La poupée nue

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Image de Automne 2020
Comme chaque matin, Delphine descend avec vivacité l’escalator de la Place la Nation vers la ligne 1 qui trace une voie directe traversant Paris, du château de Vincennes à la Défense, le quartier des affaires de la région parisienne. Une vingtaine de stations, environ 30 minutes de lecture avant de prendre son poste d’hôtesse-interprète au Centre de Congrès de la Porte-Maillot. La ligne 1 est toujours très fréquentée, surtout en fonction des horaires de bureau, mais Delphine s’estime assez chanceuse, car cette ligne est moderne et généralement propre, aucune cloison ne vient interrompre le long serpentin de ses wagons. Presque un luxe par rapport à d’autres lignes plus anciennes, souvent plus que défraîchies et à la promiscuité humaine plus pesante et angoissante. Elle détesterait devoir faire un si long trajet par une autre ligne, mais là, elle aime bien ce long confort quotidien. C’est un train automatisé, il n’y a que deux lignes ainsi à Paris. Cette rame est calme, bien éclairée, plutôt confortable grâce à ces roues pneumatiques.

Comme à son habitude Delphine cherche une place à son goût dans l’un des modules de queue de rame, si possible près d’une fenêtre côté droit et dans le sens de la marche. C’est son rituel. Après avoir jeté un regard sur l’eau du canal qui passe sous la place de la Bastille, la rame va, elle aussi, descendre sous terre. Delphine ouvrira alors le livre qui ne la quitte jamais, guidée par son marque-page. C’est son rituel personnel. Elle sait qu’elle a presque une demi-heure de lecture paisible, c’est chaque matin son plaisir égoïste avant de devoir afficher son sourire le plus commercial et répondre à tous les visiteurs perdus ou angoissés du Centre de Congrès.

Elle ronronne intérieurement, ce matin il y a peu de monde, elle va profiter de cette opportunité pour s’octroyer sa place préférée dans un carré entièrement libre, il sera à coup sûr convoité rapide

Son regard est immédiatement attiré par une poupée abandonnée sur le siège en face d’elle. C’est totalement déroutant. La poupée est assez grande, environ quarante centimètres, elle est entièrement nue, couchée, les jambes en angle droit, les bras levés, ses cheveux blonds ondulés traînent sur le velours synthétique vert pistache des sièges. Ce n’est pas une position très naturelle, Delphine tend la main pour la redresser, mais elle hésite. Cette poupée pourrait être celle de sa fille. Elle a presque la même d’ailleurs. Comme impressionnée, elle n’ose ni la toucher ni l’asseoir. Elle doit être gênée d’être nue cette poupée ! C’est indécent d’être exhibée ainsi à tous les regards, et vexant pour elle qui a certainement l’habitude de porter de jolies tenues. Ses yeux sont ouverts, d’un bleu d’azur fragile, elle a de longs cils et une jolie bouche en cœur. Elle est vraiment très jolie, même ainsi délaissée sur la banquette. Il y a quelque chose de sinistre et d’intimidant dans cet abandon.

Voici l’arrêt Reuilly-Diderot, quelques personnes montent, mais Delphine reste toujours seule dans son carré privilégié. La poupée intimide-t-elle les usagers ? Certainement sa présence troublante et sa tenue osée ? Un monsieur assez âgé fusille Delphine du regard avant de ronchonner sa désapprobation et de s’asseoir plus loin. Delphine fait un clin d’œil complice à la poupée… Parfait, nous restons entre filles !

Station Gare de Lyon, c’est le grand brassage, une foule envahit le train, jeunes avec leurs oreillettes, leur sac à dos et leur téléphone en main, starlettes fraîchement maquillées ou en train de se faire les dernières retouches, hommes d’affaires cravatés et chaussures cirées, mamies instables et encombrées de paquets divers, touristes inquiets qui vérifient maladivement le plan… Un jeune couple s’assoit près d’elle, mais après un regard curieux sur le siège en face de Delphine, personne n’ose pousser la poupée ni prendre sa place.

Pourtant les places libres sont rares !

Delphine ne sait que faire, elle en a même oublié de sortir son livre de son sac. Elle ne pourrait se concentrer. Elle ne réussit pas à quitter la poupée du regard, elle se sent gênée, solidaire et mystérieusement attirée. Elle pense avec tristesse à la petite fille qui l’a oubliée ou perdue. Est-elle tombée, lui a-t-elle échappée des mains dans une cohue, était-elle déjà nue ou bien quelqu’un lui aurait-il cruellement volé ses habits ?

On voit tout de suite que c’est une poupée de prix, elle devait vivre dans une famille aimante, la petite fille doit être chagrinée de sa perte. Delphine devrait-elle la ramasser et l’apporter aux objets trouvés, à un guichet ou rue des Morillons aux objets trouvés, ou bien la rapporter pour Lola, sa fille, ou au contraire, la laisser ici pour qu’un autre enfant l’adopte ? Elle peut difficilement la mettre dans son sac, elle n’y tiendrait pas, et elle se voit mal arriver au Centre des Congrès avec sa nouvelle voisine.

La lumière du jour jaillit des fenêtres, voici déjà la station Bastille, il fait un temps délicieux. Delphine devine une trace noirâtre sur la joue de la poupée, comme une larme ancienne, elle a envie de la gommer en humectant son doigt, mais elle n’ose pas, pourtant ça lui donne un air encore plus triste, un peu misérable, comme une enfant pauvre ou la petite fille d’un pays en guerre. Pourtant avec ses cheveux joliment bouclés et ses yeux bleus elle n’a pas l’air de faire partie du tiers monde. Plutôt une petite fille des quartiers chics parisiens. Pourquoi pas du seizième arrondissement ? Une petite fille de la rue de Passy par exemple ? Delphine se trouve stupide et bêtement conventionnelle avec son raisonnement raccourci : des cheveux blonds bien lisses et des yeux bleus, et voilà la poupée d’une famille nantie !

Station Saint Paul, une maman africaine habillée d’un boubou traditionnel chamarré monte à bord avec sa petite fille. La petite est adorable, elle est coiffée avec des nattes décorées de perles multicolores. Quel travail, mais aussi quel résultat ! La petite fille fonce vers la poupée, mais la mère est la plus rapide, elle s’assoit d’office à côté de la poupée abandonnée en la poussant un peu et elle interdit à sa fille de la toucher.

— Non, Rose ! Elle n’est pas à toi, la petite fille à qui elle appartient va certainement la chercher ! Elle doit être très triste, tu serais triste toi aussi. Il faut la laisser là où elle est pour qu’elle la retrouve bientôt.

Rose ronchonne et boude, ses yeux noirs lancent des éclairs, ce qui laisse sa mère totalement indifférente. Delphine opine intérieurement, ce que dit cette maman est de bon sens. Mais l’élan spontané de la petite Rose est tout aussi naturel. Pourtant ça n’aurait pas été une si mauvaise idée pour cette poupée orpheline d’être adoptée par cette famille et par cette petite fille si mignonne, une promesse de câlin, de comptine et de douceur humaine ! Delphine soupire, il n’y a pas de solution satisfaisante.

Le train continue son périple, Hôtel de Ville, nouveau brassage, mais la maman et sa fille sont toujours là, Rose continue à bouder et sa maman lui tapote gentiment les mains, en lui disant des secrets à l’oreille. Puis, après un dernier regard d’envie et de regret à la poupée nue, Rose descend à la Concorde avec sa gentille maman, main dans la main.

Un couple de touristes montés à Louvre Rivoli prennent leur place en jetant un œil étonné sur la poupée. Delphine se sent presque culpabilisée par leur regard interrogatif. Ils ont l’air de supposer que c’est elle qui est responsable de cet abandon. La jeune femme semble interroger son compagnon sur cette étrange présence, puis ils replongent dans la lecture de leur guide parisien. Delphine a failli tenter de se disculper, mais elle laisse tomber cette justification inutile. Elle est comme eux, étrangère à cet abandon.

Indéniablement, la présence de cette poupée nue dérange et perturbe un peu tout le monde. Delphine s’amuse des réactions des voyageurs. Elle n’est toujours pas décidée sur la conduite à tenir, emporter la poupée, la confier à l’un des guichetiers ou la laisser finir son voyage, solitaire, et dénudée.

Les touristes sont rapidement descendus à la station Champs Elysées Clémenceau, certainement pour voir l’une des expositions magistrales du Grand Palais. Ils sont remplacés immédiatement par un couple de garçons fasciné par cette poupée abandonnée.

— Eh bien Claudio, voilà ton bébé, pas la peine de chercher plus loin !
— Arrête de te moquer, Loïc, tu vois bien qu’elle est déjà grande, je veux un vrai bébé, un nourrisson à moi, pas une fille avec des cheveux longs comme ça. Tu imagines laisser une poupée comme ça toute nue sur une banquette, c’est glauque quand même !
— Elle a dû tomber d’un sac, on va la rhabiller, je vais lui coudre une robe !
— Tu fais ce que tu veux, moi, je n’en veux pas.
— OK, laisse tomber… tu es égoïste !

Les oscillations du wagon font tressauter la poupée, ses yeux se ferment, elle dort parfois. Elle est fatiguée, ou peut-être déçue ?

La banquette est à peine libérée qu’une femme, toute menue et assez âgée, se précipite et s’assoie. Elle sursaute, sourit et semble ravie de pouvoir trouver une interlocutrice disponible pour toutes les questions qu’elle se pose.

— Eh bien, ma Pépette, que fais-tu là ? Et où as-tu mis ta culotte ? Tu as froid ? Tu attends quelqu’un ? Oh, tu as l’air d’être totalement abandonnée. Tiens, je te mets déjà ça, tu seras mieux. C’est plus convenable, je n’ai rien à ta taille.

Et cette gentille voyageuse, lui couvre le corps d’un grand mouchoir assez douteux. Delphine sourit. C’est la première personne prévenante qui se préoccupe du confort de la poupée abandonnée ! Et c’est aussi la première voyageuse qui adresse directement la parole avec bienveillance à la poupée.


Voici Georges V, encore des descentes et des montées. La gentille dame coince un peu le mouchoir sur les côtés du torse et pour plus de pudeur elle remet ses jambes alignées dans une posture plus pudique. Dans les virages, la poupée bascule d’un côté à l’autre.

— Eh ben, ma Pépette, tu es lourde ! Tu es une poupée de bonne qualité, reste-là, ne bouge plus, sinon tu vas tomber. J’aimerais bien connaître ta vie, regarde tu as encore des traces de larmes, c’est triste. Pourquoi as-tu du chagrin ?

Dans quelques minutes, Delphine va devoir prendre une décision avant de descendre, à la Porte-Maillot.

Charles de Gaulle – Étoile, beaucoup de descentes, des cadres chics et déjà concentrés sur leur I-Phone, montent et restent debout accrochés aux barres. La France a besoin d’eux, tout au moins en sont-ils convaincus…

Argentine, la station est presque déserte. Delphine range son livre jamais ouvert, jette un dernier coup d’œil à la poupée nue, soupire, se concentre, se lève. La France des Congrès a aussi besoin d’elle.

La Porte-Maillot l’accueille, ciel pollué par les gaz d’échappement, ni pire ni moins qu’hier ou que demain, les travaux d’aménagement de la Place continuent et ne s’arrêtent jamais, passant alternativement d’un côté à un autre. Elle traverse sagement au feu vert, et marche d’un pas décidé vers l’entrée du Palais des Congrès, pile à l’heure. Contrôle de son sac dans le portail de sécurité, comme chaque matin. Elle a presque oublié la poupée nue.

Il faut y aller, courage, bossons ! Ce soir elle racontera cette aventure à Lola.

La journée est des plus normales avec son lot de sourires, de récriminations, d’objets perdus ou volés, de conférences réussies et d’échecs divers, un déjeuner-salades-potins avec sa copine Géraldine au troquet du Palais. Sur la place la circulation est dense, ralentie par des vas et vient incessants de voiture de police et des hurlements de sirènes de pompier et d’ambulance qui saturent l’ambiance. Ces jours-ci, la capitale n’arrête pas d’être malmenée par les manifestations, les grèves, ou les attentats. C’est fatigant ! Et Géraldine qui sait toujours tout sur tout la prévient qu’un nouvel attentat a eu lieu à la Défense, véritable cathédrale de l’économie française, lieu sacré du business parisien. Égoïstement, elles croisent les doigts, pourvu que le Palais des Congrès échappe à la folie meurtrière des terroristes, il fait partie des cibles possibles. Elles le savent, le plan vigie pirate est actif et bien respecté, mais est-ce suffisant ?

Quand on veut nuire, on y arrive, plan ou pas.

La journée a été longue, Delphine a hâte de rentrer chez elle, retrouver sa fille, son chat, et peut-être même son amoureux permanent si son travail d’infirmier le lui permet.

Son métro l’attend. Des CRS gardent les entrées, les rames passent lentement presque vides, Géraldine avait certainement raison, il s’est passé quelque chose de grave à la Défense. Elle retrouve son carré de sièges préféré, ouvre immédiatement son livre. Il n’y a pas de poupée nue.

Elle passe rapidement prendre Lola chez sa gardienne, va acheter son pain quotidien et dès son retour, elle allume la télévision. BFM, et LCI commentent en boucle l’attentat, une bombe artisanale a explosé dans une rame du métro, à 8 h 50 ce matin, faisant de très nombreuses victimes. Une information venait de filtrer : la bombe était camouflée dans une poupée placée sur une banquette, de nombreux voyageurs avaient été victimes de la déflagration, on parlait de plus de quarante victimes…

C’est son amoureux qui trouve Delphine évanouie sur le sol. Pensant qu’elle dormait, Lola et son chat la surveillaient patiemment. Heureusement qu’il était rentré tôt ce soir-là.

Elle a bénéficié d’un congé maladie et d’un soutien psychologique. Puis, elle a trouvé un nouveau travail près de chez elle.

Delphine n’a pas encore osé reprendre le métro, mais elle va mieux, elle fait moins de cauchemars. Elle n’a jamais raconté à Lola son aventure.
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Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire étrange et mystérieuse ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Julien1965 · il y a
C'est au départ un voyage à travers une ligne de métro et une histoire qui se noue en fonction des arrêts et de l'entrée de multiples personnes dans la rame...La fin est vraiment surprenante. Un texte très bien construit.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Effectivement, moi aussi, je ne m'attendais pas à la chute. Bravo.
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A ALASKA · il y a
Rétrospectivement quelle frayeur! Bien vu, un texte plaisant que j'ai suivi jusqu'au bout.
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Lyne Fontana · il y a
Un texte étrange que j'ai pensé fantastique à un moment. Je ne m'attendais pas à la fin.
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Paul Jomon · il y a
Etrange choix terroriste que cette poupée qui aurait pu connaître, au gré de la journée et des circonstances, plus d'un itinéraire différent. Ce n'était pas le cheval de Troie, mais la poupée de trop.
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Ginette Flora Amouma · il y a
On ne connait pas le destin ! Il s'en est fallu d'un cheveu ... de poupée !

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