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La pythie des temps modernes

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Philippine

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Un dîner entre amis... un petit appartement dans le Vème arrondissement de Paris ; ils sont six autour de la table : un couple, Philippe et Virginie les invitants, deux filles et deux garçons, les invités : tous, la trentaine, l’âge où l’on se lance dans la vie ! L’âge des choix, des vrais engagements ! Le dîner s’achève..., ils savourent ce plaisir indicible d’une fin de repas entre amis ... un sujet chasse l’autre, l’actualité, la crise, les élections...films, livres, pièces de théâtre, articles de presse...tout est analysé à la loupe, chacun déploie des trésors d’éloquence pour supplanter l’ami de toujours, plus brillant, plus spirituel ! La soirée avance... la lassitude s’installe... Ils s’entendent égrener les mêmes platitudes... le retour de la gauche au pouvoir... la montée du FN... le dernier Woody Allen... la psychanalyse... Les lieux communs reviennent en boucle...
Vanessa l’éternelle rebelle, s’insurge ! « Dix ans de psycho, cinq ans d’analyse, pour tenter d’y voir clair, de comprendre l’alpha et l’oméga de mon comportement ! Mon psy m’a écouté, enfin, entendu, parce que pour ce qui est, d’écouter rien, n’est moins sûr ! Cinq ans sans jamais prononcer plus de trois mots par séance !!! Et aujourd’hui, à moins de lui verser une pension à vie, je reste seule à chercher un nouveau sens à mon existence !! Ne me parlez plus d’analyse, les américains eux-mêmes n’y croient plus ! ».
Frédéric, sert le café et tente mollement de relancer, le débat : Une analyse ? Une thérapie comportementale ? Freud ? Onfray ? La conversation s’enlise...
Brusquement, le Bill Gates de l’équipe s’anime !!
Jérôme, le petit génie ! : Maths sup, maths spé, école d’ingénieur, l’informatique dans les gènes ! Première start-up à 20 ans, aujourd’hui à la tête d’une vingtaine de petits génies ingénieurs-informaticiens comme lui. Ce soir, Jérôme exulte, il veut présenter à ses amis sa dernière invention et, en prime, les sortir de l’apathie dans laquelle il les sent glisser lentement... et lui avec ! Il se lève, brandit son Smartphone au-dessus de leurs têtes, et attaque !
« Regardez bien, ce Smartphone ! Il contient une fonctionnalité qui va révolutionner la vie de son propriétaire ! Mieux qu’une analyse, vous avez devant vous, le remède à toutes les angoisses de la condition humaine ! »
Eclat de rire général ! Mi goguenards, mi intrigués, les cinq amis se redressent ! L’auditoire s’anime ! En trente secondes, Jérôme les a réveillés ! De concert, ils l’interpellent : « Alors, Explique ! Ton truc c’est quoi ? »
Jérôme se lance : « Imaginez un Smartphone doté d’une fonctionnalité exceptionnelle ! Un Smartphone qui prédit l’avenir ! Attention !!! Je parle de véritables prévisions, ancrées sur du solide, pas d’astrologie ni de boule de cristal ! Je m’explique : « Tu prends ton Smartphone, tu entres toi-même tes données dans l’appli ! Première étape : Tu récupères dans le web toutes les informations qui t’intéressent ; jusque-là pas de problème, merci Google ! Deuxième étape, c’est là que ça se corse ! Tu saisis tes infos perso ! Ton patrimoine génétique, ton cursus professionnel, tes amis, ta famille, tes amours...Tu l’alimentes cette fichue appli ! Plus tu la nourris, plus le résultat sera probant ! Et enfin, the last but not the least ! Tu l’interroges ? Si je fais ça ? Qu’est ce qui se passe ? Tu cliques et ton avenir défile sur l’écran. Tu changes les paramètres, l’appli rectifie le tir. Finies les interrogations sur le futur. L’homme est enfin maître de son destin, il peut s’engager sur l’avenir puisqu’ il peut le visualiser, non seulement il le connaît, mais il le maîtrise ! Le petit veinard qui possède cette merveille est à l’abri de tous les tourments qui empoisonnent la vie de l’homo sapiens depuis la nuit des temps ! Et tout ça sans avoir à pacter avec le diable ! Nul besoin de Faust, l’ère de l’électronique est en marche !
Il poursuit : « Je cherche un volontaire pour tester l’appli ...Par exemple, toi Fabrice, tu as envie de changer de job mais tu hésites... Jérôme est interrompu par la sonnerie stridente de la porte d’entrée : Echanges de regards interloqués, interrogatifs ? Ils n’attendent personne ! Puis, explosion de joie dans le couloir ! Antoine ! Valérie ! Vous ! Génial !!! Embrassades, retrouvailles, le jeune couple arrive à l’improviste... problème d’avion... ils ne repartent que le lendemain matin ! Super ! On pousse les meubles, on sort les matelas !! Joyeux brouhaha, le discours de Jérôme est oublié ! La soirée se termine dans l’euphorie des retrouvailles !
Tard dans la nuit, ils se séparent...
Fabrice est le dernier, il sort de l’immeuble, referme derrière lui la porte cochère ; la rue St André des arts est encore animée, il décide de rentrer à pied. Paris est une ville magnifique! Il ne s’en est jamais lassé ! Il aime flâner le long des quais, déambuler au hasard des rues... la ville l’a toujours consolé de tous les aléas de l’existence. Une promenade au square du vert Galant, une ballade dans les petites rues de la montagne St Geneviève... les tracasseries du quotidien s’envolent. La vie reprend ses droits, Fabrice savoure l’instant qui passe... Pourtant ce soir-là, le charme de la ville n’opère pas, Fabrice réfléchit, il s’interroge ? Ses trente premières années, qu’en-a-t-il fait ? Où en est-il ? Il se rappelle l’apostrophe de son ami :
« Toi Fabrice, tu as envie de changer de job! Mais tu hésites...».
Il maugrée : « J’hésite !! Bien sûr que j’hésite ! Voilà bientôt trente ans que j’hésite et que je laisse les autres décider à ma place ! Choisir c’est renoncer ou s’engager ! Je n’y arrive pas ! ». La peur de l’avenir, l’angoisse des terres inconnues sans doute...
Les souvenirs lui reviennent à l’esprit :
Adolescent, il rêvait d’aventures et de grands espaces, mais quand Alex son camarade de classe lui a proposé de partir en Australie avec lui, il a préféré se réfugier dans la maison familiale de Douarnenez, la sécurité, Oh ! Les chers délices du sweet-home !
Un peu plus tard, il n’a pas tenu tête à ses parents au moment des grands choix : le bac en poche, il était tenté par le grand large, l’Afrique, l’humanitaire, mais tétanisé par l’inconnu, il a rejoint la voie royale, droit, sciences-po, l’ENA...
Il se souvient aussi de Marina, ombrageuse brune aux yeux bleus, il était amoureux comme on l’est à vingt ans. Elle était trop passionnée, trop aventureuse, il a eu peur ; Encore une fois, il n’a pas largué les amarres !
Aujourd’hui, il rêve de quitter l’administration, pas pour pantoufler dans une entreprise du CAC 40 comme ses condisciples de l’ENA ! Lui, voudrait prendre des risques, lancer des projets novateurs ! Encore hier, il a failli rejoindre une start-up, mais au dernier moment, il a reculé. Toujours, cette angoisse de l’avenir! Cet obsédant besoin de sécurité qui le cheville au corps !
Ce soir, Fabrice est tenté, il s’interroge... Il hésite : Que faire ? Foncer chez son ami pour récupérer le Smartphone, là, tout de suite ?
Mais il se ressaisit ! « Jérôme est en plein délire...Il vit dans un monde virtuel, il a perdu le sens des réalités ! Ce sont les élucubrations d’un Jules Verne, nouvelle génération !! Balivernes que tout cela !». Il hausse les épaules et rentre chez lui.
Pourtant, l’idée fait son chemin : il se surprend parfois à penser... « S’engager enfin ! Qu’est-ce que je risque ? Rien, si j’en crois Jérôme, tout est mis sous contrôle ! » ! La proposition de Jérôme devient obsédante ! La petite phrase résonne en boucle à ses oreilles ! : « Ce Smartphone...un remède à toutes les angoisses de la condition humaine ! ».
Fabrice hésite un jour, deux jours, une semaine...mais bientôt la tentation est trop forte !
Il file chez son ami, sonne, il est tard ! La porte s’ouvre... L’appartement apparait en toile de fond ! Un capharnaüm ! Un enchevêtrement de fils branchés de partout, des écrans, des unités centrales...et Jérôme trônant au milieu de tout ce fatras en démiurge éclairé ! Combien de fois n’ont-ils pas fait appel à lui, pour des CD muets, des systèmes d’exploitation à genoux, des données perdues ?? Jérôme a toujours volé au secours de ses petits copains insensibles aux mystères d’une technologie qui est devenue, au fil des années, la passion de sa vie !
Pas besoin de s’expliquer, Jérôme a compris ! Fabrice est prêt pour l’aventure ! Il lui tend le Smartphone, quelques précisions sur le mode d’emploi, et le tour sont joué ! Ils partagent une dernière bière. Avant de partir Jérôme l’interpelle goguenard: « Rappelle-toi, notre prof de philo en terminale, le vieux Nicolas ! C’est en réaction contre les sentences qu’il nous a assenées pendant toute l’année que j’ai conçu cette application. Je l’entends encore »... et là dans le vestibule, Jérôme, retrouvant ses mimiques de potache, se lance dans une imitation magistrale de leur vieux prof de philo : «  Vous, les matheux ! La future élite de la nation ! La filière d’excellence ! Vous, qui croyez pouvoir tout mettre en équation ! Si vous ne devez retenir qu’une seule chose de votre année de philo. Retenez ceci ! La chance est chauve, de dos ! Elle ne se rattrape pas ! Alors les gars n’oubliez pas ! Quand elle vous fera signe ! Sachez la saisir ! Une seconde d’hésitation et c’est foutu ! Elle a filé ! Dans la vraie vie, pas de place pour vos savants calculs ! »
Et bien moi, je lui prouve à ce vieux con que la chance se domestique, le matheux que je suis a su l’apprivoiser ! Avec mon appli, pas besoin de chance, tu t’engages quand tout est sous contrôle !
Fabrice descend l’escalier sous le dernier éclat de rire d’un Jérôme, démoniaque.

Rentré chez lui, il se précipite dans sa chambre, sort le Smartphone de sa poche et s’installe fébrilement à son bureau. A première vue, un Smartphone ordinaire avec sa panoplie d’applications, Fabrice suit les recommandations de Jérôme : en bas à droite, une application identifiée par un point d’interrogation : Fabrice clique, on lui demande un mot de passe : Il saisit « Lapythie » comme Jérôme lui a indiqué ; et hop il se lance, navigue dans l’application ; un premier menu déroulant ; il a le choix entre plusieurs options : profession, famille, amitiés, amours... il clique sans hésitation sur «  Profession » .
Il tient sa revanche ! Il va enfin pouvoir s’engager, prendre des risques ! Il se rappelle sa dernière tentative avortée de briser les chaînes du quotidien ! Cette fois-ci, il ne décidera pas dans le brouillard, il aura les cartes en mains ! Il fouille dans ses tiroirs, en extrait le dossier. Il reprend en détail l’ensemble des données de la boîte : le CV du patron, de l’équipe des concepteurs, il réexamine les produits qui tournent mais aussi ceux qui sont en cours de réalisation, il saisit le tout, puis ses propres prévisions, les projets qu’il juge performants : il clique et hop : vision à six mois. Il est sidéré ! Jérôme avait raison l’appli fonctionne ! Un premier écran apparait: les résultats sont probants ! La boite tourne plein pot ! Elle embauche, les commandes s’accélèrent ; deuxième clic : vision à un an : ils entrent en bourse ! Fabrice clique sur la vision à cinq ans... toujours au top ! Il stoppe tout, il n’a pas besoin de voir au-delà ! Tout ça lui suffit pour s’engager ! Il en sait assez, la machine est en marche...
Toutes ses hésitations volent en éclats ! Il ose enfin ! Il quitte son emploi protégé à Bercy et rejoint la petite start-up. En quelques mois le carnet de commandes gonfle, le patron de la boite ne jure que par lui ! L’énarque frileux s’est transformé en visionnaire ! Les projets défilent, les décisions s’enchainent...Pas de temps mort ! Pour la première fois de sa vie, Fabrice s’engage, prend la vie de l’entreprise à bras le corps, il est au cœur de tous les projets, rien ne lui résiste, les concurrents s’inclinent, il gagne des parts de marchés, en quelques mois, la boîte s’impose, ils sont reconnus dans la profession. La réussite enfin ! Fabrice a brisé tous les tabous... Pourtant, un observateur avisé pourrait discerner un comportement singulier chez Fabrice : confronté à un choix important... il s’isole... réapparait un peu plus tard... et sans l’ombre d’une hésitation, décide. Dans ce laps de temps, à l’abri des regards, Fabrice interroge le Smartphone ; la machine infernale est en marche, suivant un rituel simple et immuable : entrée des données, traitement, résultats : en trois clics, l’avenir est à sa portée, il le visualise, le corrige autant de fois qu’il faut ! L’avenir est sous contrôle !
Là, réside le génie de la Pythie des temps modernes, elle offre à celui qui l’interroge ce que la vie a toujours refusé à l’être l’humain, le droit à l’erreur, la possibilité de faire marche arrière, de s’autoriser un feed-back comme au cinéma ! Elle lui accorde une deuxième chance, une troisième chance! Autant de chances qu’il veut : Grâce à elle, l’être humain, a droit à l’erreur, il peut enfin « revoir sa copie ». Regrets et remords sont à jamais bannis de son existence ! Fabrice est au zénith !

En quelques semaines, sa vie explose : Il apprend vite, très vite ! Une start-up, ce n’est pas Bercy ! Il faut jouer des coudes, se faire connaitre ! Jusque-là, son carnet d’adresses relevait du domaine privé, il avait ses copains, ses soirées entre potes, son club des cinq... Mais tout à coup la bulle éclate ! Son nouveau job lui offre d’autres horizons ! Il est reçu par des clients importants, soirées, week-ends... La machine s’emballe ! Il faut savoir choisir : le mentor, les relations à cajoler, les soirées où il faut être vu... Le business c’est comme la politique, on n’avance jamais seul. Fabrice doit repérer ses nouveaux commanditaires... Il prend l’habitude de noter scrupuleusement le nom des personnes qu’on lui présente. Le soir en rentrant après un dîner d’affaires ou un vernissage, il s’installe à son bureau et interroge le Smartphone : la personne est-elle fiable ? Aujourd’hui ? Demain ? Jusqu’à quand ? Peut-on lui faire confiance ? La faire entrer dans le capital ? A hauteur de combien ? A chaque interrogation le même scénario se répète : Fabrice fébrile, réfléchit, calcule, anticipe, fait des choix, saisit le tout dans l’appli... et attend le verdict : Bons plans et scénarios-catastrophes défilent sous ses yeux! Il réajuste, modifie les paramètres, une fois, deux fois, trois fois jusqu’à ce l’écran affiche le résultat escompté ! L’avenir est à sa portée, il est devenu le pilier de la boîte, tous lui font confiance !

Un soir, il surprend une conversation entre son boss et Monsieur X, leader incontesté de la profession, les deux hommes sont sur le point de signer un contrat colossal ! L’homme propose d’entrer dans le capital de la start-up, il dispose de fonds importants, il est déjà implanté en Chine, il connaît le marché ! Ils n’ont qu’un pas à franchir ! Fabrice est sous le charme... un développement international, son imagination s’emballe  ! Pourtant, il n’intervient pas... de retour chez lui, il consulte l’appli ! Il assiste alors médusé au coulage de sa boîte, pour cause de fonds frauduleux ! Il est atterré, nul moyen d’expliquer comment il détient l’information, dès le lendemain, il file au bureau, alerte son patron... discussions... débats... confrontations...il finit par introduire le doute dans l’esprit de son boss, encore quelques hésitations et le boss cède... Deux jours plus tard, la presse officialise le scandale. M.X est mis en examen pour trafics de biens sociaux. Fabrice a sauvé la boite !
A partir de ce jour, tout lui réussit ! Le succès attire le succès ! Fabrice devient un homme adulé ! On vante ses capacités de visionnaire; les femmes s’intéressent enfin à lui, lui trouvent du charme, recherchent sa compagnie ! Il apprend à s’habiller, à briller en société !
Tout est sous contrôle !, Avant chaque décision, même isolement, même scénario ! Fabrice clique sur le Smartphone, un doute ? Il recommence, modifie les paramètres, une fois, deux fois, trois fois... jusqu’à ce que l’avenir apparaisse clair, précis, limpide et là, enfin, il peut trancher !
Il décide rapidement d’installer le siège de son entreprise dans des locaux flambants neufs, juste derrière la BNF, là où un nouveau Paris est en train de naître. Le rythme de travail s’intensifie ! Fabrice finit par rejoindre, lui aussi, le quartier. Il emménage dans un superbe loft avec vue sur les berges de la Seine, terrasse aménagée, jardin privatif, club de sport et piscine... Tous les services dans l’immeuble, à l’américaine ! En quelques mois, Fabrice est devenu un autre homme, La société s’est développée à l’international, il voyage de plus en plus pour ses affaires, pour le plaisir aussi... Sa vie est captivante, tout lui réussit ! De nouvelles portes s’ouvrent ! Récemment, au cours d’un dîner, des relations haut placées, lui ont fait des appels du pied ; «  la politique vous ne vous y êtes jamais intéressé ? Pourtant mon petit, vous devriez y penser, ils ont besoin de gens comme vous dans ce milieu. Réfléchissez-y, on en reparle...  ». Un nouveau défi à relever...
Au fil des mois, Fabrice se sent de plus en plus maître de son destin, Il ne laisse plus rien au hasard. Des choix les plus anodins aux plus audacieux, rien n’échappe à la consultation du petit boitier noir. Il a rayé de son existence, le doute, sa vie est devenue une suite de réussites programmées et exécutées, sans l’ombre d’une défaillance !
Fabrice sait depuis toujours, qu’au cours de son existence, un homme est confronté à deux choix fondamentaux : son métier et la mère de ses enfants ; et toute erreur lui sera fatale. Fabrice est au milieu du gué. Pour couronner sa réussite, il va s’engager dans la deuxième épreuve. Sa vie sentimentale a déjà changé. Les femmes recherchent sa compagnie. Il n’est pas beau, mais il commence à plaire. Les premiers temps, il s’en est étonné, mais très vite, il s’est habitué au succès. En quelques mois, il est devenu un homme séduisant et depuis il multiplie les conquêtes. Il choisit ses compagnes dans ce milieu privilégié qu’il fréquente désormais. Elles sont belles, intelligentes, cultivées, et engagées comme lui dans des vies professionnelles agitées. Les occasions sont nombreuses... il ne les fuit pas. Chaque rencontre intéressante est pour lui l’occasion de consulter sa pythie : il clique dans le menu déroulant sur l’option « vie sentimentale », saisit le nom de sa nouvelle conquête et voit défiler les grands moments de leur aventure. Il ne s’engage dans une relation qu’avec la certitude que tout est clean... une ombre au tableau, il se retire avec élégance avant que la fameuse « cristallisation de Flaubert » n’ait produit ses effets néfastes.
Chaque aventure se révèle pour Fabrice une nouvelle avancée dans les arcanes d’une éducation sentimentale placée sous haute surveillance ! Exit les blessures éternelles des amours malheureuses, la pythie des temps modernes veille.
Ainsi les amours défilent, sans dangers, sans blessures...
Fabrice est envoûté par Béatrice, rencontrée dans un cocktail. Indépendante, elle lui avait été présentée comme l’archétype de la femme libérée. Pourtant, les premiers indices de cette maladie incurable connue de tous, la jalousie, ne tardent pas à apparaitre dans leur relation. Inquiet, Fabrice interroge son Smartphone, de clic en clic, il voit cette femme indépendante, chef d’entreprise, manager respectée de tous, se transformer en harpie, de la pire espèce, épiant ses faits et gestes, le harcelant de sa jalousie maladive et transformant son quotidien en un enfer. Il essaie à plusieurs reprises, de rectifier par clics successifs, le fil de leur existence... en vain. Fabrice, dégrisé, s’éloigne avant d’être entrainé dans un psychodrame sans fin.
Il y aura aussi, Sarah, aperçue au salon du livre alors qu’elle dédicaçait son dernier recueil de poèmes. Elle devient, pendant quelques semaines, la muse de Fabrice. Il la vénère, elle est l’antidote de ces femmes businesswomen qui n’ont de cesse de remplacer leurs homologues masculins dans le hit-parade des patrons du CAC 40. Elle semble vivre dans un autre monde. Fabrice partage avec elle des moments de grâce, elle lui fait découvrir les grands Verlaine, Rimbaud, Apollinaire...elle lui lit des poèmes des soirées entières... A côté de ces moments de bonheur, viennent s’immiscer subrepticement des moments de doute, Sarah s’enferme, ne veut plus voir personne, elle devient irascible, elle s’acharne sur des textes, mille fois repris, jamais achevés, et bientôt, Fabrice consulte son Smartphone. Il découvre alors la descente aux enfers de cette femme, une femme hantée par l’angoisse de l’absence d’inspiration, des nuits entières sans aligner une rime, l’alcool et la drogue pour seuls compagnons et à terme la déchéance physique, intellectuelle. Fabrice assiste à ce déclin inéluctable, là encore, il essaie d’intervenir, quelques clics...en vain. Et Fabrice, pour ne pas être emporté par ce vent de folie, fuira, sauvé une nouvelle fois par la pythie des temps modernes.
Depuis quelques semaines, on le voit s’afficher avec une jeune femme superbe, architecte de renom, le couple s’installe dans une existence de rêves sous la protection de la pythie, sollicitée régulièrement par Fabrice... des doutes ? Des zones d’ombres ? Il ne peut se détacher de ces clics interrogateurs. Pourtant, les résultats sont probants, aucune ombre au tableau, il est sur la bonne voie, comme pour sa start-up, tous les clignotants sont au vert ! Tout est sous contrôle...
Et puis ce texto de Virginie, elle l’invite à un «petit dîner entre vieux potes ». Un an déjà, le temps a passé si vite depuis leur dernière rencontre ! Il les avait presque oubliés, emportés par les aléas de sa nouvelle existence. Premier réflexe, refuser « Pas le temps » ! Pourtant il se ravise, il accepte.
Le soir venu, il se rend au dîner. Avant de rejoindre la rue St André des Arts, un besoin étrange le pousse à descendre sur les quais de la Seine, il contemple une énième fois, ce spectacle fascinant, Notre-Dame...les façades du quai des orfèvres illuminées par les projecteurs des bateaux-mouches. Il sort le Smartphone de sa poche, le met sous tension, par habitude sans doute... et s’apprête à l’interroger: Cette amitié, Que va-t-elle devenir ? Dans 5 ans ? 10 ans ? Il s’interrompt brutalement ! Il scrute le Smartphone, tant de fois consulté et le jette, rageusement, dans les eaux boueuses de la Seine. L’objet disparait. Après un immense soupir, Fabrice rejoint sereinement ses amis.

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