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La première classe (Si les Allemands avaient remporté la guerre en 1945)

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Lindsay Dhookit

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Ce matin de mai 1945, j'avais hâte d'aller à l'école. L'ordre était venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans les écoles et ce jour là, le nouveau professeur allait commencer la première classe.

Que d'évènements s'étaient passés depuis cette humiliante débâcle du 6 juin 1944! A peine trois mois après, la Wermacht avait fait son entrée triomphale dans Londres et L'Angleterre n'avait eu d'autre recours que de capituler. Puis la fulgurante machine de guerre allemande s'était mise en marche à travers le monde, et avant que 1944 ne touchât à sa fin, toutes les colonies britanniques avaient basculé sous le contrôle de la troisième Reich.

A Maurice nous suivîmes le cours des évènements avec stupeur. Les premières troupes allemandes débarquèrent en mars 1945, l'Union Jack céda la place à la croix gammée sur tous les bâtiments publics et La MBS (Mauritius Broadcasting Service), notre radio nationale d'alors, commença même à diffuser des chansons germaniques. Les affiches en allemand firent leur apparition sur les murs de Port Louis, Rose Hill, et Curepipe mais comme la population ne comprenait pas grand chose, le conseiller allemand (dépêché par Berlin au Ministère de l'Education) prit alors la décision d'introduire l'allemand dans les écoles.

J'avais hâte d'aller à l'école car on nous avait bien fait comprendre que tout retard serait considéré comme un manque de politesse envers le Fuhrer. Et moi qui avais tellement la trouille des allemands! Sans aucun doute, c'était des méchants. Que n'avait-on pas entendu sur eux! Auschwitz, Oradour-sur-Glane ou bien encore le ghetto de Varsovie. Je n'avais que dix ans moi, et je ne voulais pas mourir dans une chambre à gaz ni devant un peloton d'exécution.

Je devais être le dernier à entrer en classe. Tout essoufflé, j’allai très vite m’asseoir sur mon banc. Debout devant toute la classe, M. Belcour, notre maître d'école, nous regardait. Il avait mis ses plus beaux habits du dimanche. Mais comme il avait le visage blême! Il tremblait. On voyait bien qu'il mourait de peur, le pauvre homme.

La cloche retentit. C'était neuf heures et dans le couloir j'entendis un bruit de pas. Mon cœur battait la chamade. La porte s'ouvrit. Je m'attendais à voir un colosse rougeâtre au visage dur... Un vrai Nazi quoi! Mais, oh surprise! Je n'en croyais pas mes yeux. Une jolie petite dame nous regardait, toute souriante, du haut de ses hauts talons... C'était comme une apparition. Elégamment vêtue d’une jolie robe bleue, elle ne cessait de sourire et ses petites dents blanches brillaient comme des perles. Mais ce qui me fascinait le plus, c'était ses grands yeux bleus. On dirait deux petits étangs miroitant un ciel bleu, un beau jour d’été.

"Mes chers enfants," dit-elle dans un français impeccable, "j'ai été dépêchée par notre gracieux Fuhrer pour vous apprendre l'allemand..."

Et elle se mit à nous parler de la langue allemande, disant que c'était la plus belle langue au monde, la plus claire, la plus précise - et qu'il nous fallait l'apprendre le plus vite possible parce que le Fuhrer avait beaucoup d'espoir dans la jeunesse mauricienne et qu'il comptait beaucoup sur nous pour aller propager cette belle langue en Afrique.

"Nous irons bientôt à Madagascar!" dit-elle. "Si les Français avaient remporté la guerre, c’est sûr qu’ils auraient massacré beaucoup de Malgaches! Mais nous, on va les aider, et vous allez venir avec nous pour nous aider dans notre tâche. Vous devriez donc apprendre l'allemand sans plus tarder."

"Non, je ne veux pas apprendre l'allemand!"

Une voix avait retentit au fond de la classe. Une voix qu'on connaissait bien. Celle de Bertrand.

Et d'un seul coup, trente petites têtes se retournèrent pour regarder Bertrand. Il s'était mis debout.

"Non, je ne vous aiderai pas! Je ne veux pas servir le Fuhrer! C'est un méchant!"

"Il faut l'excuser mademoiselle... mademoiselle... heu," balbutia monsieur Belcour.

Et toute la classe se retourna pour regarder le maître d'école. Il menaçait Bertrand de son doigt. Puis, il se mit à regarder la demoiselle d'un air penaud. On aurait cru que ses yeux globuleux allaient lui sortir de la tête.

"Muller, je suis mademoiselle Muller," dit la petite demoiselle.

"Mademoiselle Muller, je vous prie de bien vouloir excuser cet enfant," dit monsieur Belcour rapidement. "C'est un impertinent. Il a toujours été impertinent."

"Impertinent? Mais je trouve qu'il a beaucoup de courage," répondit mademoiselle Muller.

Puis regardant Bertrand, elle lui demanda:

"Mon enfant, comment t'appelles-tu?"

"Je ne dois pas dire mon nom à l'ennemie," cria Bertrand. "C'est Papa qui me l’a dit."

"Ennemie? Mais je ne suis pas ton ennemie," répondit tranquillement mademoiselle Muller. "Bien au contraire. Je suis ton amie. Le Fuhrer est ton ami. Tous les Allemands sont tes amis."

"Mais pourquoi avez-vous tué mon grand frère, alors?" cria Bertrand.

"Ton frère est mort?" demanda mademoiselle Muller.

"Oui, ce sont vos soldats qui l'ont tué. Ils l'ont tué en France."

"Ce sont les Anglais qui l'ont envoyé à la mort. Il est mort dans une guerre perdue d'avance, mon enfant... une guerre que les alliés ne pouvaient gagner."

Et elle regarda Bertrand, émue et toute triste, et il me sembla que ses yeux se remplissaient de larmes.

"A la guerre, tu sais, il y en a beaucoup qui se font tuer," reprit-elle. "Beaucoup de petits Allemands aussi sont morts quand les Anglais ont bombardé nos villes. Mais tout ça est terminé maintenant. La paix est revenue et nous devons songer à maintenir cette paix... Oui, nous devons la maintenir dans la discipline et dans le travail."

Et elle commença notre première leçon d'allemand. Elle nous expliqua qu'en allemand il y trois genres - der, die, das - tandis qu'en français il n'y en a que deux.

"Et quant à l'anglais," renchérit-elle, "il ne compte qu'un seul genre! Ridicule! Ils ne peuvent même pas faire la différence entre une dame et un monsieur".

Et elle se mit à secouer la tête avec une telle désapprobation que ses belles boucles blondes s'entremêlaient.

"Vous comprenez maintenant pourquoi il faut apprendre l'allemand sans tarder," dit-elle. "L'allemand est beaucoup plus précis, beaucoup plus méthodique, beaucoup plus logique. Et c'est une des raisons pour lesquelles nous avons gagné la guerre."

Pendant quelques secondes, elle laisse errer ses grands yeux bleus sur toute la classe sans rien dire.

"Mais cette victoire n'appartient pas au seul peuple allemand," continua-t-elle. "Elle est aussi votre victoire sur le colonialisme français et anglais."

Et elle retira de sa mallette un livre. Elle le feuilleta rapidement et lorsqu'elle fut arrivée à une page qui l’intéressait elle prit le livre entre ses mains et le tint grand ouvert au-dessus de sa tête.

J’étais assis à l’avant-dernière rangée. Mais c'était un grand bouquin et l'image qu'elle nous montrait s'étalait sur toute une page.

"Mes enfants, savez-vous qui est ce personnage?"

Nous ne connaissions pas grand-chose sur l'histoire de notre pays mais pour nous, petits Port-Louisiens, il était impossible de ne pas reconnaître ce personnage. D’ailleurs, je le voyais à chaque fois que papa nous emmenait faire une promenade, ma sœur et moi, sur le quai à Port-Louis.

" Labourdonnais !" nous criâmes en chœur.

" Bien, très bien mes enfants, " répondit mademoiselle Muller. " Mais savez-vous qui était Labourdonnais ? "

" C’était un grand gouverneur français et c’est lui qui a fondé la ville de Port-Louis," répondit Bertrand.

"Bien, très bien," dit mademoiselle Muller. " Mais sais-tu qu’il avait un conseiller allemand ?... Non ? Et bien, je te le dis maintenant. Donc, tu vois que c’est grâce à un Allemand que la ville de Port-Louis fut construite."

Et elle nous raconta comment les Français maltraitaient les esclaves et comment ils les fouettaient à mort pendant que Port-Louis se construisait grâce à leur sueur et leur sang.

Puis elle se retourna vers le maître d’école.

" Monsieur Belcour, vous avez une liste de noms, n’est-ce pas ? "

Avec empressement monsieur Belcour prit le registre qui était sur un pupitre, l’ouvrit et le remit à mademoiselle Muller.

Mademoiselle Muller jeta un regard rapide sur la page grande ouverte.

" Le Bouc ! " dit-elle à haute voix. " Je vois qu’il y a quelqu’un ici qui s’appelle Le Bouc. "

François Le Bouc se leva. Il était à la dernière rangée. C’était un garçon maigre et chétif aux cheveux crépus. Il avait une chemise rapiécée et ne portait jamais de souliers.

" Mon enfant, " dit mademoiselle Muller, " sais-tu que ce sont les Français qui ont donné ce nom à tes arrière grands-parents ? Ne me dis pas que tu es fier de ce nom ! Voilà un nom qu’aucun Allemand ne songerait à donner à un être humain ! "

Elle regarda François Le Bouc pendant quelques secondes. Et le gamin la fixa bouche bée et semblait ne pas trop comprendre ce que la demoiselle disait.

" Assieds-toi, mon enfant, " dit-elle. " Dorénavant tout ceci va changer. Notre Fuhrer qui vous aime beaucoup, va remettre de l’ordre dans tout ça. "

Elle ouvrit sa mallette et retira un petit livre vert.

" Mes enfants, " dit-elle, " vous croyez peut-être que je vous raconte des mensonges. Mais je vais vous lire ce qu’il y a dans ce livre, et ce livre, je dois vous le signaler, n’a pas été écrit par un Allemand. Il a été écrit par Barnwell, un Anglais, et par Toussaint, un Mauricien. "

Et elle nous lut un long passage sur Adolphe de Plevitz, ‘cet allemand rempli de bonté et d’humanisme’, qui se rangea du côté des immigrants indiens, opprimés et maltraités par les ‘méchants colons français’.

" Ainsi Adolphe de Plevitz... " Elle s’arrêta et un large sourire illumina son beau visage.

" N’est-ce pas une heureuse coïncidence, mes chers enfants, que de Plevitz a le même prénom que notre Fuhrer ? "

Et elle laissa errer ses grands yeux bleus sur toute la classe sans rien dire.

Puis elle reprit :

" Oui, notre Fuhrer qui vous aime beaucoup et qui vous a délivrés des méchants Français et Anglais. "

Et pendant qu’elle se remettait à lire la vie de ce grand tribun allemand venu à la rescousse des pauvres immigrés indiens, je devenais de plus en plus perplexe... Etait-ce possible qu’on ne nous ait déballé que des mensonges ? Par ‘on’ je voulais dire les journaux, la radio locale et la BBC. Auschwitz, Oradour-sur-Glane, le ghetto de Varsovie... c’était peut-être aussi vrai que le père fouettard !

Je continuai de regarder le beau visage de mademoiselle Muller et je revis le bel ange sur la carte que j’avais reçue le jour de ma première communion. L’ange avait de beaux cheveux blonds et avait les mains posées sur les épaules d’un premier communiant.

" Non ! " je pensais. " Ce n’est pas possible. Une personne aussi belle qu’un ange ne peut pas mentir. Ce sont les autres qui mentent."

Par les autres, je voulais dire ces individus qui lâchaient les chiens à nos trousses quand nous marchions sur la plage devant leur campement et qui nous traitaient de « sales nègres » et « affranchis » !

La cloche sonna. Déjà midi ! Mademoiselle Muller prit un morceau de craie, se tourna vers le tableau et fit un étrange dessin.

" Mes enfants, savez-vous ce que c’est ? " demanda-t-elle.

Nous nous retournâmes pour regarder Bertrand mais ce fut Ashok, assis tout près de lui, qui leva la main.

" Oui, mon enfant ? " demanda mademoiselle Muller.

" C’est un swastika, mademoiselle. Un swastika ! "

" Très bien, " dit mademoiselle Muller. " Tu es hindou, n’est-ce pas ? "

Ashok fit oui de la tête.

" Tu vois, nous avons le même symbole, " dit mademoiselle Muller. " Je suis sûre que nous allons nous entendre à merveille. "

Elle alla vers le tableau et écrivit en grosses lettres :

« Heil Hitler ! »

Puis elle nous demanda de lever le bras.

" Non, non, pas comme ça, " dit-elle. " Il ne faut pas pointer vos mains vers le plafond. Il faut pointer vos mains vers le tableau, tout en gardant le bras bien droit. "

Et elle nous montra comment en étendant le bras, et toute la classe, avec empressement, fît comme elle.

" Voilà, très bien, " dit-elle. " C’est ça le salut Nazi. "

Elle pointa vers le tableau.

" Maintenant mes enfants, lisez à haute voix ce que j’ai écrit. Criez aussi fort que vous le pouvez ! "

Et toute la classe reprit en chœur : " Heil Hitler ! "

" Bien, très bien, " dit mademoiselle Muller. " Je suis fière de vous. Demain je ferai accrocher une photo de notre gracieux Fuhrer au dessus du tableau et chaque matin nous allons le saluer comme il se doit. C’est la première chose que nous ferons en entrant en classe. Est-ce que c’est clair?"

Je sursautai car, en disant cette dernière phrase, elle avait haussé la voix. Elle se tint tout droit et nous fixa en silence. Elle ne souriait plus et il me semblait même que son visage s’était durci.

" Bien, très bien, " dit-elle finalement. " Vous pouvez partir. La première classe est terminee."
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