La première fois qu’on s’est rencontré

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− Je suis désolé, madame, mais je ne perçois pas de battement de cœur... De plus la taille du fœtus est bien inférieure à ce qu’elle devrait être à ce niveau de grossesse...
Le médecin pose avec dépit ses lunettes pour annoncer cette triste information à sa patiente. Cela lui est d’autant plus difficile qu’il le fait pour la troisième fois en dix-huit mois.
− Il va falloir prendre quelque chose pour aider à l’expulsion, enfin si celle-ci ne se fait pas naturellement...
En face de lui la femme s’effondre. Elle semble submergée par cette nouvelle. Le médecin hésite un instant à lui prescrire un anxiolytique pour l’aider à passer une nouvelle fois ce cap douloureux. Finalement, il complète une ordonnance et demande à sa secrétaire de prévoir un nouveau rendez-vous pour la semaine suivante.
Une fois dehors, la femme erre quelque temps dans les rues avant de rentrer chez elle. Cela fait des années qu’elle tente d’avoir un enfant. Maintenant qu’elle réussit à être enceinte, la grossesse ne tient pas. Elle s’arrête dans un square et s’assoit sur un banc. Des femmes avec des landaus surveillent des enfants qui jouent, d’autres séparent des gamins qui se chamaillent. Elle regarde ce spectacle et se fait une promesse : elle fera tout, absolument tout pour devenir mère à son tour. Elle ne sait pas quoi mettre dans ce « tout », mais elle vient de se faire un serment. Elle reviendra s’assoir sur ce banc et ce sera son enfant qu’elle regardera jouer.

La vie reprend ses droits, voilà que dans le ventre de la femme un embryon se développe. Joie du couple suivie de l’inquiétude qui commence à devenir coutumière : est-ce que cela va tenir ?

La femme est en voiture, pensive, la semaine prochaine elle doit subir une échographie. L’échographie du terme de douze semaines qu’elle n’arrive pas à dépasser. Elle a prié, tellement prié, elle a supplié d’être exaucée... Elle se sait prête à tout accepter pourvu que l’embryon se développe...
Soudain c’est le choc. Quelque chose s’est jeté sur son véhicule et l’a obligée à faire un écart. Elle est venue heurter des voitures en stationnement. L’airbag a fait son travail mais le choc a été rude. Les passants s’attroupent, la conductrice peine à retrouver ses esprits. Elle n’est pas blessée, juste choquée. La police arrive rapidement sur place. On ouvre la portière et on l’invite à sortir. Un agent s’assure qu’elle n’a rien et lui propose d’appeler une ambulance. Mais ce n’est pas la peine. Elle va bien. Ce n’est pas le cas de l’homme allongé sur la chaussée. Parmi les gens attroupés, certains expliquent qu’ils l’ont vu se jeter sur la voiture. C’est un clochard. L’odeur d’alcool et de crasse se mêlent à celle du sang. Sa tête a heurté le sol et la voiture est passée sur son torse. Malgré elle, la femme a achevé cet homme. Elle le sait car elle reconnait ce regard vitreux. Le regard de celui que la vie a quitté. Ce qui est terrible pour une infirmière.

− Tout va bien madame, l’embryon est en pleine forme !
Joyeux d’avoir à annoncer cette nouvelle, le médecin fait tourner son siège à la façon d’un manège avant de se laisser tomber dessus, soulagé.
− Je vous prescris du fer et du magnésium pour rester en pleine forme et nous nous revoyons dans deux semaines.
Face à lui la femme est radieuse. Elle tient son ventre à deux mains, des larmes de joie font briller ses yeux.

Les rendez-vous s’enchainent, les bonnes nouvelles aussi... Puis c’est le grand jour.
− Un beau garçon de trois kilos cinq. Félicitation madame, il est en pleine forme et vous avez été parfaite lors de cet accouchement.
C’est le moment que préfère le médecin. Les parents se retrouvent avec leur enfant, le personnel range et nettoie et lui s’accorde une pause. La vie se fraye un chemin, invariablement.

− Eh bien chère madame je vous annonce que cette nouvelle grossesse démarre très bien ! Votre petit garçon va avoir de la compagnie... Cela lui fait deux ans déjà !
En face de lui la femme sourit et opine du chef. Joyeuse, elle se rend sur son lieu de travail, à l’hôpital. Elle est au service de soins intensifs. « Un des plus difficiles » lui répète son mari chaque jour.
− Pouvez-vous prendre en charge M. Ahluwalia ? demande une de ses collègues, sa femme vient d’arriver dans le service, je crois qu’elle est enceinte. Rupture d’anévrisme, elle est dans le coma.
Un homme aux cheveux noirs, raides et à la peau très foncée se trouve au chevet de la patiente.
− C’est votre premier enfant ? Demande la femme.
− Je n’ai pas d’enfant !
− Mais là, votre femme, elle est enceinte ?
− Pour l’instant mon enfant n’est pas là, il n’est pas encore incarné.
− Que voulez dire ?
− L’âme de mon enfant n’est pas encore arrivée ! Elle ne s’incarne pas avant deux mois et demi voire trois mois. Pour l’instant ce n’est pas mon enfant, vous comprenez ?
Non, l’infirmière ne comprend pas. « Quelle drôle de conception de la vie », se dit l’infirmière enceinte.

Mais quelques semaines plus tard, voici que l’histoire se répète. Le médecin doit annoncer la terrible nouvelle. L’embryon n’a pas survécu. Le retour à la maison est douloureux. Le sort semble s’acharner sur cette famille. Mais les parents ne renoncent pas. Moins de deux mois plus tard la femme est de nouveau enceinte. Les semaines passent, l’infirmière a demandé à changer de service pour passer au bloc opératoire. C’est son ancien poste. Cela sera moins difficile que les soins intensifs où la mort est omniprésente.
− Madame, je suis désolé. Vous n’arrivez pas à passer le cap des trois mois... Je ne comprends pas pourquoi. Tous les signes vitaux sont satisfaisants puis l’embryon n’arrive pas à dépasser les douze semaines.
Le médecin saisit une fois de plus le terrible constat sur le dossier de sa patiente. C’est la cinquième fois qu’il doit le faire. La peine de la femme l’émeut. Il voudrait trouver quelque chose à lui dire :
− Vous êtes déjà maman, d’un magnifique petit garçon. Peut-être vaut-il mieux vous arrêter là ?
Mais dans le regard de sa patiente, l’espace d’un instant, la colère a remplacé la peine. NON ! Jamais elle ne renoncera. Elle regarde son médecin et demande d’une toute petite voix :
− Peut-être que mon enfant n’a trouvé aucune âme ?
Le médecin regarde cette femme éplorée. Il sait que, poussée à bout par les circonstances dramatiques, certaines de ses patientes se tournent vers des explications spirituelles. Cherchant à donner du sens à ce qui leur arrive. Mais celle-ci est infirmière. Il est souhaitable qu’elle reste réaliste.
− Vous savez bien, madame, que cela n’a rien à voir... répond le médecin avec douceur et fermeté.
La femme est sortie du cabinet. Ses pas l’ont menée vers ce square où elle est venue plusieurs fois avec son fils : pour honorer le serment qu’elle s’était fait. Plus que tout, elle veut un deuxième enfant. Une fille. Même un autre garçon. Elle ne peut se résigner à voir le destin lui imposer sa loi.

Les jours passent et de nouveau la vie reprend ses droits. La femme n’a pas renoncé. La voilà de nouveau enceinte. Le terme fatidique approche. Elle vit ses derniers jours dans le service de soins intensifs. On lui a accordé son transfert. Machinalement, elle change la perfusion d’un clochard qui vient d’arriver. Il lui fait penser à celui qu’elle a tué. Malgré elle. Ce fut terrible de vivre avec cette idée. Mais son bébé est arrivé et elle a oublié. Son bébé est arrivé... La voilà pensive... Se pourrait-il qu’il y ait un lien entre cette vie perdue et sa grossesse qui se mène jusqu’au terme... Impossible ! Et pourtant... et si...
Dans le lit d’à côté se trouve une jeune femme. Suite à un traumatisme crânien, elle a sombré dans un profond coma. Cela fait des mois et son état a empiré. La mort clinique n’est pas loin. Si peu loin... si proche... La famille est informée. Le cœur bat toujours même si le cerveau ne contrôle plus grand-chose. Il suffirait juste... un simple bouton. Un service rendu à tous...

− Votre persévérance m’impressionne ! Et elle porte ses fruits ! L’embryon va bien !
Le médecin serre chaleureusement la main tendue par le papa qui est venu soutenir sa femme. Celle-ci finit d’essuyer le gel sur son ventre et se jette dans les bras de son mari. Leur bonheur fait plaisir à voir.

− Docteur, le bébé est prêt à sortir, dit la sage-femme au médecin.
Celui-ci est heureux d’accueillir la petite fille qui se présente. Fruit de l’incroyable opiniâtreté de sa mère.

Les années passent. Le choix du roi a satisfait la femme qui vit des jours heureux. Les enfants grandissent harmonieusement. La petite est en dernière année de maternelle. Elle dessine, elle dessine, frénétiquement. Toujours la même chose. Un bonhomme allumette à côté d’un lit. Dans celui-ci se trouve un autre bonhomme relié par des traits à une sorte d’armoire avec des cercles.
− Vas-tu enfin me dire ce que tu dessines, ma chérie ? Demande la maitresse.
La petite sourit et répond :
− C’est moi et ma maman.
− Ta maman et toi ? Peux-tu m’expliquer ?
− Bein là c’est moi dans le lit... et puis à coté, c’est ma maman. C’est la première fois qu’on s’est rencontrées.

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