La pyramide du Caire

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L'amour des mots depuis toujours, les rassembler, les disséquer, juxtaposer les sons, les écouter résonner dans l'espace. Un roman qui sort le 17 août 2022 en librairie : Retour à Constance ! Une ... [+]

Image de Grand Prix - Printemps 2022
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Osman, ce matin-là, la fixait longuement. La pyramide avait encore grandi ; elle s'était élargie, son sommet dépassait presque celui de Kéops ; il le savait, l'avait dit à son père, juste avant la mort de celui-ci.
Ses copains et lui devraient encore travailler davantage, les dix heures par jour n'y suffiraient plus, il faudrait peut-être ajouter les orphelins du quartier nord, ceux qui s'occupaient des chèvres, ceux qu'on trouvait encore trop jeunes pour la tâche.
Du haut de ses douze ans, il sentait sa supériorité sur les autres gamins des rues du Caire, qui guettaient les touristes à la sortie des souks. Parfois une petite pièce les rendait tout joyeux et ils s'élançaient dans les faubourgs de la vieille ville en hurlant et en brandissant bien haut ce maigre butin qui leur semblait une fortune.
Osman, lui, ne mendiait jamais ; il avait un métier. Lui et ses dizaines de compagnons s'attaquaient à la plus grande des pyramides, celle qui pouvait changer de forme, se mouvoir, sur laquelle on marchait à l'aide d'un bâton, pour fouiller encore et toujours : celle des ordures, de la pourriture quotidienne rejetée par la ville du Caire, celle où personne ne venait jamais, celle que l'on cachait aux touristes, celle qui les faisait vivre, lui et ses amis d'infortune.

Son grand frère lui avait appris le métier avant de disparaître pour « vivre sa vie », avait-il dit aux deux plus jeunes. Là-bas, loin d'ici, il y avait du vrai commerce, disait-il, les ferrailles, les métaux récupérés payaient plus que les ordures, « mais tu es trop jeune encore, tu verras, je viendrai te chercher un jour ». En attendant, Osman triait.
Il avait vite compris qu'il fallait avoir l'œil et ne pas jouer le dégoûté. D'ailleurs, l'odeur n'était pas pire que sur la place du marché après le départ des marchands, où les carcasses de poissons pourrissaient au soleil, la chaleur réduisant bien vite les têtes et tous ces yeux grand ouverts en une masse visqueuse et verdâtre, déchiquetée par les chats de la ville.

Ici, on triait, c'était une mission, et il fallait bien réfléchir, ne pas confondre les papiers gras des emballages avec les peaux de poulet laissées par les habitants ; lui les aurait bien mangées au début ; plus maintenant, pour sûr il n'était pas fou. On lui avait parlé des maladies qu'il pouvait attraper s'il n'était pas sérieux et se laissait aller à mordre dans un simple morceau de pain, qui pourtant ne semblait pas si vieux.

C'était un métier. Et il le faisait bien. Et puis, on trouvait parfois des vieux vêtements qu'il pouvait ramener à la maison. Des trésors aussi : une plaque de verre ronde, un jour de grand soleil, où il pouvait tout voir à travers comme si les objets avaient grossi au moins dix fois, avait-il pensé. Un trésor à mettre vite dans la poche de son pantalon pour que les copains ne s'en aperçoivent pas. Il ne voudrait pas rouler dans les tas d'ordures avec Selim sur le dos à lui donner des coups. Selim essayait d'être le chef et les bagarres n'étaient pas rares.
Osman préférait ne pas se faire remarquer et être un bon trieur.
Mais la pyramide, à peine grignotée, reprenait des rondeurs pendant la nuit.

Les patrons avaient tenu de drôles de propos hier soir avant de les laisser filer, les yeux lourds de fatigue. Il paraîtrait qu'un homme important avait été découpé en morceaux... et nous, on allait peut-être retrouver les morceaux...
Ils ont bien ri avec Kamel, qui imaginait tout de suite un bras disloqué leur faire signe et leur montrer le chemin : « Le bras pourrait indiquer la direction d'une jambe, ou de la tête par exemple. »
Osman n'allait pas changer ses méthodes de tri aujourd'hui pour cela. S'il tombait par hasard sur un pied, il le mettrait de côté. Mais à condition qu'on leur donne une récompense. Sinon le pied disparaîtrait avec les restes de mouton et on n'y verrait que du feu. De toute façon, on n'allait pas le ressusciter, alors...

Osman retroussa ses manches et commença son travail courageusement pour les dix heures à venir.
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Mireille Bosq · il y a
Ces enfants des décharges, parfois affectionnés par d'illustres auteurs, des metteurs en scène, nous touchent au coeur. J'en ai vu au Maroc, mais c'était il y a plus de vingt ans, manger à même une poubelle. Quelle vitalité,quelle résilience.
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci Mireille d'avoir lu mon histoire. Oui, cette résilience nous va droit au coeur, nous aimerions changer leur monde !
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Phil Bottle · il y a
Troisième texte que je lis de vous, et troisième qui me plait. Bravo pour cette description sans pathos et sincère du quotidien de ces enfants. Égypte, Inde, Brésil, Afrique noire..., les enfants de la misère! Et chez nous, tout ce gaspillage, par d'autres enfants (et pas que des enfants, bien sûr) ... Certes, en tant qu'individu, nous n'y pouvons pas grand chose. Mais le savoir et le faire savoir est déjà un grand pas.
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Je vois que vous avez découvert plusieurs de mes histoires ce soir, merci à vous d'en avoir pris le temps et d'avoir apprécié mes écrits. Oui, cette misère est partout dans le monde et on ne peut que la dénoncer encore et encore ! Si le pouvoir des mots pouvait rendre le monde meilleur ... une utopie !
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Fred Panassac · il y a
Un récit au plus près du réel de ces chiffonniers et trieurs d’ordures, un travail de misère pour un salaire à l’image de cette tâche peu ragoûtante. C’est bien écrit et empathique. L’humour noir de la fin est à l’unisson de l’histoire. Trouver des morceaux de corps dans une décharge, comme en trouver sur une voie ferrée quand il y a un suicide, fait partie des aléas du travail. Merci pour ce beau texte.
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Un grand merci, Fred, d'avoir lu et apprécié ce texte réaliste d'une situation cruelle que je souhaitais évoquer - A bientôt !
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Carl Pax · il y a
La misère des enfants et leur capacité de résilience et de résistance, on est à des lieues de ce qu'on peut imaginer depuis notre sphère occidentale, et votre écriture est comme un témoignage, émouvant et lucide.
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Un grand merci Carl, il est important pour moi de faire entendre les invisibles, notre Occident est tellement gâté, les gens ne s'en rendent même plus compte !
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Fleur A. · il y a
Une très bonne idée de mettre en lumière ce qu aucun guide touristique ne mettra en avant.
Bonne chance pour le grand prix

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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci pour votre lecture et votre soutien, à bientôt !
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Michel Dréan · il y a
Être né quelque part ...
Les pyramides, certains les visitent, d'autres en vivent ou en meurent. Merci de nous avoir fait vivre l'envers ou l'enfer du décor !

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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci beaucoup Michel, oui cette chanson de Maxime Le Forestier sonne si juste, on ne choisit pas où naître...
Nos mots sont là pour en parler ...

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M. Iraje · il y a
Une plongée saisissante dans l'envers du décor. Rien à jeter ... !
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci pour votre soutien !
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Felix Culpa · il y a
Une tranche de vie superbement narrée. Merci pour ce bon moment de littérature. Mon vote et je m'abonne.
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci beaucoup Félix, votre commentaire me touche vraiment. Je vais aller vous lire. A bientôt !
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Viviane Fournier · il y a
je ne sais pas trop commenté, j'ai aimé ..un vrai ressenti et des émotions sur vos mots ... un voyage au coeur que vous imprimez parce que la réalité est forte ...et on les voit vos personnages dans ce décor un rien insaisissable ...
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci , votre commentaire me touche, transmettre nos émotions par le pouvoir des mots, la magie de l'écriture ! A bientôt, Viviane.

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