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Del Lia

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Finaliste
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J’aurais dû m’en douter et fuir instantanément, avant qu’il ne soit trop tard. C’était couru d’avance, nous n’avions rien à faire ensemble, je l’ai immédiatement compris lorsqu’il m’a posé cette question.
Mais il faut toujours que je m’obstine, on me le reproche assez souvent, je suis têtue jusqu’à l’os, à côté de moi, une mule paraît docile.
Et puis je me sentais tellement désespérée, assoiffée d’amour, consumée par le besoin d’aimer. Alors, je me suis dit : « On ne peut pas juger les gens comme ça, sur une simple question. »
En revanche, ça m’a furieusement déstabilisée. Les pensées les plus chaotiques sautaient dans ma cervelle déroutée. Mais je suis restée stoïque, le regard désespérément fixé sur le portrait de ma grand-mère, accroché en face du lit, la suppliant silencieusement de s’animer pour me souffler, de l’au-delà, une réplique appropriée.
Je l’avais rencontré la veille, chez un ami commun. Le jour suivant, après un dîner copieusement arrosé, il s’était écroulé dans mes bras. Flattée d’avoir été désignée, bien que son choix lui fût imposé, celle ayant sa préférence étant déjà occupée, je l’avais ramené chez moi.
Boire me désinhibe dangereusement. Ce soir-là, j’avais pulvérisé toutes mes barrières et dévoilé mes talents d’ivrogne, ingurgitant d’affilée et cul sec, les mains dans le dos, plusieurs shots de vodka. Imbibée, je deviens capable de n’importe quoi et perds toute lucidité. La preuve.
Après un malhabile échange de baisers alcoolisés, il m’a soudainement posé cette question. Comme ça, sans prévenir, sans précaution oratoire, sans me connaître. Ne sachant pas quoi dire et ma défunte aïeule m’ayant refusé tout secours, j’ai, pendant un bref instant, songé à vérifier sur-le-champ, afin de lui fournir une réponse précise. Après tout, il ne demandait qu’un banal renseignement pratique. Mais comme je n’avais pas mon mètre de couturière sous la main et que les approximations me révulsent, j’ai renoncé.
D’une voix mal assurée, que j'espérais désinvolte, priant pour qu’il n’entende que ce qui lui plairait, j’ai bredouillé :
— Je ne sais pas... oui... euh... non.

L’affaire aurait dû s’arrêter là, ou plutôt, ne jamais commencer. Mais ma confusion mentale était telle que, par un mécanisme de protection bien connu des spécialistes du stress post-traumatique, mon conscient a vigoureusement refoulé la question et ma pathétique réponse, pour les confier à mon inconscient, lequel s’est empressé de les enfouir, pour plusieurs années, dans les fonds les plus reculés de mon âme en détresse.
J’ai donc fait comme si de rien n’était. Je me suis montrée enjouée, douce et coopérative, lorsque nous avons entrepris de faire l’amour. Je n’ai pas l’habitude, ni le goût, de décrire en long, en large et en travers mes ébats intimes, surtout lorsqu’il n’y a ni long, ni large et que ça part de travers. Pour résumer, ce fut, d’un sentiment partagé, mais habilement dissimulé, laborieux et monotone. Par politesse réciproque, que j’ai confondue avec une complicité naissante, nous avons feint l’extase.
Que voulez-vous, j’étais à l’époque dans un état émotionnel misérable et le moindre soupçon d’attention masculine, fût-elle ivre, me plongeait dans la stupéfaction. L'impression de susciter un semblant d’intérêt viril éveillait aussitôt en moi un espoir démentiel d’être aimée.
Et puis il était beau, un vieux beau comme on dit, et, une fois la question oubliée, je le trouvais plutôt drôle et assez gentil. Il parlait beaucoup, ça tombait bien. Les silences me terrifient et me transforment en moulin à paroles. Je me sens obligée de combler le vide et je ne peux pas m’empêcher de débiter, sur un rythme effréné, des arguties plus ou moins inintéressantes.
Inlassablement, je l’écoutais évoquer, tour à tour, ses ex-femmes, sa vocation équestre contrariée, ses activités lucratives, terriblement ennuyeuses, et ses ambitions incomprises : il avait écrit un roman qui n’était toujours pas publié.
Il souffrait beaucoup aussi, se remettant très péniblement de sa dernière rupture. Frappée par cette manie qu’ont certaines femmes d’enfiler la blouse de l’infirmière salvatrice, je me suis vautrée dans le panneau. Enfin, pour être tout à fait honnête, je me suis allègrement engluée dans la toile d’araignée que j’ai tissée de mes propres mains. Parce qu’il m’avait prévenue :
— Je suis perdu, n’attends rien de moi.

Malgré les nombreux et flagrants signaux d’alerte, je l’ai de nouveau invité chez moi. Contre toute attente, il est revenu. Il n’avait probablement rien d’autre à faire, car il est resté quatre jours, que nous avons passés à boire, rire, manger, discuter, nous promener, quatre jours qui ressemblaient au bonheur et au terme desquels j’étais inexorablement foutue. Moi, férocement anti-mariage, je ne rêvais que d’une chose : l'épouser.
Bien entendu, je ne lui en ai jamais pipé mot. La seule fois où je me suis risquée à lui glisser un timide « je crois que je suis en train de tomber amoureuse de toi », mon aveu insensé a rebondi sur un sobre « je sais », qui m’a dissuadée de toute autre tentative de déclaration trop enflammée.
J’étais amoureuse. Très amoureuse. J’avais décidé de l’aimer coûte que coûte, contre son gré, malgré la question et bien qu’horizontalement nous n’ayons jamais accompli le moindre progrès. Je dois reconnaître que son sexe, avec lequel j’avais beaucoup de mal à me familiariser, ne me mettait pas à l’aise. Doté d’une personnalité propre et affirmée, il semblait toujours agacé, nerveux, irascible presque, comme une femme qui cherche et ne trouve pas ses clefs dans le fond de son sac.
Qu’à cela ne tienne, j’étais déterminée. Je serais patiente, calmerais ses blessures, soutiendrais son talent. Je me réjouissais de sa simple présence et de ses éclats de rire, plus doux à mon cœur que les plus subtiles caresses. Il finirait bien, un jour, peut-être, par m’aimer un peu, ce dont je me serais largement contentée.
Ayant une lointaine relation dans le milieu littéraire, j’étais résolue à l’aider, par tous moyens, qui se sont avérés totalement inefficaces, pour faire éditer son livre. Je l’avais lu et relu, pétrifiée d’admiration béate. Or, tout y était annoncé. Là, sous mes yeux aveuglés de passion retenue, ma condamnation prochaine avait été rédigée noir sur blanc, avant même qu’il ne me rencontre. Je ne l’ai pas vue venir, je n’ai pas voulu voir. Une femme amoureuse est doublement borgne.
Dire que je m’en suis abominablement voulu, après-coup, est un euphémisme. Comment avais-je pu m’inventer pareille romance ? Avoir attendu son improbable retour pendant des mois, des années ! M’être attachée de la sorte à quelqu’un qui pose cette question !
Mais qui, quel genre d’individu pose donc une telle question ?
Notre histoire, ou plutôt mon délire unilatéral, n’a guère duré. Trois petits mois. Dans un souci de symétrie d’échelle, poussé à l’excès, je me suis noyée dans mes larmes pendant trois ans. D’ailleurs, je devrais le remercier de ne pas avoir prolongé mon illusion. Imaginez, s’il m’avait quittée au bout d’un an, je serais encore là, à sangloter.
Je fus congédiée, sans préavis, via missive électronique. Un écrivain, ça rompt par écrit, c’est logique. J’ai reçu un message empreint de compassion, qui m’a foudroyée de désespoir et terriblement culpabilisée : « J’ai essayé de t’aimer mais je n’y suis pas arrivé ». Exigeante que j'étais ! Il avait essayé de m’aimer, j’aspirais à l’impossible, la tâche était colossale, fatalement, il ne pouvait qu’échouer. Autant demander à un cheval de pondre un œuf.
Pour couronner le tout, j’ai alors réalisé quelle piètre lectrice je faisais, puisque je n’avais strictement rien compris à son roman prémonitoire. Je n’en avais pas saisi l’essence et encore moins l’action. À l’instar de son protagoniste, il était parti rejoindre la fille de son meilleur ami, de trente ans sa cadette.
Durant les interminables années de pleurs intarissables qui s’ensuivirent, j’ai donc continué à occulter la question, cette question qui pourtant signifiait que nous serions, à jamais, lui et moi, de parfaits étrangers. Cette période d’amnésie liquide a finalement cessé, lorsque mon capital lacrymal s’est, par la force de mon chagrin, définitivement épuisé.
À présent, seule demeure une interrogation, qui me taraude. Je me demande s’il pose la question à chaque femme qu’il rencontre : « As-tu un gros clitoris ? »

PRIX

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Burak Bakkar · il y a
wow ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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cendrine borragini-durant · il y a
Cet homme avait peut-être peur qu'un clitoris fasse de l'ombre à son génie... ;-)
Excellentissime d'humour et d'auto-dérision. Si votre personnage féminin est resté sur sa faim pour ce qui est de la gaudriole, moi je me suis régalée!

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Oka N'guessan · il y a
Bravo , Belle plume, +2 voix je vous invite aussi a le voter https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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Cyrille Conte · il y a
Bravo votre texte est très bien écrit et bourré d'humour. Mais oui qui pose une telle question ? Merci on passe un très bon moment à vous lire.
J'ai envie de vous inviter à une lecture pour la finale du défi des 72h : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-sale-petit-bruit-de-mort-1
Encore bravo et bonne continuation.

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Martial Djah · il y a
Je t'accorde mon vote.
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Philippe du Crest · il y a
Ton écriture tintée d'humour est très agréable.
Bravo !

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Hervé Poudat · il y a
Un grand moment d'évasion dans ces temps de confinement. Merci.
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Del Lia · il y a
Un immense merci à toutes celles et tous ceux qui m’ont soutenue, pour tous vos commentaires encourageants, je suis très émue, très contente de ma 3ème place, la rivalité était très talentueuse. Toutes mes félicitations au 1er, une victoire largement méritée. À bientôt !
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Marine Piot · il y a
Bravo, mes voix !
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Del Lia · il y a
Merci beaucoup 🤗
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Isa. C · il y a
Une ode à la parité après tout.
Récit fort bien.... Monté! 😁

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Del Lia · il y a
J’ai ri 🤣🤣🤣 merci de l’avoir lue 💐

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