La quête du Krakobass

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Je suis né en 1970 et j'enseigne en Afrique de l'Est. Je suis marié et père de trois enfants. (Je suis donc un écrivain intermittent et tout-terrain.) Je soumets depuis peu, et sur la pointe des  [+]

Image de Automne 2016
— Il était là... devant eux ! Grand, avec ses poils hirsutes, son bec crochu, ses griffes acérées, ses plumes rouges sang ! Ses trois yeux fixés sur eux, il ne les quittait pas du regard. Les trois garnements étaient paralysés. Plus aucune échappatoire ! Ils étaient à sa merci. Il les tenait ! Lui. Le grand, le terrible, le méchant, l'impitoyaaaaaaaaaaable ! Le Krakobass !
Les trois enfants se pelotonnent dans le lit l'un contre l'autre. George leur dit :
— Bon allez les loulous, c'est tout pour ce soir. Un bisou et bonne nuit !
Protestations, émeute et mutinerie :
— Ah non papa ! Encore ! Et qu'est-ce qui se passe ? Que fait le Krakobass ? Comment ils s'en sortent ? C'est pas possible ! J'ai peur ! (Colin, six ans et demi, petit bonhomme un peu rond).
— J'ai même pas peur ! (Camille, onze ans, jolie blondinette qui n’a pas froid aux yeux.)
Elle frissonne quand même un peu et sert fort le cou de son autre frère.
— Mais lâche-moi ! Tu m'étrangleuh ! (Abraham, dix ans, beau garçon pâle avec des taches de rousseur.) La manifestation continue :
— Allez Papa ! Please ! Fais oui ou non de la tête juste pour dire s’ils s’en sortent ! Tu crains George !
— Non mais comment tu parles à ton père ?! Allez hop tout le monde au lit. Extinction des feux !
— Mais...
— Y'a pas de mais !

***

Le lendemain matin, les enfants Sylvère (Colin, Abraham et Camille donc) parmi un monceau disparate de cartables, moufles, écharpes, mots urgents à faire signer, bonnets, tartines à finir :
— S'il te plaît ! Dis-nous ce qui se passe après ! C'est pas juste ! Allez s'te plait ! Dis-nous pour le Krakobass !
— Chut ! Mystère et secret confidentiel ! Le Krakobass ne sort que la nuit ! En parler le jour porte malheur et l'incite à venir vous prendre votre quatre heures ou, pire encore, vous faire faire des fautes d'orthographe à l'école. Chuuuuuut ! fait le père de famille (inflexible). Puis il regarde sa montre :
— Mince ! Flûte ! Vous allez être en retard ! Zou ! En voiture !

***

Dans la cour de l'école, avant la sonnerie du matin, Manon Ridolin et Lucien Blochon, les copains de classe de Camille accueillent les Sylvère.
Lucien : grand, costaud, « mais pas si bête qu'il en l'air ! » (c'est sa devise) :
— Dites-donc les Sylvère, vous en faites une tête ?
— C'est George, enfin notre père. Il exagère... ronchonne Abraham.
— Chut Abraham, on ne doit pas en parler ! sermonne Camille.
— Je m'en fiche ! Il a qu'a cracher le morceau.
Et Colin vend la mèche :
— Notre père veut pas nous dire la fin de l'histoire du Krakobass.
— Roooh Colin ! gourmande Camille.
Manon (grande giclette intello, binoclarde et à couettes) intervient après avoir sursauté :
— Quoi ? Le Krakobass ? Vous aussi vos parents vous racontent des histoires du Krakobass !
— Et alors, reprend Lucien, moi aussi ! Tout le monde au village connaît le Krakobass. Mon grand-père m'a dit que c'était son grand-père à lui qui lui avait parlé du Krakobass. Et même que mon grand-père, l'a vu ! Le Krakobass !
— Moi aussi mon père l’a vu, interrompt Manon, c'est une sorte de limace rampante et gluante avec des écailles sur le dos. (Colin commente : « Le père de Manon est une limace ? ») Manon poursuit :
— Il crache de la glace et régurgite ses victimes...
— Pas du tout, s’immisce Abraham, c’est un poussin géant à trois yeux qui picorent ses proies !
— Quoi ?! Lucien impose sa carrure. Le Krakobass un poussin ? Une limace ? Vous rigolez ! Le Krakobass, c’est un dragon en gelée multiforme qui caramélise tout sur son passage !
Drriiiiiing. Sonnerie de l’école. Il faut se mettre en rang. Le débat continue jusque dans la classe : « N’importe quoi ! Tu t’es fait avoir ! Ton père est un menteur ! Quoi ? Répète si tu l’oses ! Ton grand-père est gâteux ! Non mais dis-donc ! Attends un peu la récré. »

***

— Silence !
Monsieur Pichon, le maître de Camille, Manon et Lucien, a mis tout le monde d’accord. Assis à son bureau, il fait l’appel et déclare :
— Bon, les exposés ! Il reste encore beaucoup d'élèves qui ne se sont pas encore inscrits pour les exposés. Il faut trouver un thème et me le proposer avant vendredi. Sinon c’est moi qui l’impose...
Soudain, on entend une chaise crisser. Camille s’est levée et dresse son index pour prendre la parole.
— M’sieur ! Manon, Lucien et moi avons trouvé un thème.
Les deux amis de la petite fille la regardent avec des yeux ronds. Qu’est-ce qu’elle est encore allée inventer ?
— Ah ! Très bien Camille, je le note.
Il sort un stylo de sa trousse.
— Bon. Quel est votre sujet d’exposé ?
Et Camille lance fièrement :
— Le Krakobass !
L'instituteur fait tomber son stylo (et ses yeux s'écarquillent). Tombe aussi un silence pesant (et rarissime) dans la classe. Lucien et Manon, illuminés par l’idée de leur amie, se réveillent de leur surprise et abondent dans son sens :
— Oh oui M’sieur ! C’est une bonne idée ! Tout le monde le connaît ! Mais on ne sait pas vraiment ce que c’est ! Ni où il vit ! Ni ce qu’il mange !
Les autres élèves en rajoutent :
— C’est un gorille à peau de serpent ! C'est un crabe mou à pinces de bois ! C’est une mâchoire gigantesque à pattes... Pas du tout, c’est...
— Silence !
Monsieur Pichon reprend son stylo et bredouille :
— Mais... je... non... enfin... je ne sais pas si...
Il sort son mouchoir et s’éponge le front.
Camille insiste :
— Oh si ! M’sieur ! Mon frère Abraham a une caméra. On pourrait faire un film en interrogeant les gens du village sur le Krakobass.
Manon rajoute sa caution scientifique :
— Ce serait à la fois ethnologique et sociologique.
Haussement d’épaules de Lucien :
— Ce serait génial surtout !
— Monsieur, vous avez dit qu’on était libres pour le sujet de l’exposé, dit Camille qui ne perd pas le nord.
— Oui mais...
Et Lucien, finaud, ajoute :
— De toute façon c’est qu’une légende tout ça. Hein ? Pas vrai ? Il existe pas pour de vrai le Krakobass m'sieur Pichon ? Pas vrai ?
Tous les yeux de toute la classe sont maintenant tournés vers le pauvre instituteur qui sue à grosses gouttes. Il tente un sourire crispé :
— Et bien non. Bien sûr, ce n’est qu’une vieille légende du village mais bon...
Camille implore :
— Alors on peut faire un exposé dessus ! Oh oui ! S’il vous plaît !
Et la classe qui commence à manifester : « Le Krakobass ! Le Krakobass ! Et ça enfle et ça grossit : Le Krakobass ! Le KRAKOBASS ! »
Monsieur Pichon se lève d’un bond :
— Silence !
Apaisement général et inquiet. Quelle va être la décision du maître ?
— Oui bon ! Ça va... Je le note.
Clameur d'approbation des élèves : « Ouais ! Super ! Cool ! »
Pendant que le maître écrit, on l’entend qui marmonne :
— N’importe quoi comme sujet ! N’espérez pas avoir une bonne note avec ça. Ah ! Les gosses de nos jours...
Pendant ce temps, les conversations reprennent dans la classe : Super sujet ! Je peux aider ? J’ai fait un dessin du Krakobass, je vous l’apporterai ! J’ai une photo moi ! Floue, en noir et blanc, la nuit et de loin mais c’est lui !
— Silence ! Interrogation calcul mental ! Tables de multiplication de 13, 17 et 19 !

***

À la récré suivante, conseil de guerre. Abraham et Colin ont rejoint le groupe de l'exposé. Abraham parce qu'il a la caméra et Colin parce que « de toute façon, on n'arrivera jamais à s'en débarrasser ! Mais il a intérêt à se tenir à carreau. » (Sa grande sœur Camille, méfiante.) D'abord, trouver un nom à l'équipe : La team Krakobass (Camille), Krakobass Warriors (Lucien), Groupe d'études scientifiques interdisciplinaires sur le Krakobass (Manon), Krakobass, ton compte est bon ! (Abraham), Les Guépards (Colin). (« Alors là, n'importe quoi ! Aucun rapport ! Nul ! ») Bon, on verra le nom plus tard ! (Camille, autoritaire)
Ensuite, ils font une liste des gens du village à interviewer en priorité et, enfin, rendez-vous est pris mercredi après-midi pour commencer les interviews.

***

— Silence... Moteur... Action ! (Abraham, très professionnel)
Camille s’éclaircit la voix et déclame :
— Madame Robin ! Que pouvez-vous nous dire du Krakobass ?
— Le Krakobass ? Mais mon petit... c'est facile ! (Marcelline Robin, dit « mamie compote », doyenne du village, quatre-vingt-dix-sept ans). Il est vert et pustuleux. C'est une sorte de crapaud avec des écailles et des dents. Pis des ailes aussi, un peu comme celle des chauves-souris mais jaunes à bandes grises. Il a cinq pattes et pousse des cris de vieille chouette enrouée. Il gobe ses victimes avec sa langue gluante. Si vous le croisez, fuyez petits malheureux ! Fuyez ! Ou faites le mort au pire !
— Elle radote un peu non ? (Abraham, un peu moqueur)
— Chut ! Un peu de respect ! C'est la doyenne ! (Manon, outrée)
— Je peux la goûter, la compote ? (Colin, affamé)
— Et... où est-ce qu'on peut le voir ? (Lucien, qui recentre le débat.)
— Mais tout le monde le sait ! Dans l'étang du marais de la Jongère ! Près du lavoir. En face du marché aux bestiaux ! Pardi !
Les enfants se regardent, interrogateurs. Personne ne connaît ces endroits. (Disparus peu après la guerre...)

***

— Dans la forêt de Pinpin, qu'y se cache, le Krakobass. (André Calisson, agriculteur à la retraite, soixante-douze ans.) Pinpin parce qu'un petit garçon y serait disparu, mangé par le Krakobass que j'dis. Jean qui s'appelait, le petiot. D'où sans doute Jeannot, puis Jeannot Lapin et Pinpin pour aller plus vite. Et donc le Krakobass moi je sais ce que c'est... Et les autres, y vous racontent des histoires. Y z-y connaissent rien ! Le Krakobass, c'est... un loup ! Mais énorme comme loup ! Mangeur de lapins et de tout ce qui est mignon. Hein ! Ma belle ! (dit le vieil homme en caressant le menton de Camille.) Vas-y pas le chercher de trop près ! (Brrrrrr pense Camille.) Un vieux loup aux yeux jaunes qui voient la nuit. Aux dents d’acier. Il les aiguise les nuits sans lune, on les entend crisser quand le vent est au nord. Il hiberne en été et se lave dans la bauge aux cochons. C'est vous dire si c'est-y pas une créature du diab' ! Bref. On l'a jamais revu le Pinpin donc on a donné son nom au bois. Tout le monde le sait que le bois de Pinpin est le refuge de la bêêête, du Krakobass ! La preuve, les champignons y poussent pas dans ce bois ! Et on trouve des marrons sous les châtaigniers ! Créature du Diab' le Krakobass que j'dis !

***

— Ah ! Ah ! Ah ! Le Krakobass ? Le Krakobass ? On vous a bien eu ! (Jean-Luc Ramier, poivrot, client du bar des amis, trente-deux ans.) Le Krakobass mon œil ! C'est la Krakobass qu'on dit ! Parce que c'est ça que ça est : une Krakobass ! Une... (confession chuchotée dans l’œil de la caméra)... sorcière !
(Manquait plus que ça ! Tu l'as dit ! Nous v'la beau ! Mais chuuut !)
Et Jean-Luc Ramier continue :
— Une vraie de vraie de sorcière, avec tous les accessoires. Le nez crochu, les doigts griffus, le chat noir, la robe cradingue, le chapeau pointu, le balai, le rire sacris... tique ? sarcrass... Bref son rire comme ça : « gnin gnin gnin ! »
— Ah ! Ah ! Il est rigolo ! s'amuse Colin.
— Arrête de rigoler, tu fais trembler la caméra ! (Son frère Abraham, furibard)
— Colin tiens-toi tranquille ! Ou on t’attache dans le bois de Pinpin pour attirer le Krakobass ! (Sa sœur, menaçante.)
Monsieur Ramier poursuit, il tente de se lever de son tabouret mais chancelle un peu :
— Et je sais, moi, bande de petits innocents, je sais où elle se cache, la Krakobass !
Regain d'intérêt des enfants : « Ah bon ? Où ça ? C'est vrai ? Dites-nous m'sieur Ramier ! »
— Elle est quelque part dans le vieux château, enfin le manoir Cluzel, qui servait de colo de vacances...
Jean-Luc Ramier perd le fil :
— J'y allais moi quand j'étais petiot, c'était bien la colo. Qu'est-ce qu'on rigolait !
Il lève son verre et entonne :
— Un jour en colonie ! La si la sol ! On sautait sur les lits ! La si la sol fa mi !
Dépitée, la petite bande de journalistes improvisés évacue le bistrot.

***

Nos cinq aventuriers s'assoient (assez piteusement) sur le banc en face du bar des amis.
Lucien :
— Vous croyez que c'est crédible, la sorcière du château Cluzel ?
Abraham :
— Tu veux dire plus qu'un crapaud ailé, un loup mange-lapins ou un dragon en gelée ?
L'après-midi se termine, les enquêteurs sont un peu découragés. Camille propose une pause quatre-heures. (Ah ! Il était temps, dit Colin.) Et elle suggère de faire un petit bilan de fin de journée.
— Alors, Manon, qu'est-ce qu'on a pour l'instant ?
Manon parcourt ses notes :
— Et donc, avant la sorcière, on a eu un ver de terre géant qui circule dans les tuyaux et remonte par les toilettes (« Moi, je vérifie toujours avant de m'asseoir », confie Colin.) Un mort-vivant, poilu de la guerre de 14, qui sort du monument aux morts. Une vache qui broute ses victimes et les rumine. Et j'en passe : le chat noir borgne à trois pâtes, la mère Giboule, fantôme du cimetière, la pelleteuse hantée de la carrière de souffre. Ah oui ! Un de mes préférés : le Krakobass invisible et silencieux, qui ne sort jamais, que personne n'a jamais vu et qui n'a jamais fait aucune victime mais... Il est ! Et il nous guette !
Les autres : Et bien... chou blanc ! La cata ! On n’a pas avancé d’un poil de Krakobass !
Soudain, Lucien saute du banc :
— Et si on allait ce soir au château Cluzel... C'est la meilleure piste qu'on ait ! Non ?
Discussion violente entre les cinq enquêteurs : Une piste ? M. Ramier ne se rappelle déjà plus ce qu'il nous a dit ! (Camille) C'est dangereux ! C'est interdit ! (Manon) On pourrait faire des images super qui font peur (Abraham). Moi je veux bien si je peux emmener doudou ouistiti (Colin). Vous avez les chocottes et pis c'est tout (Lucien). C'est forcément un château hanté. Faut y aller (Abraham). C'est même pas un château mais à peine une grosse maison bourgeoise (Manon). Alors ? C'est bon pour ouistiti ? (Colin) C'est idiot, y a rien là-dedans à part de la poussière et des tas d'ennuis si on se fait prendre (Manon). On avait dit qu'on vérifierait ce qu'on nous dirait (Lucien). Moi, je suis pas sûr (Camille). Ah ! Quand il faut passer à l'action, y'a plus personne. C'est facile de s'accouder au bistrot pour filmer les poivrots du coin. Mais dès qu'il faut affronter le danger, l'inconnu, le mystèèèèèèère ! (Lucien)
Camille et Manon :
— Oui bon ça va, on a compris. T'es lourd. O.K. On va le faire. Mais pas tard. Et vite fait.
Abraham :
— Ouais super ! J’ai déjà un titre : « Les animateurs zombies de la colo maudite ».
Colin :
— Moi je m'en fiche, j'emmène doudou ouistiti.

***

Tout en haut de la montée du calvaire, se dresse la silhouette sombre et massive du manoir Cluzel. Les cinq enfants (anoraks remontés jusqu’au col, cagoules, moufles, lampes de poche, barres de céréales de survie, couteau de poche pour Lucien, doudou ouistiti pour Colin). Les cinq enfants donc passent la dernière maison avant le château. Celle de Mme Saccart et de sa fille Gwendoline (deux originales, un peu mal vu dans le village). Leur maison est plongée dans l'obscurité. Les enfants dépassent le dernier réverbère et entrent dans la nuit. La lune est pleine, pâle et lugubre. Elle éclaire tant bien que mal le chemin jusqu'au château. Une chouette hulule au loin. Une bourrasque de vent soulève un tas de feuilles mortes sur le chemin. Les enfants avancent, bien regroupés, armés de leurs lampes de poche. Un chien aboie. Une voiture glisse sur la route en contre-bas. Ses phares balaient la montagne puis disparaissent.
Nos héros arrivent enfin devant la grille du manoir. Les deux battants ne tiennent qu'à un fil et sont entrouverts. Une chaîne rouillée et un panneau délabré « entrée interdite » semblent être les seuls gardiens des lieux. Le portail grince. Lucien hésite. Alors les autres se tassent derrière lui.
— Passe devant, après tout c'était ton idée ! (Camille)
— Bon ben voilà. C'est fermé zou on rentre. (Manon)
(Chuchotements de Colin : « N'aie pas peur doudou, Colin est là. »)
Abraham sort sa caméra et l’allume. (« Moteur ! Action ! »)
L'un après l'autre, les cinq enfants se faufilent à travers la grille. Ensuite, ils traversent le parc en empruntant l'allée centrale. De grands arbres noirs et tristes se penchent sur eux. Des craquements sinistres les encerclent.
— Ça doit être plein de lièvres là-dedans ! chuchote Lucien, pas très convaincu.
Enfin, les enfants sont devant la grande porte d'entrée. Ils hésitent encore. Finalement, Lucien pousse la porte et... elle s'ouvre ! (Mince, pense Manon. Super! se dit Abraham. « Aïe ! Aïe ! Aïe ! » chuchote Camille. « Poussez-vous j'vois rien ! » râle Colin. « Bon ben y'a plus qu'à », soupire Lucien.)
Et les voilà qui entrent, au coude à coude, dans le vaste hall d'entrée du manoir. Il est plongé dans l'obscurité. Venant des profondeurs de la maison, des grincements sinistres se font entendre. Frénétiquement, les enfants balaient les lieux des faisceaux de leur lampe. La poussière recouvre tout, des toiles d'araignées pendent du plafond, des draps blancs enveloppent les meubles et leur donnent l'allure de fantômes pétrifiés. Un chandelier délabré les fait sursauter, un grand cerf les charge sur une tapisserie, un vieux téléphone a des allures de crapaud tapi dans l'ombre. Le lustre en cristal leur renvoie la lumière de dizaines d'yeux scrutateurs et menaçants. En face d’eux, un grand escalier monte à l'étage, complètement obscur. Manon chuchote :
— Bon, a vu... Pas de Krakobass. Rentrons !
Camille :
— Je suis assez d'accord !
Abraham :
— J'ai assez d'images pour tourner deux saisons.
Colin :
— Et pis j'ai faim !
Lucien, soulagé :
— Je crois que c'est bon... On a vu... Et d'ailleurs...
Clac ! À l'étage, une porte a claqué. Chtac ! Chtac ! Des clés tournent dans une serrure. Puis... le silence... Les enfants sont paralysés de terreur. Ils retiennent leur souffle. Peut-être ont-ils mal entendu ?
Alors, on commence à entendre des bruits de pas dans le couloir de l'étage. Ils se rapprochent du haut de l’escalier et résonnent dans la grande maison vide. Nos malheureux aventuriers se blottissent les uns contre les autres. Ils braquent désespérément leur lampe de poche vers le haut des marches. Le grand escalier leur parait soudain gigantesque et lugubre. Comme une grande bouche ténébreuse qui voudrait les avaler.
Alors, très lentement, deux formes sombres descendent les marches. Dans l'obscurité, les enfants distinguent d’abord une silhouette noire, surmontée d'un visage blême encerclé de cheveux noirs ébouriffés. À ses côtés ondule une ombre longue, fine et noire, rehaussée de deux grands yeux verts et brillants, dans un visage long et pâle. Ce sont deux femmes. Elles sont vêtues de longues robes noires et descendent lentement les escaliers. Un sourire mystérieux sur les lèvres, elles fixent les enfants tremblants de peur, tétanisés.
Ils bredouillent et se bousculent, se serrent les uns contre les autres, se cachent les uns derrière les autres. Les deux femmes atteignent finalement les dernières marches et leur font face. Alors, Camille, Manon, Colin, Abraham et Lucien se mettent à hurler :
— La... La... La Krakobaaaaaaaassss !

***

— Ah ! Ah ! Le Krakobass ? Mais il n'est pas dangereux ! (Madame Saccart – guérisseuse et gardienne du manoir, cinquante-trois ans) (« Elles nous a bien fait peur ! Mort de trouille oui ! Quelle idée de s'habiller en noir ! Et sa fille avec ses grands yeux verts ! Qu'est-ce qu'elles trafiquaient dans les étages ? C’est quoi une guérisseuse ? Chut ! Écoute ! »)
— Le Krakobass est très gentil vous savez ! C'est un grand timide. Pourtant il aime bien faire de nouvelles rencontres et il cherche à qui parler. Seulement tout le monde le fuit et en a peur. En plus, il ne sort que les nuits de pleine lune... Du coup, très peu de gens l'ont vu.
Les cinq enfants s'entassent autour de la table de la petite cuisine de Mme Saccart. Ils se réchauffent les doigts autour d'un bon bol de chocolat chaud.
— Si un jour vous voulez le voir, vous devez monter sur la colline du Crêt. Au pied du vieux chêne solitaire, il y a une grosse pierre blanche. Sous la pierre se trouve la cachette du Krakobass. Elle n'est ouverte que les nuits de pleine lune, inutile d'y aller le jour. La pierre est très lourde, il vous faudra être assez nombreux. Cinq ou six pas moins. Alors, peut-être... Si vous n’avez pas froid aux yeux ! Si vous êtes curieux, si vous êtes chanceux et si vous êtes polis. Si, par exemple, vous promettez de remettre la pierre ! Alors peut-être qu'il se montrera, le grand, l'unique, le beau... le Krakobass !
Et Gwendoline (Belle, pâle et longiligne jeune fille de quatorze ans aux longs cheveux noirs et aux grands yeux verts) d'ajouter d'une voix douce :
— Et figurez-vous que ce soir, c'est la pleine lune, drôle de hasard non ? (Silence des cinq enfants, médusés.)
— Écoutez, si voulez, je vous emmène. J'ai toujours voulu voir le Krakobass mais je n'ai jamais eu personne pour m'accompagner et m'aider à bouger la grosse pierre. Et c'est tout prêt d'ici. Qu'est-ce que vous en dites ?

***

Les rayons de l'énorme lune éclairent le sommet de la colline, le grand chêne et la grosse pierre blanche. Camille, Manon, Gwendoline, Colin, Abraham et Lucien font rouler la pierre dans l'herbe. Puis ils s'arrêtent, se relèvent et s'approchent du trou. Ils se tiennent tout autour et se penchent timidement pour voir ce qui s'y trouve.
Alors, le Krakobass, lentement, en sort. Il monte encore un peu puis s'arrête à quelques mètres du sol. Maintenant, il est là, immobile, devant les enfants. Ceux-ci le regardent, bouche bée.
Le Krakobass brille de mille feux multicolores. Merveilleusement beau, il rayonne de douceur, de bonté et d'harmonie. Il chante sa suave mélopée, susurrée et hypnotique. Il diffuse de doux parfums chauds, sucrés et ronds. Alors les six enfants, souriant d'extase, leurs grands yeux écarquillés, s'exclament à l'unisson : « Le KRAKOBASS ! »

***

Camille referme le livre et déclare doucement :
— Bon ça suffit les loulous. Il est l'heure de dormir...
Protestations, émeute et mutinerie !

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Un petit mot pour l'auteur ? 9 commentaires

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Moniroje · il y a
"...Maintenant, il est là, immobile, devant les enfants. Ceux-ci le regardent, bouche bée..."
Jusque là, moi aussi, bouche bée, hi hi...
Au fait, quand est-ce qu'on mange, j'ai faim!!

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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo!
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Emma A · il y a
Quelle jolie histoire ! J'ai beaucoup aimé la lire, le fantastique fait toujours tant rêver les enfants...
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Nastasia B · il y a
:-)
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Manu Manumanu · il y a
Super !
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Naliyan · il y a
Une histoire originale, un mystère à la nostalgie de l'enfance.
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Frédéric Bernard · il y a
Intéressant ce récit, c'est amusant de suivre les aventures de ce groupe d'amis et de voir comment, à partir d'un simple nom et de l’imagination des personnages, on explore tout un bestiaire de créatures fantastiques. Je me posais une question à cause du nom "Krakobass", ne serait-ce pas un clin d’œil au "Cracoucass" des Schtroumpfs ? Mon vote pour avoir eu l'impression de retomber en enfance :-)
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Fleur de Tregor · il y a
Ah, Laurent, quelle belle histoire ! J'ai beaucoup aimé ..."J'ai une photo moi ! Floue, en noir et blanc, la nuit et de loin mais c’est lui !" J'ai aussi aimé toutes les descriptions du Krakobass ; chacun a la sienne, gentille ou méchante... Les enfants doivent adorer (ils adorent se faire peur). Bravo BRAVO. On sent bien que vous avez l'habitude de raconter des histoires aux enfants.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo, Laurent, pour cette histoire intéressante et bien menée! Je vote!
Je vous invite à venir lire mes deux haïku, “En Plein Vol” et “Oiseaux des Berges”
qui sont en compétition pour le Grand Prix Automne 2016! Merci d’avance et à bientôt!

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