7
min

La quéquette à papy

48 lectures

7

— Et bien papy... il a une grosse quéquette.
Le gâteau avec quatre-vingt quinze bougies vient d'être déposé sur la table par Renée, la reine-mère et, Kevin, sept ans, qui court partout dans la maison depuis le lapin en sauce surgit de l'arrière-cuisine et se rassoit, tout content de sa remarque, entre Jean-Pierre, son père et Monique, sa mère, tous deux séparés mais réunis pour la circonstance, respectueux et contraints à la tradition. Et chez Renée, la mère de Jean-Pierre, la tradition, c'est la tradition. Alors, depuis que Marcel, le père, ne quitte plus son lit médicalisé dans la pièce du fond près du garage, une pièce aménagée en chambre de futur défunt avec les tuyaux qui pendent partout, le goutte à goutte, la poche à urine, les escarres, le plat à bassin communément appelé “le haricot” et tout le kit de survie habituel, voilà bien trois années maintenant, Renée invite ses enfants le 1er novembre car ce jour là, c'est avant tout l'anniversaire de Marcel et ensuite parce que c'est la Toussaint. Alors, comme dit Renée :
— C'est pas pasque c'est la fête des morts qu'on doit pas penser aux vivants, et mon Marcel, il est encore à moitié vivant. C'est moi qui souffle les bougies pour lui et après on ira tous le voir dans sa chambre....et après, on finira par les tombes ou l'inverse; tout dépend du temps qui f'ra.
Alors, qu'il pleuve ou qu'il neige ou encore qu'il fasse un soleil froid à aller au bord de la mer, le 1er novembre, depuis trois ans, c'est passage obligé et c'est pas la peine de trouver excuse pour pas venir. L'anniversaire de Marcel, c'est sacré comme le feuilleton de quatorze heures ou les chiffres et les lettres ; tu peux pas y couper...
— Papy ?...il a quoi... ? répond Bernard, assis juste à côté de Monique, son ex belle sœur. Il se tourne vers elle....
— Et bien...bravo l'éducation !
Il faut dire que Bernard, cinq ans plus jeune que son frère Jean-Pierre, a été élevé à la dure comme d'ailleurs l'ont tous été les trois enfants de Renée et, comme un bâton que l'on donne au coureur de devant, il a imposé cette éducation à son fils Jean-Christophe dans la course folle des générations qui s’enchaînent. Jean-Christophe, la coiffeuse ou la petite fiotte comme le surnomme son oncle Jean-Pierre, assis en face de Kevin, a cessé de parler à son père depuis son coming-out en 2014, il y a trois ans - Renée, elle, parle de coming en août, bien que cela se soit passé au printemps mais ce n'est pas de l'humour car elle est trop simple pour ça - et l'anniversaire de son grand-père est une fois de plus l'occasion de ne pas lui parler et de lever les yeux vers le plafond jauni lorsque Bernard aborde le délicat sujet de la moralité qui fout le camp. Coiffeur sur Paris depuis janvier 2014, c'est d'ailleurs la seule fois de l'année où Jean-Christophe revient au village. Il entretient malgré tout une secrète correspondance téléphonique avec sa mère Josiane, assise en face de son mari, et malheur si Bernard venait à être au courant de cette trahison !
Monique, à présent divorcée de Jean-Pierre et vivant à la colle avec un routier qu'elle ne voit que le week-end, ne relève même pas la remarque, trop pressée d'en finir avec ce repas interminable. C'est Renée qui insiste chaque 1er novembre pour qu'elle vienne avec son Kevin à l'anniversaire de son ex beau-père, bien qu'elle ait définitivement coupé les ponts avec son jipé mais comme dit Renée  :
— C'est pas pasqu'elle ne fait pu partie de la famille qu'elle n'est pu ma belle-fille.
Martine, la troisième de la portée, dont on a calé le fauteuil roulant entre sa mère Renée et Jean-Christophe, son neveu, pousse un cri.
— Ben quoi la Martine ? Demande Renée, la main sur l'accoudoir du fauteuil...ça t' fait rire, hein la Martine ! Renée appelle toujours sa fille la Martine, en référence au poète.
— Ça la rend moins idiote, dit-elle en pouffant dans son tablier. Déjà qu'elle est bloquée dans sa chaise à longueur de journée, ça lui donne de la hauteur intellectuelle...
La bouche entrouverte, Martine regarde sa mère avec un rictus plus prononcé que d'ordinaire. Elle pousse un second cri et bave dans l'assiette à dessert toute étincelante, vestige d'un service en porcelaine qu'a reçu Renée de sa grand-mère et dont il ne reste que quelques exemplaires dans le buffet bancale.
— Vous z'en faites pas...dit Renée en regardant son Jean-Pierre à sa gauche et son Bernard à l'autre bout... Elle est pas sourde vot' sœur...elle a ben compris c'qu'a dit l'gamin ! Garde moi ça...dit-elle en lui essuyant la bouche comme on le ferait à un enfant.
Martine serre à présent de toutes ses forces les accoudoirs de son fauteuil comme pour se redresser. Renée lui tapote la main et, haussant la voix :
— Mais vas-tu donc te calmer la Martine ! V'la ti pas qu' tu vas nous faire une crise, nigaude !
Martine, juste paralysée des membres inférieurs et de la tête, ne dit plus un mot depuis que son frère Jean-Pierre l'a accidentellement écrasée, quasiment devant chez elle, à Pâques, il y a trois ans, alors qu'elle venait, comme toujours à cette époque, cacher des œufs en chocolat dans la cour de la maison maternelle pour son neveu Kevin. Renée a toujours dit que les œufs en chocolat, c'était pour combler ceux qu'elle avait jamais eu dans son ventre. Comme elle habite juste en face de sa mère, celle-ci l'a gardée auprès d'elle car, comme dit renée :
— C'est pas bloquée comme elle est qu'elle peut s'débarbouiller les choses intimes...on a beau être handicapé, c'est pas pour autant qui faut avoir l'cul sale.
Kevin chantonne sur sa chaise en tapant des mains sur la table.
— Et / bien / moi / j'ai /vu / laquéquett /tàpapy / j'ai / vu / laquéquett....
—...Tu te tais ou je t'en colle une ! lui crie Monique, levant le dos de la main vers son fils.
Son ex jipé ricane. Après un pastis des plus opaque et deux belles rincettes, quelques verres de blanc avec le poisson, un trou normand des plus vertigineux et une demi bouteille de Cahors pour accompagner le civet, le Jean-Pierre n'est plus tellement présent... Il lutte, tout engourdi qu'il est, contre des bâillements répétés, essayant tant bien que mal de garder les yeux ouverts dont les paupières semblent peser des tonnes.
— Ben quoi, une quéquette c'est une quéquette, ironise-t-il comme il peut et, s'adressant à son fils...T'as vu la grosse quéquette à papy...eh bien...la mienne, elle est pareille... Il se met à rire avec tout son corps, de ce rire balourd qui prend de la puissance et envahit tout le silence de la salle à manger. Puis, pris d'une quinte de toux qu'il ne peut contenir, il s'étouffe devant l'assemblée qui reste muette, tous qu'ils sont les yeux rivés sur le gâteau au milieu de la table pour se donner une contenance.
— Non, elle est pas pareille... Elle est plus petite la tienne, insiste le gamin d'un air assuré.
Jean-Pierre s'étrangle en avalant un fond de verre. Monique se tourne de côté pour sourire et Martine pousse un cri. Jean-Pierre, quand il est saoul, il devient méchant et ne peut supporter que l'on se moque de lui ainsi.
— Tiens.... ça t'apprendra à dire des conneries...Kevin ne voit pas la baffe lui tomber dessus, tant elle est inattendue. Le claquement de la main contre sa joue résonne dans la pièce. D'abord surpris, Kevin reste interdit, comme figé par un grand froid puis lentement ouvre la bouche mais rien ne sort. Pendant quelques secondes le temps reste ainsi suspendu et soudain les pleurs se déversent comme un barrage céderait sous la pression des eaux en furie, accompagné d'un hurlement continu sans intonation. Bernard intervient alors, irrité au plus haut point.
— T'as pas fini Jean-Pierre ! On est pas venu ici pour parler de tes bijoux de familles, ni de ceux de papa ! Et puis c'est quoi cette histoire ? Tu te promènes à poil chez toi ou quoi ?
— Ton frère a pas tort Jean-Pierre réplique Renée...C'est pas d'l'éducation que d'se balader les choses à l'air devant son gamin...les gosses, ça dit rien sur le coup et puis ça raconte tout à l'école....elle esquisse un sourire.... si ça s'tombe, la maîtresse est au courant...
— Au courant de quoi man ? répond Jean-Pierre, ne semblant pas tout comprendre....
Jean-Christophe soupire, les yeux rivés sur le lustre en bois de plastique avec des ampoules tournicotées au bout qui imitent les bougies qui coulent. Au dessus du lustre, il y a une auréole qui fait cloquer le crépi du plafond ; ça sent l'humidité, la vieillesse et l'usure ; ça sent la pisse de chat et celle de Marcel ; ça pue la couche pleine et la fin de vie, les vomissures et la mort ; le gâteau est en promo comme toutes ces existences autour mais il est en famille... alors il attend que cela passe, les yeux fermés à présent pour que cela finisse au plus vite...
— Au courant de quoi...? hein man....dis... Jean-Pierre se lève comme il peut, titubant, les deux mains en appui sur la table. Bernard regarde Josiane qui regarde au dehors la pluie tomber. Monique regarde Jean-Christophe qui regarde le crépi se décoller. Martine regarde Renée qui regarde Kevin pleurer.
— Elle a quoi la coiffeuse ? balance Jean-Pierre vers son neveu d'un mouvement bref du menton, les yeux saouls et cruels, de cette cruauté sans fondement qu'ont les hommes ivres aux panses bien remplies et aux cerveaux vidés de toute réflexion ; le visage idiot, de cette idiotie qui suinte de partout, de son crâne dégarni sur lequel quelques cheveux gras et hirsutes témoignent du peu d'intérêt porté à sa personne, de sa moustache perlée de vin et de sauce aux cèpes, de sa chemise bûcheron au col élimé et de son pantalon qui l'endimanche si mal. À ces mots, Bernard se lève d'un bond ; sa chaise bascule derrière lui. Kevin sursaute et renifle, la morve suspendue.
— Laisse mon fils tranquille, tu entends !... pauvre type, va !
— Ton fils...? Mais mon Bernard...c'est pas un fils que t'as ! il chancelle un peu sous l'effet de l'alcool. Bernard avance vers son frère et Monique tente de le retenir, en vain.
— Tais-toi Jean-Pierre ! Tais-toi ou.....il n'est plus qu'à un demi mètre de son frère qui, quelque peu chambranlant, tente de faire bonne figure.
— Ou quoi mon frangin ? ou quoi ? et pis d'abord tout le monde le sait ici que c'est une gonzesse ton Jean-Christophe !
Renée, restée assise jusqu'à présent, se lève.
— Mais c'est qui vont s'foutre su la gueule ces deux cons là ! Z'avez pas honte de vous chamailler comme ça le jour du père ! Elle s'interpose entre ses deux fils comme un arbitre de boxe le ferait entre deux colosses luisant de sueur. Kevin, qui renifle encore, sonne le gong du premier round en tapant avec sa petite cuillère sur le verre en cristal.
— Lâche cette foutue cuillère mon gamin ! Lui crie Renée... déjà qu'il en reste pas beaucoup...
Un grand boum retentit de l'arrière-cuisine et tous les regards se tournent dans la même direction. Renée se précipite la première, suivie de Jean-Pierre qui trébuche sur le tapis et de Bernard qui le retient à temps pour ne pas qu'il tombe. Monique, Jean-Christophe et Josiane se lèvent à leur tour et s'engouffrent dans la pièce voisine.
Marcel gît au sol, en veste de pyjama bleu, le cul à l'air dans une mare de pisse, la sonde urinaire enroulée autour du cou. C'est l'hospice fait maison, la survie ordinaire d'un retraité qui se meurt en silence comme il a vécu, sans rien dire ; une de ces petites gens au grand cœur, à la bouche fermée mais aux bras grands ouverts. Renée pleure de l'intérieur et voit bien que c'est fini.
— Il est né l'jour des morts et il est mort le même jour, entouré des vivants qu'il a aimés. C'est un signe du ciel, c'est l'bon Dieu qui l'a décidé comme ça, murmure-t-elle le regard fixé sur Marcel. Puis, elle essuie ses yeux secs et lève la tête...
— Vas chercher la loque Jean-Pierre... on va s'casser la goule. Bernard, tu appelles le docteur... y'a le numéro sur le frigidaire... Josiane, occupe-toi de Martine...elle va nous manger tout le gâteau. Puis elle soupire... bon ben... pour les tombes, on verra plus tard....
Soudain, la tête de Kevin surgit d'entre les jambes de Jean-Pierre. Il pointe son doigt en direction de son grand-père et...
— T'as vu papa qu'elle est plus grosse sa quéquette à Papy...
7

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Michel Potherat
Michel Potherat · il y a
Réjouissant autant qu'abominable, Monsieur... mais j'aime beaucoup!
·
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
c'est la vie chez certains. ne nous voilons pas la face...
·
Image de Jarrié
Jarrié · il y a
Un tableau de famille très réussi. On parcourt avec plaisir, il n'y a pas de longueur, ah si peut-être...la quéquette à Marcel ?
·
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Un peu compliquée à suivre, cette histoire de famille, mais cruelle et jubilatoire à la fois.
·
Image de Marcel Prout
Marcel Prout · il y a
duparc, je vous rejoins ! :-)
·
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
ravie d'avoir participé à c'te réunion de famille, quand les histoires de familles, les querelles, les non-dits se mettent à jour, une fois l'an, juste pour l'anniversaire du presque centenaire : ravie d'avoir rencontré tout c'monde là ; j'savais pas qu'y en avait cor', des comme ça, des "Renée" des "Marcel"...des "Kevin" ah! l'garnement, quand j'pense qu'la vérité sort d'la bouche des enfants de sept ans ! entre nous, il a raison le p'tit, en attendant d'avoir ses raisons d'faire des comparaisons ... et l'Marcel, il a ben dû mourir de rire, pissant dans sa défroque, à force d'entendre leurs conneries à eux tous, qui souffaient ses bougies, à sa place, qu'allaient même jusqu'à bouffer sa part du gâteau, et qui le levaient le verre, trinquant à sa santé trépassée; "salut la compagnie, je tire ma révérence" pensa t-il, désabusé, exténué de ces médiocrités et "à dieu, ma Renée, fais pas semblant d'pleurer, tu sais ben qu'on finira par s'retrouver, tous les deux, rien qu'nous deux" ; ce fut facile, il suffisait d'attraper le tuyau de la sonde, l'enrouler et serrer et leur donner à fêter l'anniversaire de ma vie, de ma mort
·
Image de Lélie de Lancey
Lélie de Lancey · il y a
Alors j'avais mis : La mentalité de cette famille est une valeur sûre - Ils se la transmettent de génération en génération... Quels beaux adultes de caractère seront les petits-enfants une fois devenus adultes, quand on voit dans quelle ambiance ils baignent et sont élever.... C'est une véritable Saga ! Et c'est terrible à dire, je me marre en la lisant tellement la famille est terrible ! Merci :)
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Que ma ville est bruyante, vue d'en haut, dans le vacarme incessant des fourmis, tout en bas. Elles ne me laissent aucun répit, aucun repos, moi le guerrier aux mille combats, revenu de l'enfer, ...

Du même thème

NOUVELLES

Le village de Saint Amadou n’avait jamais connu pareille canicule. Les plantes en délire s'imaginaient des légions d’arrosoirs et leur manne providentielle. Les nains de ...