La Récitation

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J'ai une pression terrible, elle l'annonce et l'écrit au tableau : demain « Mardi 2 juin – Récitation de Laurent ». La cloche sonne, elle repose la craie sans se douter de mon effroi. Pétrifié, je ne peux décrocher les yeux des lettres blanches tandis que les autres rangent leur cartable.
Les pieds des chaises d'écoliers crissent sur le carrelage, tous quittent la classe bruyamment.
Dans le couloir je saisis mon blouson, le dernier accroché sur la longue patère et m'assieds un instant sur le banc à côté de mon sac de billes. Aujourd'hui j'ai perdu un calot, mais gagné quatre magnifiques araignées, Patrice était très déçu. Je n'ai pas osé aborder Manoëlle, j'aurais pourtant voulu que l'on parle de notre secret.
J'entends les cris des enfants au-dehors et me demande pourquoi nous nous sentons toujours obligés de hurler comme cela.
Je n'en parle pas à maman, ni dans la voiture ni pendant le goûter. Si je veux devenir un jour un grand garçon, il faut que je commence à me débrouiller par moi-même.
Le soir, en pyjama sur mon lit, je relis le texte, m'assure de comprendre le sens chaque mot, tente de mémoriser les vers. Après le coucher, dans l'obscurité, je murmure la fable à mes nounours.

« Mardi 2 juin – Récitation de Laurent » est toujours inscrit dans un coin du tableau. J'aimerais pouvoir l'effacer et qu'en même temps cela n'ait jamais existé. Ce serait super ça ! Si je pouvais j'écrirais le mot « guerre » puis le ferais disparaître avec la brosse de feutre.
Je triture ma trousse à l'appel de mon nom. Je me lève, monte sur l'estrade et me retourne pour leur faire face. Brice comme à son habitude a un livre posé sur les cuisses sous le pupitre, sans doute le Club des Cinq. Je ne comprends pas comment il fait pour être le premier de la classe. Il arrive à lire tout en écoutant les leçons. Christophe aussi à la tête baissée, mais c'est parce qu'il a fait pipi tout à l'heure, une petite flaque jaune sous sa chaise : il n'avait pas osé demander à la maîtresse d'aller aux toilettes.
Les autres me fixent, ils sont pendus à mes lèvres.

Manoëlle me regarde avec un air bienveillant et un petit sourire. Elle habite en face de chez moi. La semaine dernière, cachés derrière la BX bleue de sa mère, nous nous sommes embrassés pour la première fois. Ce week-end je lui ai écrit un mot d'amour, j'ai demandé à maman de corriger les fautes. Elle a dit qu'il serait bien d'y ajouter un cœur, j'ai fait quelques essais sans résultat concluant. Elle a pris mon crayon pour en dessiner un parfait, bien symétrique et du premier coup ! J'avais saisi un feutre rouge et l'avais colorié, concentré, penché sur ma feuille en passant ma langue sur ma lèvre supérieure. J'étais nerveux en glissant l'enveloppe dans sa boîte aux lettres. Je suis revenu en courant, espérant ne pas avoir été vu.

Frédérique et Christian regardent par la fenêtre. Ils ne s'intéressent pas du tout à moi. Ils sont fils d'agriculteurs. Parfois il leur arrive de manquer la classe pour aider leurs parents et conduire les tracteurs. Cédric a oublié de jeter son chewing-gum, il a l'air d'un « ruminant » comme dit souvent la maîtresse, il risque d'avoir à nouveau des phrases à recopier ce soir.
Le grand planisphère scotché au mur me rappelle que nous ne sommes que des grains de poussière face à l'immensité de la terre, et je me sens tout petit seul face à ma classe. Je ne sais pas quoi faire de mes mains, mes yeux se perdent au fond de la classe vers le coin où j'ai quelquefois été puni.

C'est étrange de les voir tous depuis l'estrade. Nous sommes toute l'année assis deux par deux, c'est la maîtresse qui désigne les binômes à la rentrée. Moi, je suis à côté de Nadège. Son père est cultivateur, elle est plus grande et plus forte que moi. On s'entend bien, elle me fait discrètement des petits gestes d'encouragement. À la récré, nous échangeons nos blagues Carambar.
Pendant quelques mois la maîtresse a été absente, elle a eu un bébé. C'est monsieur Jacques qui l'a remplacée. Lui, il nous lançait des objets pour nous faire taire : craies, éponges dégoulinantes (beurk !), même l'effaceur..., ça doit faire mal. Une fois, Pascal l'a reçu en pleine tête. C'était un maître remplaçant, on a été content quand notre maîtresse est revenue. On lui a fait plein de cadeaux, et pas des stupides colliers de nouilles comme quand on était dans la classe des petits.
Je voudrais commencer ma récitation, mais mes lèvres ne s'ouvrent pas. J'ai peur de ne pas me souvenir, de bafouiller, de me ridiculiser. La maîtresse ne dit rien, mais semble commencer à s'impatienter.
Je regarde à nouveau Manoëlle pour me donner du courage et prends une grande inspiration :
— Maître corbeau, sur un arbre perché...

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