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La princesse Croquetout

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James Topscher

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Il était une fois, une princesse folle à lier qui, par une nuit de démence, avait même découpé son prince en morceaux. Elle en avait entreposé les restes dans le sous-sol du château, non loin du cachot où elle avait fait enfermer son enfant albinos, fruit illégitime de son union satanique avec un troll des bois, des années auparavant. Tout allait pour le mieux dans le plus horrible des mondes, quand un jour se produisit l'impensable.

L'appétit de la gourmande mégère devait chaque jour être satisfait. Mais les environs venaient petit à petit à se dépeupler. Beaucoup fuyaient hors du royaume Merveilleux, certains se cachaient, d'autres étaient débusqués par les armées royales ; toujours est-il que le garde-manger s'amenuisait. Ce soir-là, prise d'un petit creux, la princesse Croquetout héla une servante pour réclamer un en-cas. Elle était sur le point de terminer le dernier petit nobliau qu'elle avait fait occire. Il n'en restait plus grand chose : à peine quelques amuse-gueule. Le temps était donc venu ; elle allait devoir se résoudre à se farcir son fils. La souveraine réfléchit alors à la meilleure manière de le tuer. Elle savait que pour une excellente dégustation, la proie devait souffrir avant d'être découpée. Elle se dit aussi que l'adolescent devait avoir un drôle de goût, à la mesure de son physique ingrat, et du visage pustuleux de son père. Mais elle devait bien se nourrir ! Pensive, elle songea aux instructions détaillées et à la recette adéquate qu'elle commanderait pour le dîner. On ne demande pas tous les jours à ses cuisiniers de faire rôtir son propre rejeton !

"On n'est jamais mieux servie que par soi-même, n'est-ce pas ?", se dit finalement Miss Croquetout. Retroussant ses manches, elle enfila un tablier pendu à un crochet. L'étoffe grossière n'était visiblement pas de première main ; des tâches douteuses parsemaient le tissu, de bruns grassouillets en écarlates évocateurs... "Pour que ce soit bon, l'astuce, c'est le bouillon !", aimait à claironner son ex-belle-mère, la sorcière Buzuk, celle qui lui avait tout appris, à l'époque. Aussi, la princesse, entre deux rires fous, se mit à éplucher légumes, à saupoudrer gros sel et à choisir méticuleusement aromates et fines herbes. Elle avait pour projet de commencer par le cuissot. Le jarret patienterait jusqu'au lendemain, quitte à se faisander quelque peu. Déjà, rien qu'à l'idée, la salive lui montait à la bouche, à ces lèvres qu'elle avait fort moches, à force d'abus et de barbaries en tous genres. La méchanceté, c'est bien connu, enlaidit l'âme et le corps. Mais toute à sa recette, elle ne vit pas ce qui prenait forme non loin, dans l'ombre de la prison...

Le fiston à la tignasse blanche reniflait les effluves émanant de la marmite. Il releva la tête vers la créature qui venait de se matérialiser devant lui. Il lui sourit, plein de reconnaissance. Il se rappela papa troll qui lui était apparu en rêve, trois nuits plus tôt. Celui-ci lui avait chuchoté une formule secrète : "par ma bosse, ça te sauvera les miches, mon enfant." Des mots qui feraient donc apparaître la démone Kupoalu, sa marraine... Il l'avait désormais en face de lui, et cette dernière le détaillait des pieds à la tête avec un air de mépris. Le monstre soupira, réfléchit rapidement et décida de jeter un sort de transformation sur son filleul : autant essayer de le rendre séduisant ! Après tout, s'il se sortait de ce mauvais pas, il pourrait aussi lui être utile à l'avenir, maintenant qu’il lui avait prêté allégeance. Complètement subjugué, le jeune trollçon (mi-troll, mi-garçon) écouta la démone psalmodier une incantation dans une langue inconnue. Il se sentit aussitôt devenir différent. Plus petit, plus malin, plus velu ; bref, différent. Sa sauveuse hocha la tête, satisfaite du résultat, alors que l‘odeur du bouillon emplissait maintenant chaque recoin des couloirs humides.
– Tu sais ce qu’il te reste à faire, mon mignon, susurra Kupoalu à son nouvel esclave...

À l'autre bout de la cave, Croquetout chuchotait d'autres borborygmes mystérieux. Oh rien de réellement magique dans ceux-là ! Plutôt la traduction d'une excitation pré-prandiale qui submergeait la femme avant chaque festin. Au plafond voûté, des ombres dansaient, valsant en une chorégraphie maléfique où s'entrecroisaient démons goulus et harpies voraces. La princesse n'était plus tout à fait elle-même. Ce qu'elle s'apprêtait à commettre ne serait pas non plus tout à fait un infanticide ; ce serait tellement pire. Inceste gustatif, déviance culinaire, elle y prendrait un tel plaisir, petit bout par petit bout, s'en léchant les babines et le bout de chacun de ses doigts... La mixture était arrivée à bonne consistance. Bientôt la moelle des os épaissirait encore le pot-au-feu. Restait à trancher le bon le morceau. Et à faire taire les hurlements de douleur parfaitement prévisibles. À peine un contretemps ! Et puis, découpée vivante, la viande est toujours plus tendre... Elle s'approcha de la cage du condamné, et quelle ne fut pas sa stupeur en découvrant qu'elle était déserte. Une écuelle, un tas de foin puant la pisse rance, et une couche miteuse dans l'angle. Mais point de prisonnier ! Quelque chose dans l'air alerta pourtant ses sens : un être de magie était venu ici. Une démone, la sœur d'un troll, assurément ! Son ex-amant des bois – où qu'il se trouvât – lui avait encore joué un tour. Malédiction ! Mais la vilaine affamée n'eut pas à chercher longtemps le fuyard qui s'était facilement faufilé entre les barreaux. En se retournant, elle vit qu'à ses pieds attendait un petit chat angora aux pupilles dilatées : une boule de coton garnie de deux bouts de charbon, quémandant caresse et pitié comme on implore pour sa vie. À l'agacement succéda le sourire béat. Puis après la niaiserie, vinrent les premiers "atchoum !"...

Le félin miaula et s’approcha pour se frotter contre les jambes de la princesse. Les éternuements décuplèrent et ses yeux commencèrent à lui piquer. Elle n’était pourtant pas allergique aux poils de chat, bon sang ! Non, sa seule allergie connue était bien celle aux poils de troll ! Les poils blancs uniquement. Son fils, déjà, lui avait entraîné de belles crises, jadis, quand Croquetout daignait encore s’en occuper un peu. Elle maugréa en comprenant ce qui lui arrivait. Sa gorge se serrait, ses muqueuses enflaient. C'était plus grave que les autres fois... Le père du gosse était derrière tout ça ! Avait-il tout prévu ? Était-il encore dans les parages, ou du moins son âme vengeresse, sa réincarnation ou le tour pendable d'une obscure magie venue pour la punir ?... Seize ans plus tôt, après leur unique étreinte, elle était en effet parvenue à jeter le malotru éreinté dans une crevasse insondable. Un trou dont, à sa connaissance, il n'était jamais ressorti. La souveraine repensa alors aux coups de boutoir qu’il lui avait imposés dans cette grotte après l’avoir enlevée. Elle sentit le rouge lui monter aux joues à cet odieux souvenir... Mais cet unique rapprochement charnel n'avait pas enfanté que d'une abomination... Ce goût contre nature pour la chair humaine... Comme infectée depuis par des maux inconnus...

La malheureuse fixa les yeux noirs du chat et crut le voir sourire. Elle eut l’impression qu’il venait de lire toutes ses pensées. Et sa peur aussi. L'ultime peur. On entendit alors au loin des ricanements démoniaques. Il y avait fort à parier que Kupoalu remuait pour l'occasion son derrière touffu, parsemé de poils blancs... Après quelques minutes à suffoquer, la princesse Croquetout mourut donc étouffée par ses propres sécrétions : un comble pour un si grand appétit ! L'humanité ne s'en porta que mieux, mille ans avant la découverte des anti-histaminiques.
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