
- J’veux pus m’taire.
- Alors tu dégages.
- J’t’aime Guillôme et toi tu t’joues d’moa.
- Va-t-en. »
Tom partit et dévala les escaliers. Les effets de l’alcool s’estompaient mais dans sa tête soufflait un ouragan.

Arrivé sur le trottoir, il éclata en sanglot. Des passants le dévisagèrent. Tom les fusilla du regard, et ils s’en allèrent. Il voulait rester seul. Reprenant sa respiration, il s’en voulait d’être venu. Il savait bien qu’il n’avait plus sa place auprès de Guillaume. Il avait souvent pris la décision de rompre, mais chaque fois Guillaume revenait et soufflait sur les braises. Cette fois-ci la situation était différente, il y avait Mathilde.
Il entendit derrière lui la porte de l’immeuble s’ouvrir. Guillaume se tenait là, les yeux pleins de larmes. Tom ne savait qu’en penser. En le regardant, il voyait encore l’adolescent qu’il avait été, grand, réconfortant, sensuel. Mais ils avaient vieilli en parallèle. Plus rien n’arrivait à les rassembler, alors pourquoi s’accrocher à lui de cette façon ? Il était attiré par lui, comme un aimant. Il n’avait jamais envisagé sa vie sans lui.
Ils restèrent silencieux de longues minutes. Puis Guillaume reprit la parole : « Je suis désolé. » Tom ne lui répondit pas, il l’observait : droit comme un piquet, tremblant, les yeux rougis, les joues humides. Rassuré de le voir dans cet état, et par réflexe, il se rapprocha. Les restes d’alcool amplifiaient encore son désir d’être contre lui et de le sentir en lui, de toucher sa peau, de la goûter, sa langue sur son corps et jouir de lui.
« Dis quelque chose Tom !
- Que veux-tu que je te dise ?
- Que tu ne m’en veux pas. »
La voix de Guillaume tremblait. Il contenait difficilement son émotion mais il poursuivit.
« Tu te doutais bien que ça finirait ainsi, non ? »
Tom toucha machinalement le côté gauche de sa poitrine.
« Que ça finirait ?
- Bien sûr. Nous ne sommes plus des ados Tom.
- Qu’est-ce que tu crois ? Je le sais. »
Tom voulut fuir, mais il devait aller au bout de cette scène.
« Alors remonte avec moi.
- Non.
- Ne fais pas ça Tom, tu remontes s’il te plaît. »
Mais Tom ne voulait plus obéir à ses injonctions. Il s’était bercé d’illusions durant quatorze ans. Ce soir il comprenait que tout ça n’irait nulle part. La règle des trois jours, c’était Guillaume qui l’avait inventée, car c’est toujours lui qui apparaissait le jour trois.
« Tu as raison Guillaume, on n’est plus des ados. »
Il le quitta et disparut dans la nuit.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire intéressante et de beaux moments de lecture ! Bravo, Sébastien !
Grâce à vos voix, “Sombraville” est en Finale ! Une invitation à confirmer votre
soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne journé!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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