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La réalité à mes pieds

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Jessica Galzin

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19

FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
J’aimais ma nouvelle paire de chaussures. Je l'aime toujours, même si, aujourd'hui, d'autres vertigineux escarpins l'ont rejointe dans le placard. Même si, entre temps, elles ont beaucoup vécu. Elles ont partagé mes pas. Parmi ceux les plus importants, vers une vie à mon image.

Elles sont doublées cuir. Elles ont de très hauts talons, très fins. Le cuir extérieur est « rouge », un bordeaux lumineux. J’en étais fière de cette paire de chaussures. Dans le métro, ce matin-là, je me sentais grande, mince et chatoyante. Et solide. J’en étais d’autant plus fière que la décision avait été douloureuse, et si nécessaire.

J’étais passée tous les jours devant la vitrine du chausseur, exprès, pour les regarder. J’ai fait ce détour, rue de Rennes, pendant deux semaines. J’ai longtemps hésité. J’ai longtemps réfléchi. J’avais envie de cette paire d’escarpins. J’avais envie de me sentir belle, désirable et désirée. En fait, j’avais envie de me sentir « moi ». Je suis belle. Je suis désirable. Et on peut me désirer. Plus je passais devant, plus je prenais de temps à les admirer.

Je voyais alors mes chaussures noires, plates. Elles me semblaient si loin de moi. J’en étais satisfaite pourtant à l’achat. Cependant, ses talons, dans ce magasin, me renvoyaient bien plus loin dans le temps. Enfant, je jouais avec les talons de ma mère. Ils n’étaient pas aussi hauts que ceux de la paire bordeaux mais c’était le même esprit pour la gamine enjouée que j’étais. J’ai toujours adoré les talons hauts et je sais les porter, je sais courir avec après un bus. J’ai arrêté, usée par la péjoration... Il n’y a que des « putes » pour porter de tels talons.

Je me déprimais à comparer la paire à mes pieds et celle dans la vitrine. L’une me disait « voici la femme que tu es » et l’autre « voici celle que tu aurais dû être ». Ainsi, pensais-je, au onzième jour, j’aurais dû être une pute. Les larmes me sont montées aux yeux. Au fond de moi, je le savais bien, que je n’étais pas une mauvaise fille. Au contraire, je suis loyale, sincère, aimante, toujours prête à donner un coup de main. Avec ou sans talons à mes pieds.
Je l’ai toujours su. Je l’ai juste oublié. Ou, pour être précise, on a voulu me le faire croire.

J’ai réfléchi longtemps. Très longtemps. Pour une fois, j’ai accepté de me pencher sans fard et au cœur du problème. À dire vrai, même, je ne me souviens plus depuis combien de temps j’y réfléchis sans arriver à me décider. Depuis deux ans ? Depuis ce fameux jour où mon époux m’a mis une première gifle ? Je ne sais pas. Je crois que j’étais sous le choc encore. Je n’y croyais pas. C’était tellement plus simple de ne pas y croire plutôt que d’affronter la réalité.

Ma réalité, je la préfère à mes pieds. Et ma vieille paire ne me convenait plus, elle n’était pas pour moi, elle n’était pas « moi ». J’aimais le rouge bordeaux de mes chaussures. Il était vrai et il ne me faisait aucun mal. Je m’absolvais du quotidien dans sa contemplation. Cette paire de chaussures, je l’avais achetée la veille, en prenant ma décision...

J’ai pris une infinité de temps en deux semaines afin d’être sûre. C’était trop important. Ces chaussures, elles me porteraient à l’avenir. Si jolies, si fines, si douces... féminines. Je veux un avenir à leur image. Je voulais suivre un nouveau chemin et, si dur allait-il se révéler, je croyais sincèrement qu’il s’illuminerait à chaque pas fait dans un si beau cuir.

Soudain, je sursautai. Ma voisine de strapontin a posé sa main sur mon épaule, elle me parlait. J’ai émis un léger couinement de surprise. Je portai la main par réflexe jusqu’à ma gorge et je soupirai de soulagement. Aujourd’hui encore, je ne supporte plus la moindre surprise. Une porte qui claque, un homme qui vous parle sans s’annoncer, un individu qui s’approche sans bruit... Je suis saisie et épouvantée intérieurement. J’espérais que la jeune femme n’avait pas vu que j’avais eu peur. J’aime être polie, posée, composée.

C’était une femme, brune, aux yeux verts et à la bouche rosée. Elle portait une de ces robes à la mode, boule, et des accessoires colorés. Elle était acidulée. Une curieuse pensée pour décrire l’impression qu’elle me renvoyait. J’enviais sa jeunesse et sa gestuelle pétillante. Ses lèvres continuaient de bouger. J’enviais aussi qu’elle osât me parler comme ça, sans me connaître. Je n’osais pas m’adresser aux inconnus, j’avais toujours peur de déranger. Je me suis rendu compte que je ne savais pas ce qu’elle articulait. D’ailleurs, ses lèvres se sont immobilisées. Elle attendait une réponse. Je lui ai fait un signe d’excuse d’une main et j’ai extrait de l’oreille droite un de mes écouteurs.

— Excusez-moi, je ne vous ai pas entendue. Je mets toujours le son bien trop fort et... j’étais dans mes pensées.
— Oh ! Ce n’est pas grave. Elle sourit. Je voulais juste vous demander, vos chaussures, vous les avez eues où ? Si ça ne vous dérange pas...

Je me détendais un peu plus. J’avais peur de l’avoir dérangée, mais non, tout allait bien.

— Rue de Rennes. Dans un magasin entre le Marc Lebat et la boutique Plastik. Je ne me souviens plus du nom exact.
— Elles sont très jolies !
— Merci.

Je souris à mon tour, en coin. Je me sentais flattée. Mes chaussures étaient « moi ». Je savourais, discrètement.

Elle me remercia en se levant :
— C’est gentil de m’avoir dit où vous les avez trouvées.
— Je vous en prie.

Elle descendit moins d’une minute plus tard, à la station suivante, après m’avoir souhaité une bonne journée. Une fois les portes de la rame closes, mes yeux, légèrement embués, revinrent à mes chaussures. Grâce à elles, j’avais rencontré une personne acidulée, et éphémère. Mes commissures se tendirent malgré moi et j’exposai mes dents à l’audience du métropolitain. Une vieille dame me lança un regard circonspect.

Je me sentais si bien, j’étais redevenue « moi ». Les yeux grands ouverts, je regardais droit devant moi. Je n’avais plus à avoir peur. J’avais le droit d’être « moi ». Mes chaussures étaient là pour le prouver. J’étais si bien.
Je les avais achetées la veille, et j’avais quitté mon mari.

PRIX

Image de Printemps 2013
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KELM · il y a
émouvant

je vous invite par amour à venir lire mon texte et merci http://short-edition.com/oeuvre/poetik/monsieur-noir

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Frederique Panassac · il y a
Cela commence tout en douceur et en légèreté puis cela va crescendo dans l'émotion. Surprenant et bien écrit. On y croit.
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Petit Farfadet · il y a
Une nouvelle émouvante et tellement féminine. Une sincérité déconcertante. Bravo à cette femme écrivain
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