La promesse du désert

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Un ciel bleu et un soleil éclatant accueillirent Kelsey quand elle descendit du bus. Le voyage depuis Santiago avait été long, plus de vingt heures de trajet, et elle était pressée de se dégourdir les jambes et de s’étirer. Mais elle oublia cette envie dès qu’elle posa un pied dehors. Agressée par la chaleur et la sécheresse, elle réalisa soudainement où elle venait d’arriver. Elle était seule et loin de chez elle, dans un pays dont elle ne comprenait pas la langue. Mais elle était là où elle devait être. Elle alla récupérer son sac à dos dans la soute du bus et y rangea soigneusement l’urne qu’elle avait gardée avec elle.

Elle passa la matinée à déambuler dans les rues du village. Minuscule centre touristique d’une immense région où pratiquement personne ne vivait, il grouillait d’activités. L’endroit n’était pas facile d’accès et Kelsey venait de loin. Il aurait été dommage de ne pas en profiter. Mais elle n’avait pas envie de se divertir pour le moment. Elle ne s’arrêta par curiosité que devant les agences qui proposaient des séances d’observation du ciel étoilé. Puis elle en eut assez du monde et des ruelles étroites et décida de s’éloigner du centre. Alors que les espaces devenaient plus ouverts, elle fut en mesure d’apercevoir au loin le volcan qui dominait la ville. Le Licancabur avait exactement la forme qu’on attendait d’un volcan. Elle se dirigea dans sa direction et finit par atteindre la périphérie du village. Il n’y avait plus personne. Devant elle s’étendait à perte de vue ce qu’elle était venue chercher à l’autre bout du monde : le désert, terre hostile sculptée par le vent et la poussière, dont la beauté avait quelque chose de brute et semblait cacher une vérité oubliée.

                                                                                                                    *

Le froid accueillit Kelsey avec une dangereuse bienveillance quand elle sortir dehors. Bien emmitouflée dans ses vêtements d’hiver, elle pouvait néanmoins sentir son contact vivifiant et dur sur les quelques centimètres de sa peau qui n’étaient pas protégés. Trente degrés en-dessous de zéro étaient prévus pour la nuit. Une température inhabituellement basse pour un mois d’Octobre, même ici dans le Grand Nord Canadien.
Il faisait déjà noir et tout le monde était rentré au chaud chez soi. Kelsey était seule dans les rues enneigées de la petite banlieue de Yellowknife. Mais cette solitude ne la gênait pas. La neige amenait toujours avec elle un silence apaisant. Elle emprunta le sentier qui longeait le lac Range pour rejoindre le parc où elle savait qu’elle trouverait son petit frère. Il était généralement sur la balançoire mais ce n’était pas le cas ce soir-là. Il était sur la plateforme en haut du toboggan et il gesticulait bizarrement.

— John ! appela-t-elle. Mais qu’est-ce que tu fais ?

Son petit frère s’immobilisa brusquement en l’entendant, comme s’il avait été pris sur le fait en train de faire quelque chose d’embarrassant – ce qui était probablement le cas soupçonna-t-elle. Mais il se détendit en la reconnaissant et glissa sur le toboggan pour la rejoindre.

— Grande sœur ! s’exclama-t-il. Tu es venue attendre les aurores avec moi ?

— Non, je ne suis pas givrée comme toi, le taquina Kelsey. Maman s’inquiète et elle a raison. Tu ne devrais pas rester dehors quand il fait aussi froid.

— Mais c’est la première soirée depuis plus d’une semaine que le ciel est dégagé ! Il ne faut pas rater l’occasion !

— Il y en aura d’autres des occasions John. On n’est qu’en Octobre en plus. C’est possible qu’il n’y ait rien cette nuit.

John lui lança une boule de neige pour lui dire ce qu’il pensait de son optimisme et elle capitula. Comment aurait-elle pu le forcer à rentrer ?

— Bon très bien, dix minutes, soupira-t-elle en souriant. Mais pas une de plus.

John l’enlaça avec énergie pour la remercier puis il la pria de faire de la balançoire avec lui.

— Et si tu me disais ce que tu faisais en haut du toboggan ? demanda-t-elle en commençant à le pousser.

— Une danse de l’aurore, répondit le gamin sur le ton de l’évidence.

— Une danse de l’aurore ?
— Oui. C’est comme une danse de la pluie sauf que c’est pas pour la pluie mais pour les aurores boréales.

— Ah. Je ne savais pas que les indiens faisaient ça.

— Ils le font pas. C’est moi qui viens de l’inventer. J’avais un peu froid à attendre et ça réchauffe de danser.

— Ouah, alors te voilà chaman maintenant ! Tiens tu as vu ? On voit l’étoile polaire.

— Évidemment que je l’ai vu. On voit aussi le dragon à côté et Céphée et Cassiopée. Et là-bas c’est Pégase. Il est vraiment gros lui.

Kelsey avait enseigné à son frère quelques années plus tôt les rudiments d’astronomie qu’elle connaissait et qui se résumaient à la technique pour repérer l’étoile polaire avec la Grande Ourse. Cette petite leçon avait eu beaucoup plus de succès qu’escompté et John s’était rapidement passionné des étoiles et du ciel. Aujourd’hui il en connaissait beaucoup plus qu’elle sur la matière.

— Tu crois que je pourrais aller au Chili un jour ?

Le changement de sujet prit Kelsey au dépourvu. Elle arrêta de pousser son petit frère, le temps de retenir ses larmes.

— Bien sûr que tu iras au Chili un jour, finit-elle par répondre d’une voix douce. Je t’accompagnerais même si tu veux.

— Super ! Tu me le promets ?

Il y avait des promesses qui ne pouvaient être refusées.

— Le désert d’Atacama est au Chili, poursuivit John avec entrain. C’est le meilleur endroit du monde pour observer les étoiles ! Il paraît qu’il y en a tellement que des fois on peut apercevoir son ombre grâce à leur lumière.

— Il faudra allez voir ça par nous-même alors.

Le Chili était à l’autre bout du monde et le désert d’Atacama un environnement à l’opposé de la toundra des Territoires du Nord-Ouest. Les enfants rêvaient généralement pour leurs vacances de plages ensoleillées ou de parcs d’attractions. Mais pas John. Le petit frère de Kelsey était seulement intéressé par un désert sec et inhospitalier dont le ciel avait un peu plus d’étoiles qu’ailleurs.

— Allez John, il faut rentrer maintenant. Je ne pense pas qu’il y aura d’aurores ce soir.

— Non pas tout de suite ! Il va en arriver une bientôt !

— Et comment tu sais ça monsieur le chaman ?

— Je le sais parce que j’ai fait une danse de l’aurore.

Kelsey allait répliquer quand une infime perturbation dans le ciel attira son attention. Une ligne verte apparaissait lentement et venait réaliser la prédiction de son frère. Tout le monde réagissait différemment devant sa première aurore boréale. Ces différences diminuaient peu à peu avec les suivantes alors que l’habitude banalisait la beauté du phénomène. C’était d’autant plus vrai pour les locaux qui pouvaient en voir tous les ans. John encore une fois était différent. Il avait toujours cette étincelle qui lui donnait la force d’aller attendre seul dehors dans le froid. Et pas une seule fois n’avait diminué la joie qu’il éprouvait quand ses efforts étaient récompensés. Certains riaient, certains pleuraient, d’autres restaient paralysés, sans aucune réaction. John lui dansait sous les étoiles, les bras et la tête levés vers les lumières du nord, acclamant leur élégance et leur harmonie. Et on avait envie de danser avec lui, ce que Kelsey finissait irrémédiablement par faire.

Ils étaient tous les deux allongés dans la neige à bout de souffle quand le rideau céleste ondoya une dernière fois avant de disparaître définitivement. Les étoiles revinrent alors briller dans le ciel pour le consoler de la perte de sa robe chatoyante. La solitude qui régnait dans la nuit noire d’hiver se fit plus vive et John ne rechigna pas cette fois quand Kelsey lui demanda de rentrer avec elle.

— Des indiens brûlaient leurs morts pour qu’ils redeviennent de la poussière d’étoiles et puissent rejoindre leurs ancêtres dans le ciel, déclara John alors qu’ils rejoignaient les rues silencieuses de la ville. Durant les longues nuits d’hiver, les ancêtres parcourent le ciel avec des torches pour rassurer leurs descendants. Les indiens croyaient que c’était la lumière des torches qui produisait les aurores boréales.

— C’est une belle croyance, dit sincèrement Kelsey. Mais pourquoi tu dis que les morts « redeviennent » de la poussière d’étoiles ?

— Les atomes qui nous composent proviennent de très vieilles étoiles, répondit John avec un ton sérieux comme si c’était lui le grand-frère et sa sœur l’enfant. Nous sommes tous fait de poussière d’étoiles.

— Et les indiens savaient tout ça ?

— Peut-être qu’ils n’avaient pas besoin de le savoir.

John haussa les épaules et ne dit plus rien jusqu’à ce qu’ils soient rentrés. Il marchait d’un pas irrégulier, s’arrêtant souvent pour lever la tête vers le ciel.

                                                                                                                      *

Les étoiles par milliers illuminaient le ciel du désert. Il y en avait tellement que Kelsey se demandait comment les astronomes faisaient pour identifier les constellations. Elle ne connaissait pas celles de cet hémisphère mais elle reconnut tout de même Orion, penché sur l’horizon. Et ces deux grosses taches, ce devaient être les Nuages de Magellan. Le spectacle était saisissant. La disparition du soleil ne suffisait pas à dépouiller la solitude du désert de sa majesté et il en tirait un certain orgueil. Kelsey ne se sentait pas à sa place dans ce tableau cosmique qui lui reflétait son insignifiance. Personne ne l’aurait été. Et pourtant elle était heureuse d’être ici. Elle trouva le courage d’ouvrir l’urne et lentement, offrit son contenu à la terre immémoriale du désert. Une légère brise emporta les cendres qui s’accrochèrent à l’éclat des étoiles. Et le corps terrestre redevint céleste.
La nuit était froide dans le désert. Alors Kelsey dansa pour se réchauffer.
Dans le ciel les étoiles par milliers continuaient de briller.
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