La promesse celte

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Image de Hiver 2021
Brennos avait fini de débiter les panneaux de bois et de les ébrancher. Il n’avait plus qu’à les fixer devant l’entrée de sa maison en terre que Rozenn avait agrémentée de vases remplis de thym et de romarin. Le boisillage occupait toutes ses journées, il avait ouvert un atelier où il fendait ses bûches et rangeait les grumes ainsi obtenues le long de sa clôture couverte d’achillées millefeuilles. En cette période, on se bousculait devant son atelier pour lui demander du bois prêt à être posé. Chacun voulait achever les consolidations des clôtures, renforcer les poteaux pour délimiter les espaces. C’était aussi le moment de renflouer le stockage en bois de chauffage. Il travaillait avec un ébéniste de talent, le jeune Yorrick qui s’était attaché à la famille. Sa présence avait comblé le vide engendré par l’absence de Cantorix et la perte d’Albos.
Brennos ne pouvait s’empêcher de marmonner dans sa barbe blanche tout en fichant les poteaux de bois devant la maison, une signalétique destinée à diriger les visiteurs de la nuit des derniers morts. Il avait décidé cette année, en accord avec Rozenn et Alana, qu’un poteau surmonté d’une branche de genévrier permettrait à Albos de retrouver son chemin dans le petit village gaulois. Toutes les maisons étaient entourées de navets et de pommes creusées en coupelles où s’allumeraient les tisons de lumière le long des pistes sèches. Des charrettes de brassées de plantes aux effluves puissants éloigneraient quelque mauvais fauteur de trouble. Les maisons couvertes de chaume comme des pelisses brunes se blottissaient en douces formes allongées. Le paysage se réconfortait de cette chaleur des courbes provenant de l’entassement des javelles de paille. Il fut surpris par l’émotion qui l’envahissait en passant devant les maisons basses, celle de Biturix le forgeron qui avait perdu un membre de sa famille, celle de Duncan, le tanneur mutique qui n’arrivait pas à expurger sa peine d’avoir perdu sa compagne. Il s’attendrit en pensant à Janig qui avait entreposé à l’entrée de sa chaumière, des fascines de lauriers et de lavande. Il savait que Taranis avait fait en sorte que des gerbes de genêts jonchent le seuil de sa porte. Tous attendaient, le cœur attentif, battant la chamade.
Des héros, eux aussi deviendraient des héros comme ceux de leur histoire. Ils aimaient se considérer comme les guerriers du village, leurs palissades étaient bien bâties, un intrus était vite éconduit. Ils savaient y faire, chaque jour était comme une aventure, comme celle de Finn que le barde faisait revivre à travers des chants lyriques pendant leurs veillées.
Brennos, comme les siens, aimait évoquer les personnages de cet autre monde en cette nuit où l’on pouvait entendre résonner les grelots des barrières que des mains résolues poussaient avec assurance. Il était féru de ces légendes qui formaient le creuset de leur histoire. Combien de récits valeureux avait-il racontés à ses fils, Albos suspendu à ses lèvres, Cantorix feignant de l’écouter et n’hésitant jamais à se permettre une critique ? Ils étaient si différents. À l’un, il avait inculqué la culture de leurs aïeux, à l’autre, il n’avait fait que raconter les aventures de dieux emportés et aussi vivants dans leurs émotions que les humains. Cantorix n’était pas le moins du monde ému par les prouesses des divinités. Il acceptait tout juste d’être pris sous leur protection.
Son cœur se serrait. C’était la nuit des dieux et des héros. La nuit où on les accueillait, la nuit où l’on pouvait les sentir se mêler à leurs fêtes et à leurs ripailles. Il était farouchement lié à la source des jours. Il avait besoin de la lumière qu’il verrait irradier dans les arbres et les grottes lorsque les esprits jetteraient leurs premiers cris. Il sentirait le bruissement insolite venu des branches. Il y avait dans les futaies des présences maraudeuses qui d’un seul geste furtif pouvaient ôter la peine qui pendait dans l’escarcelle.
Alors viendrait pour lui le moment de parler de Bélénos et de Cernunnos, les maîtres de la nature. Il chercherait, dans les forêts, la divinité qui régnait dans les ormes et les chênes. Il n’oublierait ni Toutatis ni Samain, il ajouterait que les tribus s’unissaient par les liens du saule et du roseau, des certitudes apportées par des années d’errance que seul l’espoir de regagner la terre de l’autre monde avait maintenues. Cette hargne était soutenue, transmise et chantée par les trombes de sincérité d’un cœur au bord des larmes. C’était là leur lien avec ceux de là-bas, impossible à écrire, murmures et messages venant des oiseaux, des forêts et des rivières comme les insoutenables élancements du cœur.
Il comprenait que les humains avaient entre eux des liens difficiles à entretenir, les druides bientôt ne pourraient plus rien à ce déferlement de pensées nouvelles qui venaient des terres voisines.
Il allongea son pas, il contourna les enclos et, parvenu jusqu’au jardin des plantes, il la trouva penchée au milieu des tiges d’ail et de sagittaire. Il posa une main tavelée sur son épaule. Il savait à quoi elle pensait.

— Albos était un héros à sa façon. Aussi fort que les anciens guerriers.
— Je pense à Youna et à son bébé. Quelle terrible année nous avons passée !
— Il n’y a pas que les combats contre les Romains qui ont consumé Albos. Il saignait constamment de l’intérieur. Il y a aussi ces querelles de clans. Il était déjà pris entre deux feux, les clans de Youna assez rudes et de l’autre l’imposant romain. La paix, où était la paix pour lui ? L’a-t-il jamais connue ? Il n’a vécu que dans la discorde.

Rozenn remplit son panier de branches de sauge, d’armoise et de salicaire. Elle n’oublia pas de cueillir la saponaire que lui avait demandée Alana, la fée aux doigts d’or, celle qui faisait les meilleurs savons du village. Brennos suivit Rozenn et, en chemin, leur silence réveilla mieux que des mots l’absence de celui qui avait péri et la présence plus dure de celui qui les avait quittés.
Cantorix, leur deuxième fils n’avait jamais pu se conformer aux idéaux de son père. Les démêlés s’enchaînaient et les meurtrissaient. Cantorix avait rencontré Enora et intégré le clan pacificateur des tribus de l’autre rive et qui prêtaient davantage le flanc à des notions plus novatrices. En cela, il était tout le contraire d’Albos. Attiré par l’esprit d’organisation des Romains, Cantorix s’interrogeait sur les possibilités d’élargir leur culture à d’autres valeurs. La guerre ne l’intéressait pas. C’était un homme de conciliation, ses harangues allaient dans ce sens quand il parlait à ses amis. « J’honore mes aïeux, mais j’ai besoin de ceux qui viennent nous proposer leur science. » Il ajoutait, ému par la stupeur incrédule de ses proches : « C’est un enseignement. Et il porte ses fruits si on s’interroge sur les meilleures choses qui peuvent en découler. Les druides, eux, dictent de mémoire et ont cette faculté de tout rapporter de ce passé. Un jour, on conservera leur savoir quelque part sur une peau tannée, on inscrira leurs discours au moyen d’une signature plus durable. » La consternation accompagnait ces propos, mais Cantorix ne se laissait pas émouvoir, n’abandonnait jamais sa bataille.
Brennos se désolait de la chape de tristesse qui opacifiait la chaumière déjà très enfumée par le bouillon qui mitonnait dans le chaudron. Il entretenait pourtant la mémoire des dieux celtes en racontant aux enfants les origines de leur présence sur terre. C’était le moment où les enfants écarquillaient les yeux, où ils se sentaient grandir d’une force intérieure. Brennos, ensuite, aimait les entendre jouer. Les noms des héros filaient dans les feuillus, les enfants sifflotaient les exploits de leurs chevaliers favoris tout en ramassant les châtaignes qui feraient l’essentiel de leur goûter ; rôtir les boules brunes dans les flammes qui s’allumeraient cette nuit était leur souhait à mesure que leurs paniers d’osier se remplissaient.

Puis la nuit s’abattit sur le village. C’était la nuit de la Samain, celle de la réflexion, celle de la rencontre entre les défunts et les vivants.
Brennos ne voulait pas que Rozenn se retire dans sa tristesse. Il lui proposa de se rendre vers les grands feux allumés sur le tertre où se rassemblaient les villageois. On entendait crépiter les flammes, les étincelles clignotaient dans la nuit étoilée, la nuit était si belle que Rozenn accepta de suivre Brennos. En chemin, dans le rougeoiement du ciel qui s’illuminait, dans la lumière d’un grenat brûlant projeté par les hautes flammes, elle parla doucement d’Albos mort au combat, elle évoqua sa bravoure puis soupira :
— Youna est venue avec son bébé. Elle aussi peut-être espère-t-elle le rencontrer ?

Une jeune femme élancée attendait au milieu de sa tribu, celle des méditatifs absorbés par leur savoir et leurs préceptes. Droite, digne, elle n’avait d’yeux que pour son bébé emmitouflé dans ses langes.
Rozenn lui sourit, s’extasia sur le bébé puis préféra rejoindre Alana qui avait apporté ses dernières créations. Douée pour les travaux manuels, la jeune fille aimait créer des ouvrages sophistiqués, pièces de vêture, objets décoratifs, on la savait habile en orfèvrerie et en produits issus du trempage des plantes.
Brennos regardait la foule. Il préférait ne pas parler de Cantorix qui passait sa nuit avec les tribus installées de l’autre côté de la rivière. Il serra fort la main de Rozenn :
— Cantorix ne viendra pas. Ne le cherche pas et il vaut mieux qu’il ne vienne pas.

Rozenn acquiesça. À quoi bon les vaines disputes ? La haine n’était pas le sentiment à planter dans cet endroit où elle voudrait ne voir subsister que l’amour.
Les druides récitaient des vers avec force éloquence. Tous admiraient l’aisance avec laquelle ils arrivaient à retenir autant de récits dans les entrelacs d’une poésie savante. Leur mémoire était colossale, une grotte de parchemins leur tenait lieu de cerveau. Brennos se souvenait que seul Cantorix avait aimé suivre avec passion les cours dispensés par les druides aux enfants qui le souhaitaient.
Albos avait toujours préféré le maniement des armes et les combats au corps à corps.
Brennos était si pleinement enfoncé dans ses souvenirs qu’il ne fut pas surpris de voir l’ombre d’Albos se profiler au loin par-delà les courbes argentées de la plaine. Il percevait le regard de son fils, ardemment posé sur le sien.
Le cri de Rozenn le fit sortir de sa léthargie :
— Regarde ! C’est Albos là-bas. Il nous a vus. Il est revenu. Bélénos nous a donné cette grâce de le laisser s’acheminer vers nous.
— Regarde Youna ! Elle semble l’avoir perçu aussi.
Youna se précipitait au-devant de lui, son bébé dans les bras. Leurs silhouettes se confondirent au loin.
— Laissons-les à ce moment d’intimité. Il n’y en aura pas d’autres. Youna doit faire son deuil. Il est temps pour elle.

Ils revinrent apaisés, comme mûris par les mots à demi confiés, par la chaude ambiance de la lande convertie en feux de brandons. Les cris des enfants, les chants des jeunes gens déjà bien imbibés de cidre chaud leur apportaient au cœur une consolation qu’ils n’imaginaient pas pouvoir ressentir. Ce fut tout doucement qu’ils rentrèrent s’installer devant l’âtre de leur chaumière.

La table était mise, Alana s’en était chargée déployant des trésors d’imagination. Les bogues des châtaignes et les joncs masquaient les angles lissés au polissoir. Il y avait de la purée de pommes et de choux et un pain aux raisins. Alana et Yorrick ne purent s’empêcher de se regarder. Si l’un d’eux trouvait l’anneau caché dans la miche, ce serait le présage d’un avenir en commun. Brennos avait posé sa chope de cervoise. Personne n’avait oublié les deux couverts supplémentaires. Les friandises et le toffee au milieu des châtaignes rappelaient leur joyeuse enfance. Sur le chemin de table, des bougies coulaient, ramollies par des mèches trempées dans le suif. Des coups soudain se firent entendre.
Ils redoublèrent quand, figés sur leur séant, ils n’osèrent bouger. Brennos se leva et ouvrit la porte où se tenait Cantorix.
Un sourire de joie égaya tous les visages.
Cantorix était venu les voir et cela suffisait à leur bonheur. Cantorix leur parla longtemps.
— Ce n’est pas en vous quittant que je trouverai la paix. La pacification, c’est aussi avec vous. Je ne déracine pas, Mère, je vis à côté de chez vous tout simplement sans toucher à vos racines qui sont aussi les miennes. Je suis passé devant les feux sur le tumulus. Le druide racontait les contes et les légendes de nos terres. Notre peuple a toujours continué de marcher sur les traces des ancêtres. On est tous avides comme eux de s’installer sur un bout de terre, de le cultiver et de lui laisser notre nom. Je m’installe avec Enora, pas loin de chez vous. On s’est choisi un espace en construisant une chaumière, une maison dédiée à notre avenir. Continuez votre route, je sais que la mienne est ailleurs. J’ai fait une promesse au-dessus des feux quand les druides ont brandi le gui. Par Bélénos, Toutatis et Cernunnos, je fais le serment de rester fidèles à vos mythologies, de les garder intactes dans mon cœur.
Et il fit un clin d’œil à son père :
— Mais je sens que nous entrons dans un nouvel âge. Les parents d’Enora et leur tribu acceptent le pacte des Romains et je me tourne vers cet avenir. J’ai toujours senti cet appel au fond de moi.
Rozenn prit les mains de Cantorix :
— Nous te suivrons à notre rythme, lentement, et nous ne cesserons de chanter nos incantations, car tout notre savoir doit être transmis par nos chants, nos offrandes et nos prières sur nos autels.
Cantorix eut un demi-sourire :
— Je pense que vos chefs seront surpris de trouver Mars et Jupiter sur leur autel quand je leur présenterai mes nouveaux amis ! Je les ai adoptés.
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Hortense Remington · il y a
Par Toutatix, vous remontez loin Ginette ! Et pour notre plus grand plaisir !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Oui, j’aime de temps en temps passer par là !
Merci à vous.

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Choubi Doux · il y a
Un beau voyage chez les ancêtres, joliment conté (J'ai pas dit Comté, par Fromagix !)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Choubi d'avoir fait le voyage.
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Chan Jau · il y a
Mon soutient pour le grand prix.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci, Chan Jau
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Jo Kummer · il y a
Une histoire d'un autre temps, pour les hommes d'aujourd'hui!
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est le même coeur qui bat .
Merci beaucoup, Jo , d’être venu me lire .

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Hortense Remington · il y a
Je suis d’accord avec vous : les humains ne changent pas !
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Atoutva · il y a
Le celtisme pour origine. Garder ses traditions et ne pas ou en accepter de nouvelles. Une sorte d'intégration ? Et si les hommes d'aujourd'hui ne faisaient que ce qu'ont fait leurs aïeux hier ?
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci pour votre lecture sensible , Atoutva
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Fleur A. · il y a
Merci pour ce conte celtique enchanteur
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci pour votre lecture . Je suis contente que cela vous ait émerveillée.
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LaNif · il y a
J'ai agréablement complété mes connaissances avec ce texte très bien écrit. Merci
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci à vous de votre passage chez les celtes .
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Delf S. · il y a
Merci pour votre récit celtique qui nous emmène dans un lointain passé... Bravo par Jupiter !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Je suis bien contente que cela vous plaise .
Merci pour votre lecture.

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Isabelle Lambin · il y a
Il vous en a fallu des connaissances pour écrire ce texte riche en détails. Merci pour ce voyage dépaysant.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Isabelle, d’avoir apprécié.
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Soseki · il y a
Quel dépaysement ce récit "Celte "
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Soseki d’être venue me visiter .

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