La promesse de n'appartenir qu'à lui (1)

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se lancer, écrire, se défier, écrire, se faire plaisir, écrire... Je vous invite sur cette page avec plaisir :-) Shinji NB : les textes publiés sur cette page sont protégés.

Entrelacs de corps éperdus dans la pénombre d'une nuit enfiévrée. Une maison traditionnelle bourgeoise en bois vieilli par le temps, partiellement inhabitée, une chambre donnant sur une cour intérieure, un jardin floral, uniquement parsemé d'essences rares locales. Le vent se levait en une douce brise. Assise sur les genoux de son amant, elle enlaçait ses hanches avec ses jambes dénudées, son ventre contre le sien.

—J'aime le parfum au creux de votre poitrine, juste là, murmura-t-il en cachant son visage entre ses seins.
—Il a été confectionné pour moi, ici, répondit elle. Il exhale sa note de cœur uniquement dans ce creux de peau.
—Ce parfum... C'est ce qu'il me restera vous, continua-t-il dans un souffle.

Elle s’est étirée dans ses bras. Longuement. Chaque muscle se déliait de la cambrure de son dos à ses doigts posés sur les draps soyeux.

Ce corps, son corps, avait plongé dans un sommeil artificiel depuis longtemps. Depuis qu’on lui avait prélevé une partie de sa substance, depuis qu’ils avaient arraché de sa chair l’imprégnation laissée par son premier amour, le plus puissant, le plus profond, celui qui est quasiment inconditionnel. Celui qui avait révélé ses sens. Mariée à dix-huit ans, elle était convaincue d'un avenir commun fait de lendemain à vivre ici ou ailleurs, elle lui avait fait la promesse de n’appartenir qu’à lui.
Son âme, son cœur, ont été retirés de sa vie il y a si longtemps ; Sa lumière interne s'était brusquement éteinte comme la flamme d'une bougie que l'on souffle. Ils l’avaient appelé « dissident », avant de l'enlever. Extirpés en pleine nuit de leur chambre à aimer, violés dans leur intimité, bâillonnés, un sac sur la tête, des cordes enroulées en un éclair qui cisaillaient leurs poignets, jetés de leur alcôve de douceur dans la puanteur du coffre d'un véhicule. Rouée de coups, ils l'avaient balancée comme un sac d'ordure dans un fossé et emporté le dissident pour le replacer là où il devait être. Subitement, elle était une femme effacée du réel, lui n'était plus la moitié d'un tout.

Retrouvée par des villageois à la tombée d'une nuit qui deviendrait sans fin, déshydratée, dévorée par des insectes, assommée, partiellement amnésique mais encore en vie... Morte vivante, ce corps ne lui servirait plus à rien, le désir totipotent de sa jeunesse demeurerait inassouvi, son sein serait vide à jamais de lui. Où était son amour d'une nuit, celui qu'elle croyait être l'amour de toute une vie ?

Vingt ans de recherches patientes, de détours, de culs de sac, ballotée d'espoir en doutes cruels. Elle recherchait un souvenir à réincarner et restait accrochée à des bribes de mémoire qu'une photo retrouvée lui avaient rendue. Son homme, ce mari d'acte officiel détruit, invisible fantôme d’un passé qui l'avait happée et ne la rendait pas au réel. Elle l'avait retrouvé par ouïe dire et légendes de grands-mères. Il était en vie, époux forcé, géniteur d'une descendance non désirée et toujours fils de dignitaire qui avait dans les pas de son père épousé une brillante carrière. On ne se marie pas avec une étrangère en fuite, à dix-huit ans.

—Votre carte diplomatique est expirée depuis plusieurs années, que cherchez vous dans les geôles de ce coin perdu ? dit-elle en brisant le silence voluptueux.
—Je cherche votre lobe, chuchota-t-il en glissant ses lèvres entrouvertes de sa clavicule au creux de son cou jusqu'au son oreille droite qu'il embrassait déjà.
—Vous n'êtes pas celui que vous prétendez être...
—Vous non plus, vous n'êtes pas celle que vous croyez être... Susurra-t-il en caressant la peau de sa joue du revers de la main.
—Je n'ai rien prétendu, répondit-elle, je n'ai pas saisi la liasse de billets que vous me tendiez.

Attirée par ce malentendu, elle avait laissé faire le cours des événements sans ne comprendre ni pourquoi ni comment.
Perdue ici sans possibilité de rencontrer son disparu, elle avait heurté un autre être européen par hasard, un homme qui lui renvoyait l’image de sa beauté oubliée comme un miroir. Elle l'a utilisé comme un moyen pour parvenir à sa fin.

Elle repoussait l'étreinte pour se lever doucement, enroulée dans sa robe fleurie délavée. Il devinait ses courbes, sous une lumière irréelle reflétée par la lune orangée.

—Pourquoi m'avoir délivrée de la prison ? murmura telle d’une voix blanche.
—Vous vous accusiez d'un crime que vous n'avez pas commis, vous risquiez la peine capitale sans procès...
—J'aurais pu le revoir, vous m'en avez empêchée, je m'en veux de vous avoir laissé faire.
Les yeux dans le vague elle serra les pans de son vêtement pour l'enfiler. Il la prit dans ses bras pour la tenir contre lui. Crispée, elle ne bougeait plus sous ses baisers tendrement déposés sur son épaule dénudée. Il a tenté de dénouer ses cheveux en retirant son peigne de corne et de jade parsemé d'inclusion de corail.
Elle l'a violement giflé.

—Seul mon mari peut caresser mes cheveux, m’ôter ce peigne. Ne touchez jamais à ce qui me reste de lui. Elle a fondu en larmes s'agenouillant au sol les mains enveloppant son visage. Il ne donnera plus audience avant plusieurs mois, pourquoi a-t-il fallu que vous soyez sur ma route alors que je touchais au but ?
Son regard implorant, il s'agenouilla à ses côtés les yeux embués d’émotion.
Il a étreint son corps, cette nuit-là, le réintégrant dans son esprit et pas l'inverse. Il l'a rendue au cours de la vie. Ils se sont aimés sans détours, sans retour. Dans ces instants de sincérité brute, les corps n’ont pas menti, aucune arrière-pensée à révéler, il se sont subtilement enchainés.
Son esprit est embué, engourdi, incapable de sortir d’une torpeur subie : elle réalise que, l’instant d’une nuit elle n’a plus pensé à son mari ?
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