La princesse au cœur dormant

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Il était une fois, la petite fille que j’étais tomba sous le charme fantasque des contes de fées. Cendrillon et son soulier, Blanche-Neige et sa pomme empoisonnée, et Jasmine et son courageux va-nu-pieds.
Chacune de ces jeunes femmes patientait mélancoliquement l’arrivée d’un mystérieux prince charmant, au curriculum vitae impressionnant. Et au physique impeccable, évidemment. Une virée en tapis volant plus tard et quelques doux regards, ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.
Mais que reste-t-il de la vérité une fois dégarnie de la magie? C’est ce que mon cœur d’enfant n’avait pas compris. Car du haut de mes huit ans, je m’imaginais déjà, vêtue tout de blanc scintillant, embrasser mon prince charmant.
Ajouter ici quelques années et c’est Hollywood qui est venu s’en mêler, en me dépeignant l’image d’un prince charmant aux jeans troués et aux bras tatoués.
Résultat : j’ai passé mon enfance à fantasmer l’amour des contes de fées; mon adolescence à m’imaginer que je l’avais trouvé; et ma vingtaine à être déçue par la vérité.
Pour résumer, j’ai souvent eu le cœur brisé par les clichés. Et ce n’est qu’à l’aube de la trentaine que je les ai enfin abandonnés.
Je venais de m’arracher à une relation qui m’avait épuisée. Et j’ai fait comme tout le monde, je me suis remise sur le marché.
Mais je me suis retirée de l’inventaire dès le début des enchères. Parce que j’en avais assez de pourchasser des illusions. Et je ne savais rien imaginer d’autre que de la fiction.
Une mixtion entre le prince charmant et le mauvais garçon. Mon utopie de la perfection. Et j’avais surtout le don d’attirer le second. Caméléons. Ils savent se déguiser de bonnes intentions. Les clichés ont souvent eu raison de mes émotions.
Mais plus maintenant. Après cinq ans de célibat, je ne vais pas me jeter aveuglément dans aucune paire de bras. J’ai interdit à mon cœur les clichés. J’ai appris à me blinder des contes de fées. Et je maîtrise enfin l’art de ne pas aimer par nécessité.
Je ne souhaite plus d’une relation simplement pour conforter mes appréhensions. Celle d’être seule avec moi-même, entre autres. L’humain vit mal isolé des autres. On ne nous a jamais enseigné à apprivoiser la solitude. On n’en a pas l’habitude.
Alors 1-2-3, et on dit déjà je t’aime à cet étranger. Souvent sur l’oreiller. Parce que le sexe vient fréquemment avant d’aimer.
Je n’aspire plus à ce malaise.

Chacune de mes relations a commencé par une baise. Une baise insignifiante. Vraiment! Une pulsion. Une tension assouvie qui s’est confondue avec relation. À nu avant d’aimer. Avant même de désirer. Pire, ce n’était même pas par caprice de jouir, c’était juste pour faire plaisir. À l’autre. J’étais l’hôtesse de l'hôte.
C’était avant. Mais plus maintenant.
Et vendredi dernier me l’a confirmé.
Il m’avait invitée à souper. J’ai longuement hésité, mais j’ai fini par accepter. Même si j’ai voulu annuler au moins dix fois pendant la journée. Incertaine de vouloir y aller. Encore – c’était standard – j’avais l’habitude de me désister.
Pas cette fois. Je me suis convaincue d’essayer. Juste une fois.
Je ne m’attendais ni à l’amour, ni au coup de foudre. Juste à quelque chose qui ressemble à de l’amitié. Pour commencer. À une bonne conversation. À de la bonne compagnie. Et peut-être à un peu de passion, éventuellement. Mais pas le premier soir. Plus jamais le premier soir.
Je suis désenchantée par l’idée de baiser. Je ne demande ni des chandelles ni des promesses, mais un minimum de tendresse. Je n’ai plus d’intérêt à me mettre à nu pour du cul. Suis-je une amante trop exigeante? Ce n’est pas parce que je ne veux pas de ta semence entre mes jambes le premier soir que je te demande une alliance l’année suivante. Dans cet entre-deux, je cherche le juste milieu. Un humain à apprécier, au moins. Mais pas un inconnu tout nu.
Mais c’est l’idée qu’il s’était faite du dessert. Dommage, il avait su me plaire. Je me suis même abandonnée à quelques câlins. J’étais bien. Mais il voulait trop m’aguicher dans un lit. Le sien ou le mien; jouir était la seule finalité poursuivie. Et on se serait probablement endormi avant le premier coup de minuit. Comme deux étrangers qui viennent de s’essouffler. Sans trop s’embrasser. Sans même se regarder. Un peu collés. C’est ça que j’ai voulu éviter. Un autre cliché. J’ai décliné. Et il a mis une semaine à me rappeler.
Hier, mon téléphone m’a sonné un texto, en début de soirée. Un petit mot doux en entrée. Ça n’a pas manqué de m’insulter. Je l’ai ignoré. Mais mon silence n’a pas freiné sa relance. Et il faut se l’avouer, l’égo aime bien être courtisé. Il fut le premier à céder devant ma curiosité.
J’essayais de comprendre une semaine de silence. De voir au-delà des apparences. De me convaincre d’indulgence. Au risque de me leurrer dans de trop belles idées. Et si c’était lui qui s’était trompé? Compris le petit bonheur qu’il laissait filer en raison d’absence de sexualité prématurée? Une belle idée. Littéraire. Romantique. Mais pathétique.
Pourtant, j’y ai cru un instant. Vraiment! Assez pour accepter un film en sa compagnie. Chez lui. Il est venu me prendre à mon appartement. Un itinéraire assez court. Sans malaise. Une conversation qui s’est installée d’elle-même. Comme si on s’était vu la veille. Du chitchat de surface. Mais un bon brise-glace.
Un film plate. Allongés sur son sofa. J’étais bien dans ses bras. Il chatouillait ma chair du bout de ses doigts. J’aimais ça.
Puis sa main s’est baladée sur ma cuisse droite. D’une manœuvre un peu maladroite. Mais accomplie. Sa paume s’est refermée. Un massage improvisé. Je savais apprécier. Au début. Parce que ça ne finissait plus. J’en avais mal à la peau. Endolorie jusqu’aux os.
Pourtant, j’étais incapable de lui demander d’arrêter. Pourquoi? Parce que je déteste décevoir. Je ne pouvais donc pas lui en vouloir. Il ne pouvait pas lire mes pensées. Et mon gestuel ne tentait pas de le repousser. Jusque là.
Car d’une méthode plutôt inconsidérée, il plongea soudainement sa main dans mon pantalon. Comme un con. Il caressait mon entrejambe en se plaisant de croire que je trouvais ça bon.
- T’aimes ça, hein?
Non! Une heure de friction à un pouce du genou pour se précipiter sans progression sur mon intimité. Franchement, ça manquait de sensualité.
Il se gênait au moins de me peloter directement. Il respectait la barrière des sous-vêtements. Mais pour combien de temps? Parce que je comprenais ses intentions. Il n’arrêtait pas de se tortiller. De frôler sa queue en érection sur ma hanche sans réaction. Il essayait en vain de m’allumer. Car la seule envie qu’il sût me procurer, c’est celle d’aller fumer. Une bonne raison pour me reculotter. Je devais sortir à l’extérieur pour boucaner.
Il ne m’a pas accompagnée. Tant mieux. Un moment de solitude pour récupérer. Pour me recentrer. J’aurais même pu quitter. Sans le saluer. Me sauver. Mais je suis retournée. L’instant de bâiller.
- Tu ne veux pas finir le film?
- Je préfère rentrer, je suis fatiguée.
Je le savais déçu. Il aurait tant aimé me mettre à nu.
Mais il s’est tout de même offert pour me reconduire chez moi. Courtois, au moins.
Sauf que j’ai refusé. Je préférais me débrouiller. Le métro ou le taxi. Tout sauf un moment de plus en sa compagnie. Pas question d’une dernière poigne dans sa voiture, au risque d’un regain de désinvolture. C’était bel et bien un au revoir sans futur.
Je ne me raconte pas d’histoire, je ne crois plus au prince charmant. Je n’en voudrais plus de toute façon, d’un prince charmant. Et je me désole du romantisme tel que vu à la télé. Archétype typique d’un mythe qui fait abstraction de la réalité. Je me tiens loin des clichés.
Ça vaut pour la sexualité. Je ne m’échauffe pas de ces chorégraphies de films de cul et de va-et-vient en accéléré qui ne finit plus. D’un homme qui se transforme en régisseur de plateau de tournage pornographique. « Couper! Place-toi comme ça. Action! » Comme un jeune con qui veut expérimenter le Kama Sutra à ses premiers ébats.
Je suis avide de vrai. De désirer un homme pour qui il est. De m’en obséder un peu le soir dans mon lit. D’imaginer ses touchers et ses baisers. De fantasmer sur sa virilité avant même d’y avoir goûté. D’avoir eu le temps de frémir de l’esprit avant de jouir de lui.
Je veux un homme capable de ne pas me sauter dessus dès le premier soir. Qui a envie de jouer à se vouloir.
Mais cher inconnu, je ne t’ai pas encore connu.
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