La poussière

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Il posa la lettre sur la table et s'assit lourdement sur le banc.

« Alors ? » demanda-t-elle les yeux encore plein d'espoir.

Il la regarda étrangement, se demandant comment elle pouvait encore avoir ce regard-là après toutes ces années à ses côtés.

« Alors... Alors, tu veux que ce soit quoi ? Tu penses qu'au bout d'un an et demi, quelqu'un va dire : « oh mais en fait, y'a plus de cent personnes qui se sont fourrées le doigt dans l'œil jusqu'au coude et ce livre est génial ! ». Ben non, c'est encore un refus. »

Il prit la tête dans ses mains et souffla.

Elle ne savait pas vraiment quoi dire... C'était complètement décourageant. Et pourtant, elle, elle y croyait à ce roman. Bien sûr, parler de la campagne russe du 17ème siècle n'aidait pas à en faire quelque chose de moderne, mais pour peu qu'on franchisse les préjugés et qu'on entre dans l'histoire, on se rendait compte que ce livre était un joyau, un vrai chef d'œuvre. Arthur avait réussi à comprendre les rapports humains et à montrer que peu importaient les époques, les soucis, les modes, les hommes et les femmes s'aimaient et se tiraillaient pour les mêmes raisons. La façon dont ils arrivaient à surmonter leurs différences était totalement moderne et la plupart des amis qui l'avaient lu lui avaient dit que ce livre les avait changés.

Pour peu qu'on fouille un peu, qu'on arrête de traiter les choses en surface et qu'on ne court pas après le buzz.

Elle aurait voulu aller directement chez les éditeurs et leur dire sa façon de penser. Elle aurait voulu tous leur faire voir à ces parisiens étriqués dans leur vision élitisme et pistonnique des choses. Mais c'était loin. Et elle n'aurait jamais le cran de défoncer les portes en vrai.

Sans un mot, il prit sa veste et sortit. Elle frissonna quand le courant d'air hivernal s'insinua dans la pièce.

Au bout d'une demi-heure, elle le rejoint. Il était allongé dans l'herbe froide à contempler le ciel constellé.

Une chose que ces enfoirés de bobos parisiens ne connaissaient pas : la couverture étoilée. Cette espèce de refuge, de lieu de bien-être et de repos, juste en levant les yeux.

« En fait, peut-être que ça ne sert à rien...

- De quoi ?

- De vouloir être publié et lu ? Qui s'en soucie ? Qui s'intéresse à ce qui sort de ma caboche ? 

- Mais... Moi, d'abord. Et Jean-Luc ! Et Françoise ! Et tous ceux qui ont lu et qui ont aimé ton livre ! »

Un silence se fit, le temps de laisser respirer les étoiles.

« Tu connais Paul ?

- Paul ? C'est qui ça ?

- Paul, un contemporain de François Villon au XVème siècle. Il faisait de la poésie lui aussi. Il était sûrement très doué et tous ces amis aimaient beaucoup ce qu'il faisait. Il a essayé de se faire connaître, il a essayé de passer à la postérité, mais il a essuyé refus sur refus. Et un jour, un seigneur du centre de la France l'a repéré et l'a pris sous son aile. Il a continué à écrire, il a eu un bon succès d'estime et il s'est produit dans la capitale régionale. Une fois même, il est allé à la cour pour une représentation de déclamation. Tu en as sûrement entendu parler ?

- Non, je ne connais absolument pas cet homme.

- Son histoire n'est pas aussi belle que ce musicien qui a illuminé toute la Crête de la beauté de sa musique au milieu du VIème siècle ?

- Mais d'où tu sors tous ces artistes ?

- C'est ça. Tu ne les connais pas. Ils étaient bons, très bons même, excellents, mais tu ne les connais pas. J'ai parfois l'impression que l'histoire de la culture, c'est comme ce ciel étoilé qui nous surplombe : tu vois toutes ces étoiles dont la lumière parvient jusqu'à nous, et pourtant... combien de planètes les entourent ? Il y en a sûrement une qui serait même viable pour la survie de notre espèce, mais impossible pour nous de la voir. Sa galaxie est trop lointaine.

- Tu ne veux pas rentrer Arthur, tu commences à délirer je crois. C'est pas au mois de janvier qu'il faut aller réfléchir dehors. Tu vas attraper un rhume du cerveau. Allez viens !

- Non, c'est juste une comparaison. A quoi ça sert de se mettre en avant, de se faire publier, si, une fois qu'on n'est plus, on disparait des mémoires ? Je vais publier mon livre, ok. Je vais en vendre... allez... on va être très optimiste... cinq mille exemplaires ! Ca fait déjà pas mal de monde... Et après ? Une fois qu'il aura été lu, relu et rerelu ? Il va tomber aux oubliettes, il finira en solde, aux vide-greniers, aux rebus de bibliothèques, et au final, on le mettra au tri sélectif pour imprimer le prochain buzz. 

Est-ce que ça vaut vraiment la peine de faire tout ça ? Dans dix ans, je serai un souvenir, dans trente ans, ça aura été comme si je n'avais jamais existé... Mais c'est même pas grave en fait.

Est-ce que ça manquera aux gens si je ne suis pas édité ? Est-ce que ça leur manquera de ne pas me lire ?

Je ne suis qu'une poussière en fait. Et on ne peut pas se souvenir de toutes les poussières qui ont été sur Terre. »  

Amélie ne savait pas quoi dire. Elle était sous le choc. Sa colère et sa révolte s'éloignèrent des éditeurs pour se concentrer sur son mari et sur ses idées étranges. Mais elle avait tellement de choses à dire qu'elle ne savait pas par où commencer...

« Tu dis n'importe quoi ! »

C'était assez court et vraiment très mauvais comme argument. Elle crut entendre une chouette se moquer. Elle releva le nez vers les étoiles en essayant de comprendre ce que disait son mari.

Malgré son grand-manteau et son écharpe, elle commençait à greloter. Elle ne voulait pas se laisser envahir par le pessimisme de son mari et rentra. Elle le prévint d'un « N'oublie pas de fermer la porte à clé ».

Elle se coucha, lut un peu et s'endormit. Une heure plus tard, elle se réveilla en sursaut. Arthur n'était pas couché. Elle était habituée à ce qu'il traine tard dans la nuit pour taper sur sa vieille machine à écrire. Il avait besoin de ce rituel pour que ça sorte et pour rester concentré. Une fois la trame écrite, il pouvait la réécrire sur ordinateur et se laissait moins facilement distraire. 

Mais ce soir, après le discours qui lui avait tenu, elle était surprise de ne pas le trouver à ses côtés. Elle se leva et sortit de la chambre. Elle entendit le bruit sec des touches de la vieille Brother et monta dans le bureau dont la porte était fermée.

Elle frappa. Le bruit des touches s'interrompit. C'était le signal. Elle n'allait pas le déranger. Elle entra.

« Mais qu'est-ce que tu fais ? »

Il parut surpris de la question. 

« Ben tu le vois bien, j'écris. » Son visage montrait que la réponse tombait sous le sens.

Elle se gratta la tête : « Mais je croyais que les planètes, les galaxies et les étoiles faisaient que ça ne servait à rien ? »

Son visage s'éclaira :

«  Ah oui, mais c'est d'être publié qui ne sert à rien... Les gens s'en foutent. Mais tu crois quand même pas que je vais m'arrêter d'écrire ! »

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