La prouesse

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J'écris à mes heures perdues, en espérant les regagner. Auteur de "Smartphones, et si on arrêtait le massacre ?" : https://amzn.to/38pHFaz  [+]

Image de Hiver 2021
J’ignore comment tout cela est arrivé. J’ai désormais le sentiment que j’ai toujours été capable de faire ça, de façon simple et naturelle. C’est inexplicable et totalement déroutant. Mais tellement exaltant.

Je dois maintenant vous expliquer comment cela s’est produit la première fois. Je me reposais suite à une grippe intense qui m’avait fortement affaibli pendant cinq jours, assis dans mon fauteuil vert émeraude, un livre à la main. Je commençais à m’assoupir quelque peu et je fermais les yeux, en me concentrant sur chaque partie de mon corps pour en détendre la moindre parcelle. C’est à ce moment précis que j’ai ressenti cette incroyable sensation de légèreté, comme si une force inconnue me soulevait sans faire le moindre effort. J’ai rouvert les yeux et j’ai d’abord eu peur, effrayé par ce qui m’arrivait. Mais au bout de quelques secondes, j’ai réalisé l’incroyable vérité : je lévitais. À environ vingt centimètres au-dessus du niveau de l’assise, sans le moindre contact avec la pesanteur, je volais littéralement dans mon salon. Je me suis alors demandé si je pourrai un jour revenir à mon état normal, si j’allais passer le reste de ma vie comme une bête de foire que l’on jette en pâture aux regards incrédules. Je voulus alors revenir sur la terre ferme et cette simple pensée m’y ramena aussitôt. Je fus alors déçu, et si je ne pouvais plus jamais voler ? Ce serait terrible, ça n’aurait duré que quelques instants ! Ce n’est pas envisageable, ça ne peut pas s’arrêter comme ça ! Alors j’ai refermé les yeux et je me suis concentré. Et j’ai de nouveau volé.

Grisé par tant d’extraordinaireté, je voulus savoir si seule la posture assise permettait un tel exploit. Je me mis alors debout, et je recommençais la manœuvre de concentration en fermant les yeux. Tout mon corps se souleva alors avec la même aisance et j’en fus fort ravi. Mon chat Floyd ne fut pas du même avis et alla se réfugier dans la pièce voisine en constatant ma prouesse. Un seul détail me chagrinait, j’avais beau tenter de me soulever plus haut, de dépasser cette limite en m’élevant davantage, je n’y parvenais pas, comme si un plafond de verre m’en empêchait. J’eus alors l’idée de tenter l’aventure à l’extérieur, dans l’immense jardin qui jouxte ma demeure isolée de la ville, mais je n’eus pas plus de succès. Environ vingt centimètres, pas plus. Pas d’inquiétude, il faut persévérer, me dis-je, je manque d’entraînement. Il me vint alors l’idée de m’alourdir en portant avec moi des objets, d’abord légers puis de plus en plus pesants, afin de savoir si l’élévation persisterait en présence d’une charge supplémentaire. Je prenais tout d’abord un simple outil de jardin en métal et je terminais avec le petit bac à fleurs en pierre où j’avais l’habitude de planter des Cosmos bipinatus chaque année, qui malgré sa taille réduite pesait un poids non négligeable. Je m’élevais alors sans la moindre difficulté. Aucune différence, pensais-je, c’est tout à fait prodigieux.

Il me vint soudain le désir de partager ces événements, de narrer mes exploits à d’autres. Moi, le grand solitaire qui vit reclus dans mon domaine, à l’écart des autres, je ressentais à présent le besoin d’annoncer l’incroyable nouvelle à mes congénères. Depuis trois mois maintenant, je n’avais pas rencontré âme qui vive. Mais il me fallait d’abord attendre, essayer de me perfectionner, de voler plus haut et surtout être sûr que ce don n’aurait pas disparu au bout de quelques heures. Je voulais à tout prix éviter qu’ils me prennent pour un fou. J’essayais également de voler en me déplaçant, mais je constatais avec amertume que c’était impossible. Cette apesanteur ne fonctionnait que dans un strict état d’immobilité.

En me réveillant le lendemain matin, j’étais terrifié à l’idée que mon nouveau don se soit évaporé pendant la nuit. Avant de m’endormir, j’avais testé le survol en position allongée et ce fut également un succès. À ma grande satisfaction, je n’avais rien perdu de mon aisance aérienne. Il fallait maintenant me questionner sur le potentiel qu’offrait cette nouvelle aptitude. Comment allai-je pouvoir exploiter tout cela ? Faudrait-il le cacher ou le dévoiler aux yeux du monde ? Serai-je adulé ou détesté, accepté ou combattu, voire même disséqué dans une base secrète de l’armée ? À l’heure actuelle, je n’avais aucune réponse à toutes ces interrogations. N’étant pas d’une nature très sociable, il me fallait bien réfléchir avant de me jeter dans l’arène.

Ce deuxième jour, je poursuivis mes entraînements d’apprenti voltigeur en y mettant toute mon énergie. J’y passais ma journée entière et tentais toutes sortes de prouesses inédites, cherchant à chaque fois les limites du possible. Cependant, je dus me rendre à l’évidence, je ne pouvais prétendre à rien de plus que la veille. Une simple lévitation immobile à vingt centimètres de mon plancher, mais rien d’autre. Je fus d’abord quelque peu frustré, puis je revins à la raison en me rappelant quelle chose extraordinaire était en train de se réaliser dans mon existence. Je devais maintenant passer à la seconde étape et réfléchir à la façon de me dévoiler.

Que faire ? Débouler comme un chien dans un jeu de quilles n’était pas ma spécialité, j’avais besoin de toujours prévoir et planifier les choses avant de me lancer, c’était dans ma nature. Je décidais donc après mûre réflexion de me rendre en ville au contact de la population locale afin de suspendre ma vie d’ermite. Jusqu’ici je me contentais de brefs échanges verbaux avec les personnes à qui j’achetais quelques victuailles non disponibles dans ma propriété. Je devrai renouer le dialogue avec d’autres de mes semblables, sans but précis, en me rendant par exemple dans un bar, ce que je n’avais pas fait depuis de longues années. Je partis donc le lendemain en fin de matinée, avec la ferme intention d’aller me désaltérer dans un établissement prévu à cet effet.

Après une bonne heure de marche, j’arrivai aux portes de la ville, là où j’avais l’habitude de passer. Mais cette fois-ci, je poursuivais mon chemin plus avant vers la brasserie du Mont-Piton, célèbre pour ses variétés de bières en provenance de pays lointains. En arrivant face à l’entrée, je la découvris telle qu’elle avait toujours été depuis ma tendre enfance, comme si le temps s’était figé à cet endroit précis pour que jamais rien ne change. Mais lorsque je pénétrai à l’intérieur, ne me doutant pas un seul instant de ce qui allait m’arriver, je fus comme pétrifié. Là, devant moi, se tenaient deux hommes qui conversaient ensemble de manière tout à fait banale. Personne ne faisait attention à eux, comme si rien d’anormal ne se passait, comme si tout ici était totalement naturel. Pourtant, un détail était pour moi inhabituel. Ils lévitaient.

À vingt centimètres du sol, tout comme moi dans ma maison, ils étaient suspendus en l’air avec un verre à la main. Comme si de rien n’était. Par quel incroyable coup du sort cela était-il possible ? Moi qui espérais être le seul et unique personnage capable d’une telle prouesse, rêvant déjà au sublime destin qui s’offrait à moi, tout s’écroula sous mes yeux en un instant. À moitié chancelant, je parvins jusqu’à une table toute proche où je pus m’assoir tant bien que mal. C’est alors que le coup de massue final survint, lorsque je vis d’autres personnes en suspension dans une autre partie de l’établissement, inaccessible à ma vue jusqu’alors. C’en était fait de moi, le monde pouvait léviter et j’étais le seul à ne pas être au courant. C’était terrible. Pris de sueurs, je tentais de me ressaisir et je commençais à me creuser les méninges pour élucider cet incroyable mystère. Un serveur vint à moi pour prendre ma commande et, voyant que j’étais très pâle, il me demanda si tout allait bien. Je répondis que oui et j’en profitais pour le questionner sans en avoir l’air. Je lui dis que c’était pour moi toujours une surprise de voir des personnes léviter, de l’air de celui qui en plaisante volontiers. Il me répondit que, curieusement, une grande partie de la population semblait maintenant en avoir pris l’habitude, bien que ce phénomène ne se produisait que depuis deux mois et demi. Je l’interrogeais alors sur le moment où tout avait commencé en faisant mine de ne pas m’en souvenir. Il rétorqua qu’un beau matin, toutes sortes d’individus s’étaient mis à pouvoir léviter sans pouvoir expliquer pourquoi ni comment, et qu’ils étaient bien chanceux puisque personnellement il n’en était pas capable. « En sait-on plus aujourd’hui sur ce qui se rapporte aux heureux élus ? » lui demandais-je. Son hochement de tête me fit comprendre que non, alors qu’il s’en retournait derrière le bar.

Ma déception était immense. Non seulement je n’étais plus le seul à être en capacité de voler, mais personne ne semblait avoir la clef du mystère. Une épouvantable frustration s’empara de moi. Je sortis précipitamment de la brasserie pour explorer davantage la ville à la recherche d’autres personnes ayant le même don que moi, avec la ferme intention d’en savoir plus. Au fil de ma promenade, je croisais de nombreuses personnes suspendues en l’air. Je les saluais toutes, tentant d’établir le contact. Au bout de quelques instants, l’un d’entre eux m’interpela par mon nom et je reconnus une de mes vieilles connaissances, un commerçant de la rue Anselme. Après quelques salutations d’usage, il me demanda si moi aussi j’étais capable de m’élever dans les airs. Pour toute réponse, je me mis à léviter juste devant lui. Il parut fort satisfait de me voir ainsi et me dit avec fierté que nous faisions partie des 10 % des habitants de notre planète à posséder cette extraordinaire faculté. Je lui répondis que cela me comblait de joie, mais que j’avais toutefois besoin d’en connaitre les raisons. Il rétorqua que des études approfondies étaient en cours. Des chercheurs travaillaient d’arrache-pied et seraient sur le point de dévoiler une hypothèse à ce sujet. J’en savais donc un peu plus, mais pas suffisamment pour combler ma soif de compréhension.

Je pris donc le chemin du retour en ayant plus de questions que de réponses. Arrivé à bon port, je m’installais sur ma terrasse en contemplant le spectacle de l’arrivée du crépuscule. Ellipsir et sa lumière flamboyante disparaissaient au loin pour une nouvelle nuit de trente-quatre heures, alors que le croissant de notre inimitable satellite Enul brillait vaillamment dans le ciel. Je fermais mes trois paupières et je serrais mes huit doigts sur les accoudoirs de mon fauteuil de jardin. Plus tard, je me couchais en me disant que sans doute nul ne saurait jamais résoudre cette mystérieuse énigme qui venait de troubler la quiétude de notre vieille planète Vega. Une civilisation plus avancée que la nôtre, à l’autre bout de la galaxie, serait peut-être plus à même d’apporter des réponses à tout cela. Mais qui peut dire si une autre vie existe vraiment ailleurs dans l’univers ?
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