La rage de vivre

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"Les seuls gens qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais, qui sont incapables de dire des  [+]

Image de Automne 2018
Geoffrey était professeur de lettres classiques. C’est-à-dire qu’en plus du français, il enseignait le latin et le grec. On ne peut pas dire que ses classes étaient surchargées, dans un monde où les habitants du mont Olympe répondaient désormais aux noms exotiques d’Instagram ou Twitter. Ses élèves comptaient deux ou trois gamins que leurs parents voyaient déjà médecins (tout le monde le sait, tout ce vocabulaire médical incompréhensible descend des langues anciennes), quelques autres qui s’étaient inscrits parce qu’on « ne travaille pas en latin, on fait des goûters et on écoute des histoires » et un ou deux autres encore qui semblaient n’avoir aucune raison d’être là et passaient l’heure à fixer la fenêtre, dans l’espoir insensé qu’un commando d’élite surgi de nulle part leur criât « Adrien ! Paul ! C’est bon, on est là, vous êtes sauvés ! ».
Geoffrey était un bon professeur. Il avait cette manie un peu agaçante aux yeux de ses élèves de vouloir leur faire apprendre des mots barbares et inutiles et il parcourait la classe, les mains jointes derrière son dos, en scandant, « Sum, es, est, sumus, estis, sunt » pendant qu’eux lui jetaient des regards hébétés, tout en dissimulant sous la table leur téléphone. Bien sûr, comme tous les adolescents, ils avaient tendance à penser que l’identité, l’essence même de monsieur Lemaître se limitait à ce qu’ils en voyaient : un homme entre deux âges qui portait un costume et les accueillait sur le pas de la porte avec un « salve ». Ils auraient été bien embarrassés de dire où se rendait leur professeur une fois la journée terminée. L’imaginer avec une femme et des enfants relevait de la mythologie, au même titre que Pasiphaé s’accouplant avec un taureau ou Aphrodite née des testicules coupées d’Ouranos. Monsieur Lemaître était dans sa salle de classe. Point. Taper son nom sur Facebook pour espérer en apprendre plus sur lui ne leur vint jamais à l’esprit, tant ils pensaient que les 15-34 ans avaient le monopole des réseaux sociaux.
Madame Arnoux, la professeur d’anglais, elle, oui, ils l’avaient cherchée. Elle avait l’air si jeune, avec ses beaux cheveux blonds ! Ils avaient trouvé des photos d’elle en compagnie d’un gros costaud, un de ces types bodybuildés qui doivent passer leur vie dans les salles de sport. Elle l’embrassait à pleine bouche. Les timides garçons de quinze ans aux sourires bagués en avaient été malades, qu’elle leur préférât un pareil primate !
Pour en revenir à Geoffrey, ses élèves n’avaient pourtant pas tort. Il n’était pas sur Facebook, encore moins sur Twitter, et n’avait jamais entendu parler de Snapchat. Quand il terminait ses cours, il se rendait en salle des professeurs. Il faisait ses photocopies pour le lendemain, les rangeait ensuite dans son casier. Il allumait un ordinateur, consultait ses mails et y répondait. Lorsqu’il avait à le faire, il téléphonait à un parent pour l’informer du comportement inadéquat de son enfant. Ensuite seulement, il rentrait chez lui. Il vivait seul. Il avait bien été en couple, au début de sa carrière, avec une autre professeur de lettres classiques. Mais ça n’avait pas marché. Comme cela arrive assez souvent, elle était partie avec le professeur de sport. La raison (outre le physique athlétique du professeur de sport) en était la suivante : Geoffrey cachait un secret. Et comme tous les secrets, le sien était terrible, inavouable.
Il avait une phobie.
Nous connaissons tous quelqu’un souffrant de phobie : celui-là crie quand il voit une araignée et supplie les personnes présentes de la tuer (les hommes, en effet, souhaitent souvent la mort de ce qui les effraye), cet autre refuse de prendre l’avion, et, citant la triste fin d’Icare qui le premier s’éleva dans les cieux, est convaincu que les dieux ne lui pardonneront pas cet affront. Le problème avec la phobie de Geoffrey était qu’elle lui gâchait la vie.
Il avait peur de contracter la rage.
Permettez-moi une incursion dans l’enfance de Geoffrey pour tenter d’expliquer cette angoisse. Il nous faut remonter au début des années quatre-vingt-dix, alors que Geoffrey avait environ dix ans. Rappelez-vous qu’en ce temps-là, il n’y avait ni téléphone portable, ni Internet, en un mot, il n’y avait rien. Je n’insinue pas que les années quatre-vingt-dix relevaient de la préhistoire (mais les élèves de Geoffrey, eux, le diraient ) ni qu’il y avait la rage en France à ce moment-là. Mais comme le dit le proverbe, ô tempora, ô mores, autres temps, autres mœurs. À cette époque, Geoffrey passait ses vacances chez sa grand-mère. Dans un petit village. Le genre de village où tout le monde se connaît, où l’on sait que madame Tartampion couche avec le fleuriste et que le père d’une telle n’est pas son géniteur.
Dans ce village, il arriva un incident impliquant un chien. Je crois même que le journal local avait consacré un article à cette histoire. C’était un chien-loup qui appartenait à madame Brouche, mais le nom ne vous dira rien. À moins que vous ne soyez originaire du village en question, bien sûr. Cette dame était la baby-sitter de Romain, l’un des meilleurs amis de Geoffrey.
La version officielle, la voici : un jour, sans crier gare, le chien arracha la moitié d’un doigt de sa propriétaire et s’enfuit dans le village. Il croisa Romain qui jouait au foot avec ses amis un peu plus loin (je précise que Geoffrey ne se trouvait pas avec eux ). « Tiens, Loulou », dit Romain en s’approchant pour le caresser. « Bon chien, gentil Loulou ». Ledit Loulou, faisant fi des politesses, planta ses crocs dans le tendre bras qu’on lui présentait.
Dans la version officieuse, Geoffrey avait le nez collé à la fenêtre de madame Brouche. En effet, en dépit d’un nom au potentiel érotique proche du néant, Sophie Brouche, trente et un an, avait un corps à faire perdre la tête aux adolescents prépubères. Il faut croire que Geoffrey était un peu en avance sur sa bande de copains parce que les autres préféraient taper dans un ballon. Geoffrey, lui, avait pris l’habitude de traîner près de la maison et de jeter discrètement un coup œil par la fenêtre. Ce jour-là, Sophie sortait d’une douche ou d’un bain et se présenta presque nue, enroulée dans une serviette. Tout se passa très vite : brusquement la serviette tomba (il eut le temps d’apercevoir ses seins, et les auréoles de ses mamelons), Sophie vit Geoffrey à la fenêtre, et le chien, pareil à un taureau excité par un drap rouge, lui sauta dessus. Geoffrey s’enfuit chez sa grand-mère et n’osa pas raconter ce qui s’était passé.
Bientôt, la rumeur se répandit dans le village : un chien atteint de la rage errait dans les rues, il avait déjà fait deux victimes ! Tout le monde se barricada chez soi. Du haut de leur balcon, Geoffrey et sa grand-mère étaient aux premières loges pour voir arriver les pompiers. « Il est parti par là ! » criait un voisin dont on ne distinguait que le bras qui dépassait de sa fenêtre ouverte. Je ne sais pas comment cela est possible, puisque les téléphones portables n’existaient pas et que personne ne sortit de chez soi, mais dans la soirée, on savait :
- qu’on avait recousu avec succès le doigt de Sophie Brouche,
- que Romain et elle avaient reçu une dose de vaccin contre la rage,
- que la tête du chien avait été envoyée à l’Institut Pasteur pour examens.
On apprit plus tard que le chien n’avait pas la rage mais le mal était fait pour Geoffrey. Je crois que cette vision d’une tête de chien sanguinolente enfermée dans un colis et voyageant vers Paris y contribua beaucoup.
On ne peut pas dire qu’il avait été l’ami des bêtes, mais à partir de ce jour-là, il se mit à les détester. Manque de chance, sa mère, qui était infirmière, regrettait de ne pas être devenue vétérinaire, et elle accueillait dans sa maison tous les chats abandonnés du quartier. L’ennemi était partout pour Geoffrey, il pouvait surgir de l’armoire où il rangeait innocemment ses chaussettes. Il demanda à vivre chez son père. Là-bas, pas d’animaux. Il se sentit mieux et reprit une vie normale. En terminale, il devint presque l’un de ces types populaires qui passent leur temps à faire les idiots pour divertir les autres. Il commença à sortir avec une fille de sa classe, Alison.
Il firent l’amour un après-midi après les cours, dans la chambre de Geoffrey. Il garda les yeux rivés sur la porte tout le long, avec l’angoisse que son père ne rentrât plus tôt du travail et ne les surprît. Le lendemain, il fit une découverte bouleversante. Les chauve-souris, elles aussi, pouvaient transmettre la rage. L’été devint un enfer. Finies les sorties avec les copains, les soirées en plein air ! Elles étaient là, tous les soirs, voletant autour des lampadaires, telles des Erinyes, prêtes à fondre sur lui et à enfoncer leurs sales griffes ou leurs crocs dans sa peau.
Alors, Geoffrey fit ce qu’il y avait de plus sage à faire en pareil cas : il rompit avec Alison, s’éloigna des copains et se rabattit sur les études. Les livres, eux, ne lui voulaient aucun mal. Passant de cancre rigolo à intellectuel forcené, il obtint son agrégation à vingt-quatre ans et un poste d’enseignant dans sa ville natale. Il rencontra Sandrine, la professeur de lettres classiques. Ils s’entendaient bien, avaient les mêmes goûts : Tertullien, Sénèque, Ovide... il s’imaginait déjà vivre avec elle, tous les deux le soir assis à la table de la cuisine, corrigeant leurs copies !
Pourtant, la première fois qu’ils firent l’amour, il fit ensuite un rêve étrange. Omne animal triste, post coïtum ! dirait Galien de Pergame. Tout animal est triste, après le coït ! Il était revenu dans le petit village de son enfance et Loulou le pourchassait. Ce n’était pas vraiment Loulou tel qu’il était de son vivant, c’était juste sa tête, la gueule écumante.
Cette fois, il ne se résignait pas à laisser Sandrine. L’image de leur bonheur possible le hantait avec la même netteté que la tête de Loulou. Il résista tant bien que mal pendant deux longues années. Il se mit à avoir des tocs. Il changeait de trottoir quand il croisait un chien. Se lavait les mains lorsqu’un chien s’était trouvé à moins de deux mètres de lui. Sandrine commença à le trouver bizarre. Mais lui, bravement, ne s’avouait pas vaincu.
Cependant, un jour, sans le savoir, elle lui porta le coup de grâce : elle voulait un chien ! « Oh, pas un gros, non, mais un tout petit ! Ceux qui sont mignons comme des peluches. » Là, Geoffrey ne pouvait plus lutter. Il était amoureux oui, mais pas suicidaire ! Il refusa. Ils se fâchèrent. Ce fut la brèche que monsieur Crouzet, le professeur de sport, attendait patiemment depuis deux ans. Lui qui aimait tant les chiens ! Pendant deux autres longues années, Geoffrey dût supporter de les croiser tous les deux en ville, tenant au bout d’une laisse deux démoniaques Westies.
Heureusement, ils finirent par se faire muter ailleurs.
Seule la famille de Geoffrey connaissait son secret. Sa grand-mère étant morte, il ne restait que son père et sa mère. Tous deux, quoique séparés depuis longtemps, se désolaient ensemble de la situation. « Hélas, se lamentaient-ils, à ce rythme-là, nous n’aurons jamais de petits enfants ! ». Ils avaient remarqué que, par un étrange concours de circonstances, la phobie de leur fils devenait plus forte lorsqu’il était en couple. Pourtant, ils ignoraient tout de l’épisode de voyeurisme impliquant Sophie Brouche. Il faut rajouter à cette liste le docteur Maintenon, médecin de la famille, à qui Geoffrey avait demandé une dizaine de fois au cours de sa vie de le vacciner en urgence contre la rage. Jamais il n’avait cédé. La rationalité était sa règle de conduite. Dans ce monde où l’on pouvait si vite basculer dans l’obscurantisme et la paranoïa, notamment en matière médicale (il frissonnait en repensant à l’affaire des vaccins), la raison était comme la flamme vacillante d’une bougie éclairant seule une immense pièce obscure. Il y avait des protocoles à suivre. Et le protocole ne prévoyait pas qu’on vous vaccinât parce qu’un chien avait reniflé votre chaussure.
« Je périrai par un chien », avait coutume de dire Geoffrey, imitant ainsi la célèbre phrase du général Charrette qui disait vouloir périr les armes à la main.
Confusément, il sentait qu’il leur avait échappé une première fois, à ces salauds de chiens, lorsque Loulou avait mordu Romain à sa place, mais que son heure viendrait.
Son heure vint le jour où Geoffrey aborda en classe, avec ses élèves, la métamorphose d’Actéon. Pour une fois, ses huit élèves oublièrent leur téléphone et l’écoutèrent. Il est vrai que ce mythe réunissait les ingrédients qui ont de tout temps fait une bonne histoire : le sexe et la violence. Il était question de la déesse Diane surprise nue dans son bain par le jeune cynégète Actéon. Furieuse, elle le transforme en cerf et il finit dévoré par sa propre meute de chiens. De l’histoire d’Actéon à celle de Geoffrey espionnant Sophie Brouche au sortir de la douche, il n’y avait qu’un pas, que Geoffrey se garda bien de franchir, tant il est vrai que nous sommes semblables à des aveugles lorsqu’il s’agit d’analyser notre propre vie. Mais le hasard, ou le destin, avait décidé de l’y forcer.
Avant de rentrer chez lui, à la photocopieuse, Geoffrey avait croisé Lise Arnoux, la belle professeur d’anglais. Elle lui avait parlé d’un film, La colère des Titans, qui passait en ce moment au cinéma et s’inspirait de la mythologie. Il n’avait pas compris quel était le but de cette discussion.
Le soir, en sortant de sa voiture, il était donc perdu dans ses pensées (et elles tournaient autour de chiens, de beaucoup de chiens, bavant et écumant parce que Lise Arnoux était très belle et portait une robe décolletée ce jour-là), Geoffrey croisa la route d’un chien errant. Il n’eut pas plus tôt mis une jambe hors de sa voiture que ce chien se précipita sur lui et le mordit au mollet.
Tout de même, j’en viendrais presque à croire à ses élucubrations ! Que faisait ce chien justement devant chez lui ? Et pourquoi était-il agressif ? Autre détail troublant, c’était un chien-loup, comme Loulou ! Mais je préfère ne pas trop y réfléchir et, comme le docteur Maintenon, me réfugier dans la rationalité. Sans doute y avait-il une explication logique à la présence de ce chien ressemblant de façon troublante à Loulou. Simplement, nous ne la connaissons pas. Ouf, la raison est sauve !
Or donc, Geoffrey venait de se faire mordre à la jambe. Sa plus grande crainte, ce pour quoi il ne vivait qu’à demi, s’était réalisée !
— Je savais que je périrai par un chien, dit-il tout haut. Je le savais.
Un voisin qui avait assisté à la scène sortit de chez lui.
— Il vous a mordu ? Je le vois depuis cette après-midi, ce maudit clébard ! Il remontait la rue, la descendait, on aurait dit qu’il attendait quelqu’un ! J’ai pensé que c’était votre chien parce qu’il s’arrêtait souvent devant chez vous. Ah oui, il vous a mordu, et bien avec ça ! Vous devriez aller vous désinfecter et appeler un docteur. Si vous voulez, je vais faire le tour du quartier pour chercher le chien. On pourrait l’amener chez un vétérinaire.
— Oh, ne vous donnez pas cette peine, lui répondit Geoffrey. Vous ne le retrouveriez pas.
Il devait être loin maintenant, sans doute revenu se coucher devant la porte des Enfers.
Le vieux lui lança un regard étonné.
— Comme vous voudrez. Ne traînez pas trop, allez vous désinfecter cette plaie !
Geoffrey rentra chez lui et enleva son pantalon. Il était en tissu fin, le chien l’avait déchiré à la jambe droite. Il contempla son mollet. La peau était ouverte sur une dizaine de centimètres, dessinant une balafre rouge. En caleçon, il se rendit dans la salle de bain, enjamba le rebord de la baignoire, s’assit et alluma l’eau. Il la regarda couler pendant quelques secondes. Puis il coupa le robinet, sortit de la baignoire et revint au salon. Il fouilla dans la poche de sa veste et en extirpa son téléphone portable. Il chercha un numéro dans ses contacts et appuya sur la touche appel.
— Allô Lise ? C’est Geoffrey. Tu m’as parlé tout à l’heure d’un film... J’ai bien envie d’aller le voir. Peut-être aimerais-tu te joindre à moi ?
Elle accepta. Ils prirent rendez-vous pour le soir même. Geoffrey raccrocha et contempla à nouveau sa morsure.
Sans doute éprouvez-vous de la surprise face au comportement de notre héros. Vous vous attendiez à ce qu’il verse de la javel pure sur sa jambe et courre aux urgences pour se faire administrer une dose de vaccin. Alors, imaginez sa surprise à lui ! Jamais il ne s’était senti aussi calme. Apaisé. Ne vous méprenez pas, il ne pensait pas : « Bah ! Après tout, les risques que ce chien ait la rage sont minimes ! ». Au contraire ! Il était persuadé que le virus était déjà en train de se propager dans son organisme. Il connaissait les statistiques, le virus mettait entre deux semaines et trois mois pour se déclarer. Et dans tous les cas, il était mortel. Ce qui avait changé, c’est qu’il n’attendait plus dans la peur. Les choses étaient très claires : il lui restait au mieux trois mois à vivre, alors pourquoi les gâcher avec des pensées inutiles ? Sa punition était enfin arrivée, il l’acceptait. Dans trois mois, il disparaîtrait en se tordant de douleur sur un lit d’hôpital. Mais en attendant ? En attendant, de quoi pouvait-il bien avoir peur ?
Il alla au cinéma avec Lise. Il apprit qu’elle n’était plus avec monsieur Muscles. Il se montra drôle, spirituel, bien loin du petit bonhomme collet-monté qu’il avait toujours été. Lise était seule depuis deux mois, son ami l’ayant quittée pour une plus jeune, une plus belle. Elle succomba. Ils allèrent chez elle et firent l’amour. Geoffrey se révéla être un amant incroyable. Il y avait de la bête, en lui. Lise, toute haletante, ne remarqua même pas le bandage autour de son mollet.
Le lendemain, la mère de Geoffrey l’appela. Il était encore chez Lise.
—- Tu t’es fait mordre par un chien ? demanda sa mère. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Comment es-tu au courant ? demanda Geoffrey à son tour.
Elle le tenait de madame Roussel, qu’elle avait croisée au marché et qui était la cousine du voisin de Geoffrey. Comme quoi, dans les petites villes aussi tout se sait, et sans même l’intervention du dieu Internet.
— Et alors ? dit Geoffrey. Il n’y a rien de nouveau. Je savais que je périrai par un chien. Ne vous l’ai-je pas assez répété, à Papa et à toi ?
Madame Lemaître n’en croyait pas ses oreilles. Elle aurait eu tendance à penser que cette histoire était une nouvelle invention de son fils mais cette fois elle la tenait de témoins fiables !
— Tu as désinfecté au moins ? Tu as pris rendez-vous chez le docteur Maintenon ? D’où venait ce chien, tu le sais ?
— Non, répondit Geoffrey. Pas de rendez-vous avec le médecin. Et pour le chien, il n’appartenait à personne. Maintenant, tu m’excuseras, j’ai plus important à faire que de poursuivre cette conversation canine.
Il raccrocha, laissant sa mère effarée. Elle se demanda si la rage n’avait pas déjà atteint le cerveau de son pauvre fils. Inquiète, elle rallia le père à sa cause et, au cours des trois mois qui suivirent, ils tentèrent l’impossible pour raisonner leur fils. Mais lui n’en avait que faire. Il poursuivit sa relation avec Lise. Ses élèves le trouvaient cool. Les garçons redoublaient d’efforts sur leur déclinaison, après tout, le latin, ça peut mener quelque part, si c’est aux lèvres d’une belle femme comme madame Arnoux !
Un soir, le docteur Maintenon téléphona à Geoffrey. Il se le permit parce qu’il le soignait depuis qu’il avait six ou sept ans et ses parents le lui avaient demandé.
— Hmm hmm, monsieur Lemaître, dit-il. Le protocole officiel, émanant de l’Institut Pasteur, prévoit qu’en cas de morsure infligée par un chien errant, dont le propriétaire n’a pas pu être identifié, et en l’absence dudit chien, le mordu reçoive trois injections de vaccin anti-rabique.
Geoffrey l’écouta puis quand il eut fini :
— Merci docteur pour votre proposition. Mais je la décline. Je ne veux pas de ces vaccins. Je me sens beaucoup mieux depuis que j’ai la rage. Au revoir.
C’était à n’y rien comprendre ! « Il est fou, pensa le bon docteur. Je ne vois pas d’autres explications. »
Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps avec la vie de Geoffrey, puisque ces trois mois se déroulèrent pour lui dans le bonheur le plus absolu, le plus complet. Écouter des histoires de gens nageant dans le bonheur, un sourire béat aux lèvres, a le don d’agacer et on attend toujours le moment où un type sorti de nulle part et muni d’une tronçonneuse va venir mettre un peu d’animation dans tout ça.
Madame Lemaître avait été inquiète pendant ces trois mois. Et si, par malheur, ce chien-là précisément... ? Lorsque les trois mois s’écoulèrent et que Geoffrey ne présenta aucun symptôme, elle fut soulagée. Bien sûr, dans certains cas, le virus ne s’était déclaré que quatre, cinq mois après. Mais quand même. On rentrait dans des exceptions. Les cas extraordinaires qui faisaient l’objet d’un article dans le journal local et alimentaient les angoisses de tout hypocondriaque qui se respecte. Le docteur Maintenon leur vouait une haine inextinguible. Il avait certifié à madame Lemaître que son fils ne risquait plus rien. Alors, elle se prit à murmurer, pour elle seule d’abord, puis à son ex-mari : « Mais, mais, se pourrait-il qu’il soit guéri ? Il a une petite amie, ils ont des projets d’avenir... ».
Quant à Geoffrey, il s’était rendu compte lui aussi que les trois mois étaient passés et qu’il était toujours en vie. Lise attendait après lui, elle voulait qu’ils emménagent ensemble, elle voulait le présenter à ses parents, elle voulait voir les siens, elle voulait, voulait... La tête de Loulou lui apparut à nouveau en rêve. Puis ce fut sa propre tête qu’il vit, coupée par une grande et belle femme dans laquelle il reconnut Sophie Brouche. Sa tête qu’elle empaquetait et envoyait à l’Institut Pasteur. Elles commençaient donc à revenir, d’abord à petits pas, puis en cavalcade, ces fichues angoisses ! Il comprit que, pareilles aux chiens d’Actéon qui déchiquettent leur propre maître sans le reconnaître, ses pensées le dévoraient de l’intérieur, et l’attaque était traître et impossible à maîtriser.

Que faire pour aller mieux ? Devait-il se laisser mordre tous les trois mois par un chien errant et potentiellement enragé ?

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Un petit mot pour l'auteur ? 59 commentaires

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Joëlle Brethes · il y a
Merci pour ce récit truffé d'éléments humoristiques et de mythologie ! Je me suis beaucoup amusée !
Geoffrey a trouvé tout seul une solution qui n'est, après tout, pas plus bête que d'autres ! ;-) Tenez-nous éventuellement au courant de son évolution psychologique ;-)

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Michel 48 · il y a
Plutôt sympathique cette histoire. Et puis j'aime cet appel à l'antiquité pour nous initier aux arcanes de la phobie et des potins de village. Bravo
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Jenny Guillaume · il y a
Amusant ^^ j'ai eu un peu de mal à suivre au début, je n'avais pas compris l'image de la tête coupée dans un colis j'avoue :) Dommage que la phobie revienne, il faudra chercher une chauve-souris pour la prochaine fois ;)
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Serge David · il y a
Le hasard me fait choisir un deuxième titre sur lequel je place mes 5 voix. Avec un peu de chance, un bon classement pour vous. J'aime votre façon humoristique et critique de raconter. Probablement travaillez vous dans un milieu éducatif ?
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai beaucoup apprécié vous lire, tant pour la mythologie que pour l'humour! Merci, mes voix!
Je vous invite également à découvrir ma dernière peinture : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Romane González · il y a
Merci Béné, c'est très gentil à vous! Merci pour l'invitation sur votre page, je m'y suis rendue avec plaisir!
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Néo Ecaner · il y a
Enlevé ! J'aime l'idée que derrière les figures ternes des plus raisonnables de nos contemporains se cache une folie prête à tout emporter.
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Romane González · il y a
J'aime aussi ;-) Merci NéoEcaner pour votre lecture!
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Keith Simmonds · il y a
Un texte bien écrit qui montre beaucoup de connaissances et d'érudition ! In grand bravo, Carmilla ! Mes votes ! Merci de venir découvrir “Sanglante Justice” qui est en Finale pour le Court et le Noir 2018. Merci d’avance et bonne journée!
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Robert Grinadeck · il y a
Toutes ces références à la culture gréco-romaine et en particulier au mythe d'Actéon nourrissent avec élégance ce récit rondement conté.
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Romane González · il y a
Merci Robert! J'apprécie votre commentaire!
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M. Iraje · il y a
Et de fil en aiguille, cette nouvelle ne manque pas de mordant.
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Romane González · il y a
Haha ;-) merci Miraje!

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