La Poupée

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Bonjour à toutes et tous ! J'ai 29 ans et habite à Tours en Indre-et-Loire. Bercé depuis tout petit dans la grande marmite de l'imaginaire, notamment à travers les oeuvres de Stephen King, je  [+]

Image de Automne 2013
Le petit Louis avait toujours joué seul.
C'était en quelque sorte un refuge qu'il avait trouvé pour échapper au quotidien et à l'ambiance angoissante qui régnait à la maison. Papa rentrant de la chasse en ramenant avec lui une odeur de sang et de vin, les yeux rouges et brillants. Papa et ses accès de violence aussi brutaux qu'imprévisibles. Papa et ses poings immenses et durs comme les troncs qu'il abattait toute la journée. Papa et sa voix grave, désarticulée, plaignante.
Aussi loin qu'il s'en souvienne, le petit Louis avait appris à éviter cet homme aussi souvent que cela était possible. La douleur pouvait être à la limite du supportable quand il réussissait à poser sa grosse patte sur vous, l'odeur du sang devenait enivrante. Les doigts musclés par le maniement de la hache vous empoignaient, vous obligeaient à se soumettre à leur volonté, et durant un temps dont il ne vous était pas permis de choisir la durée, vous espériez juste que cela dure juste le temps de vous laisser en vie. Jusqu'à la prochaine fois.

Ces derniers temps, le petit Louis ne voyait plus Papa. Il lui arrivait de se demander où il avait bien pu aller. Dans quelle bicoque il avait pu aller se saouler. Mais ces pensées étaient fugaces, et le petit Louis retournait à ses jeux, laissant derrière lui la terreur que lui inspirait son géniteur.
Il aimait Maman, autant qu'il détestait Papa. Maman avait souvent joué avec lui, elle ne le jugeait pas. Elle ne le traitait pas de « minable », de « traînée » ou de « rose bonbon ». Maman lui permettait d'avoir ces rares moments de tendresse qui lui avait été donné de connaître (toujours à l'insu de Papa).
Maman lui préparait ses affaires, son goûter, et savait le bercer quand il était triste. Maman quittait parfois la maison pendant plusieurs jours, avant de revenir à la maison. Dans ces moments-là, son regard était toujours plus triste que la dernière fois. Elle regardait le petit Louis de ses yeux verts, un sourire se dessinant sur ses lèvres minces et trop souvent bleues, mais il s'agissait d'un sourire voulant dire « excuse-moi trésor, mais je le fais parce que nous en avons besoin ». Elle le prenait alors dans ses bras et il se laissait emporter par sa douceur. Parfois elle pleurait et il se laissait également bercer par ses sanglots. Il aimait tellement Maman.
Plusieurs fois il avait dû supporter les cris de Maman sous les coups de Papa. Et à chaque coup donné, il lui apparaissait qu'un jour, il serait en mesure de lui faire stopper cela. Un jour viendra où il pourrait défendre Maman. Et dans ces moments-là, fixé sur cette unique pensée, il jouait avec ses poupées.

Il aimait bien les déshabiller, les habiller, puis tout recommencer avec d'autres vêtements. Rouge, jaune, avec ou sans rayures, à dentelles, en soie... Les combinaisons étaient infinies. Il s'y attelait avec concentration, ne laissant rien paraître sur son visage sérieux, alors que des cris lui parvenaient souvent aux oreilles depuis la pièce d'à coté, pendant que Maman subissait les leçons que Papa essayait de lui inculquer. De leur inculquer à tous les deux.
« Ne t'inquiète pas Maman. Ses lèvres bougeaient à peine tandis qu'il disait ces mots. Je suis là et il ne va rien t'arriver ».
Il ne se rendit pas compte qu'il avait parlé, tout absorbé par ce qu'il faisait. Il n'entendait qu'à peine la télévision en fond, qui martelait ses informations : « ... nouvelle disparition remarquée, la quatrième ce mois-ci, la police enquête... Et maintenant la page des sports... ».

Il continuait d'habiller sa poupée ; d'abord le bras gauche, puis le droit. Et pour finir la tête. Il fallait faire attention à ne pas abîmer les cheveux. Il les coifferait ensuite. Il ajusta la belle robe de soirée qu'il venait de lui enfiler. Il tira doucement dessus, effaçant les plis récalcitrants. Il regarda la poupée de haut en bas puis de bas en haut d'un air rêveur.
« Elle sera parfaite pour aller au bal ce soir. »
Puis il rit.
Il souriait encore pendant qu'il coiffait sa douce chevelure dorée en prenant bien soin de démêler les nœuds sans tirer trop fort. C'est important les cheveux. S'il lui arrachait tout, son prince charmant ne voudra plus d'elle.
Il rit à nouveau.
Ça devrait être bon maintenant. Il caressa les longs cheveux blonds de la poupée, hypnotisé par leur éclat et leur brillance. Comme ceux de Maman.
Dans sa tête résonna la voix de Papa : « Ta place c'est dans la forêt petite traînée, c'est rentré dans ta p'tite tête ça ? Avec moi ! Comme un homme ! » Le petit Louis grimaça. « Mais tu préfères jouer au minable avec tes pouuupées, hein ? »
Il détestait quand Papa se moquait de lui et de ses princesses, avec sa manière à lui de les appeler ses « pouuupées », d'une voix faussement aigue et nasillarde. Si Papa rentrait et qu'il le voyait faire en ce moment, il se ferait taper. Et après ce serait au tour de Maman. Parce que Maman le laissait jouer avec ses pouuupées.

Mais le petit Louis ne s'arrêta pas pour autant.
Il tenait à préparer sa poupée pour le bal, car ce soir elle allait sûrement rencontrer son prince, et il fallait qu'elle soit belle.

Il entreprit à présent de lui nettoyer le visage, car il était sale. Il se leva et alla chercher le petit chiffon posé sur sa commode. Il l'humidifia avec sa langue et le passa doucement sur les contours du menton de la poupée, de ses pommettes, sous ses yeux. Il prit un peu de recul et admira son travail.
« Comme tu es belle. »
Et il l'embrassa sur le coin de la bouche.

Au loin, le petit Louis entendit sa mère qui l'appelait depuis la cuisine, pour le goûter.
« J'arrive Maman ! Je finis d'habiller Stella pour le bal ! »
Il crut entendre sa mère lui dire de ne pas trop tarder, avant que son père ne revienne, mais n'en était pas trop sûr. D'ailleurs, il faudrait qu'il demande où était Papa. Il ne rentrait plus à la maison ces derniers temps, et quelque part, c'était tant mieux.
Le petit Louis imbiba son chiffon une nouvelle fois et lissa les sourcils de Stella. C'était sa toute nouvelle poupée. Et c'était la plus belle de toutes celles qu'il avait déjà.

Peut-être bien que Papa ne rentrerait plus jamais après tout. Ça faisait combien de jours qu'il ne l'avait pas vu ? Aucune idée. Le temps passait bizarrement lui aussi ces derniers temps à la maison. Parfois très lentement... puis à une vitesse effrénée, au point qu'il ne souvienne plus de ce qu'il avait fait une heure avant.

Le petit Louis tourna la tête de la poupée à droite et à gauche pour scruter la moindre petite poussière récalcitrante, mais elle était parfaite. Il allait pouvoir la maquiller maintenant.
La télé continuait sa litanie sur ce vilain monsieur qui traînait dans les parages et qui enlevait des gens. On n'entendait que ça depuis des jours et des jours. Maman lui avait dit de ne jamais sortir seul, et le petit Louis appliquait cette consigne à la lettre. Pour ainsi dire, il ne sortait jamais. L'école était finie et il passait ses journées à la maison, avec ses poupées, et c'était très bien comme ça ! Et d'ailleurs, peut-être que Papa s'était fait enlever par le monsieur. Si seulement ça pouvait être vrai...
« Il est tombé sur le monsieur qui enlève les gens, bien fait pour lui, dit-il doucement. Au moins il nous laisse tranquille, Maman et moi. »

Le petit Louis se leva et alla chercher le maquillage sur l'étagère. Du rouge à lèvre, du mascara, un peu de fond de teint, et quelques paillettes, pour rendre Stella encore plus resplendissante. Le soleil commençait à décroître dans le ciel, au fur et à mesure que l'après-midi avançait. Les arbres, dénudés par le froid de l'hiver, n'allaient pas tarder à se transformer en monstres. Il avait bien fait de fermer les volets. Car il avait peur de la forêt l'hiver.
Il revint s'assoir sur sa chaise, et prit le rouge à lèvre. Il redressa une nouvelle fois la tête de sa poupée, qui avait une fâcheuse tendance à bouger toute seule. Il faudrait qu'il demande à Maman si elle pouvait faire quelque chose pour remédier à cela.

Il l'entendit qui l'appelait une nouvelle fois depuis la pièce d'à côté.
« J'arrive je t'ai dit ! Je n'en ai plus pour très longtemps ! »
Il traça une ligne d'un rouge carmin sur les jolies lèvres de Stella, l'air concentré, en commençant par celle du haut. Il prit un peu de recul pour s'assurer qu'il n'avait pas dépassé (il ne fallait jamais dépasser quand on faisait du maquillage), quand la tête de la poupée retomba à nouveau.
« Rhooo, ça commence à m'énerver ça ! »
Et Maman qui l'appela une troisième fois pour le goûter. Ça aussi, ça commençait à l'énerver. Il se leva pour en finir une bonne fois pour toute, comme ça il pourrait tranquillement terminer sa poupée pour le bal qui approchait.

Il entra en trombe dans la cuisine, l'air grognon. Elle était vide. Il ne voyait pas Maman.
« Où est le gâteau ! », cria-t-il, prenant sans s'en rendre compte l'intonation de son père.
« Où est le gâteau ! », répéta-t-il, pris soudainement d'une rage sans nom. « Tu me fais me lever pour le goûter, et tu n'as même pas un gâteau à me donner ? »
Le petit Louis prit une chaise et la fracassa contre l'évier de la cuisine, ponctuant chaque coup d'un mot : « Même... Pas... Un... Seul... GATEAU ? Va au diable ! », cracha-t-il en balançant la chaise au loin.

Dans sa chambre, il entendit Stella qui commençait à gémir.

Il retourna la voir pour finir de la maquiller, avant qu'elle ne soit trop incontrôlable. Au bout d'un moment, elles se mettaient toutes à s'agiter, et c'était un calvaire pour les apprêter correctement. La nuit commençait à tomber, et il ne fallait pas être en retard pour le bal.
Il la trouva en train de se débattre, essayant de s'extirper de ses liens.
« Ne bouge pas ma chérie, ne bouge pas... Le prince charmant ne voudra pas d'une princesse mal fagotée, n'est-ce pas ? »


Stella venait de se réveiller.
Elle cligna des paupières et vit qu'elle se trouvait dans un endroit sale, qui puait l'alcool et la vieille sueur. Elle ne comprit pas pourquoi elle était habillée comme une princesse, ni ne prit immédiatement conscience qu'elle se trouvait attachée sur une chaise.
Elle essaya de hurler en voyant le sexagénaire s'avancer à sa rencontre, mais le torchon qu'elle avait dans la bouche l'en empêcha. Dans ses yeux, on devinait une détresse sans nom, ainsi qu'une horrible compréhension.
La corde que le vieil homme avait enserrée autour de la chaise où elle se trouvait prisonnière lui bloquait la respiration. Stella commença à pleurer.
« Ne pleure pas... Ne pleure pas... », dit le vieil homme en chantonnant. « Comment pourrais-je te maquiller les yeux s'ils sont plein de larmes ? Le petit Louis va prendre soin de toi. »

La jeune fille, détenue captive dans la cabane du vieil homme, réussit à se libérer une main, à force de la tourner. La corde lui avait entaillé la peau jusqu'au sang.
« Non ma jolie ! » dit-il en lui prenant le poignet pour le ligoter à nouveau.
Et il lui donna un nouveau baiser sur le coin de la lèvre.

Stella pleura de plus belle lorsqu'elle sentit le contact dégoûtant sur sa peau. Puis le vieil homme hurla à nouveau, à l'intention de la cuisine vide :
« Ferme-la Maman ! Je suis déjà venu et il n'y avait pas de gâteau ! Ferme la ! »
Puis à voix basse, presque rêveusement (ce qui effraya la jeune fille encore plus) : « Je t'aime Maman... Je t'aime tellement... »

Elle tira de toutes ses forces sur ses liens, et parvint à extirper un bras, pendant que le vieil homme parlait tout seul. Celui-ci ne vit pas le coup venir.
Elle lui balança un coup de poing sur la tempe. Stella portait une bague (une bague de princesse) qui n'était pas la sienne, ornée d'un diamant de pacotille grossier mais terriblement pointu. L'effet de la drogue que son kidnappeur lui avait administrée n'était pas encore tout à fait estompé, mais le coup fut suffisamment puissant pour lui arracher un morceau de joue.
Celui-ci émit un bellement de petit enfant et partit en arrière. Stella profita de ce court laps de temps pour tenter de libérer son autre bras, ce qui ne fut pas une mince affaire à cause de la robe bouffante jaune dorée que le vieux pervers lui avait affublé. Elle pensa de manière confuse qu'elle fût la Belle, dans l'antre de la Bête. Et en y repensant bien, ce n'était pas loin d'être le cas.
Maintenant que ses bras étaient libres, il lui fallait réussir à faire de même pour ses jambes.
« Où crois-tu aller comme ça petite poupée ? »
Le vieil homme l'attrapa par les cheveux et la plaqua contre le dos de sa chaise. Elle sentit sa longue chevelure sur le point de céder face à la force de la poigne. Les yeux fous la fixaient, des yeux d'un jaune maladif cerclés de rouge, dont l'intensité lui glaça le sang. Face à cette vision, Stella sentit son courage vaciller.
« Le petit Louis doit te préparer pour le bal... »
Le vieil homme approcha son visage du sien, mais sans le quitter du regard, elle saisit le petit pinceau de beauté posé sur la table et porta un deuxième coup. Elle visa l'œil.

Elle manqua son coup de peu. La tige pointue en bois frappa l'arrête du gros nez boursoufflé de son geôlier. Il hurla et porta les mains au visage. Il se leva et commença à arpenter le salon frénétiquement, en piaillant et en pleurant des mots incohérents. Stella se baissa sur sa chaise et dénoua les liens qui retenaient ses jambes.

« Non Papa, ne me fais pas de mal, je voulais juste l'habiller pour le bal ! Pas les brûlures, pas les brûlures ! »
Puis le petit Louis s'arrêta et observa la pièce avec des yeux ronds, comme s'il venait de se réveiller d'un cauchemar.
« Papa ? »
Il n'entendit pas de réponse.
Un sourire se dessina sur son visage dégoulinant de sang. C'était le sourire d'un enfant qui découvre que le Croque-Mitaine n'existe pas.
« Papa est parti pour toujours... ».
Cela semblait être la plus belle révélation de sa vie.
« Il ne reviendra plus... Et je vais pouvoir continuer de préparer ma pouuupée pour son prince charmant. »
Son regard brillant se posa à nouveau sur sa proie qui tentait de lui échapper.

Stella avait réussi à s'extirper de ses liens. Elle enleva le chiffon dans sa bouche, et fit quelques pas chancelants vers la porte (vers l'extérieur, vers la liberté) mais s'écroula à un demi-mètre de la sortie. La tête lui tournait. Etait-ce la drogue ? L'odeur de moisi de l'endroit ? Ses membres affaiblis par elle ne savait combien de temps d'immobilité sur cette chaise ? Peut-être s'agissait-il des trois en même temps. Toujours est-il qu'elle l'entendait se rapprocher dans son dos.

« Il ne faut pas aller dehors, dit le vieil homme. Tu vas te perdre dans les arbres. Et il y a dehors un méchant monsieur qui enlève des gens, alors il ne faut pas. Tu n'as pas écouté ce que Maman a dit ? »

A quatre pattes sur le sol gras, les yeux constellés de larmes, Stella ne vit pas le coup de botte qui l'atteignit au front. Elle bascula à la renverse en poussant un jappement de surprise. Le coup ne lui avait pas réellement fait mal.

« Regarde-toi, petite traînée ! Je vais devoir te nettoyer encore une fois ! »

Il approcha sa lourde masse à sa rencontre. Il n'était pas la Bête, non. C'était l'Ogre, et elle, le petit Poucet. Et elle se sentit toute petite face à lui. Elle essaya de hurler, mais ne parvint qu'à gémir. Il ouvrit une large main en direction de ses cheveux. Elle ferma les yeux, et attendit la douleur, anticipant le moment où elle serait soulevée du sol par ces bras musclés... Mais rien ne vint.

Le petit Louis arrêta son geste, et essuya prestement le sang qui lui coulait sur les joues. A nouveau, il eut l'air d'un enfant pris la main dans le sac de bonbons. Ses yeux exprimaient le néant.
« Non Maman, je ne chahute pas... C'est Stella qui ne veut pas que je la maquille... Oui... Oui Maman... »
Il regarda la poupée effrontée, et mis son index sur la bouche : « Chuuuuuut... »
« D'accord Maman, on va faire moins de bruit. Je rangerai ma chambre juste après, promis. »
Puis il secoua la tête en se tordant les mains.
« Non je ne l'ai pas vu... Tu crois qu'il va revenir ? »
Le petit Louis écouta, puis un sourire poignant s'afficha sur son visage.
« Oui, et c'est très bien comme ça... Moi aussi je t'aime Maman... »

Stella n'attendit pas son reste pour s'enfuir de l'autre côté de la pièce. Son bourreau semblait en pleine conversation avec elle ne savait quel fantôme, et il ne fallait pas laisser filer cette occasion de lui échapper. Le vieil homme lui barrait la sortie de toute sa hauteur, et les volets du salon étaient scellés ; elle se dirigea alors en rampant vers la porte qui jouxtait le salon, à l'opposé. Peut-être y aurait-il une fenêtre ouverte par laquelle elle pourrait s'enfuir. Le vieux cinglé continuait sa litanie incompréhensible. Tant mieux. A mesure qu'elle avançait, elle sentit des échardes lui entailler les genoux. Mais elle ne ralentit pas. Elle avait également un horrible goût de rouge à lèvres dans la bouche. Mais sa gorge était trop sèche pour lui permettre de cracher une seule goutte de salive.
Stella arriva devant la porte, et fit un ultime effort pour se redresser. Elle l'ouvrit et arriva dans une chambre vide, seulement équipée d'un vieux lit crade et de vieilles nappes chiffonnées. La pièce était éclairée par la lumière blafarde du soleil déclinant.
Les volets n'étaient pas fermés.
Emplie d'un espoir indescriptible, elle s'avança à la rencontre de la fenêtre aussi vite qu'elle le pût sans risquer de tomber. Toute proche à présent.
Puis une des nappes sur le sol se mit à se redresser.
Cette fois-ci, Stella hurla.
Mais elle se rendit compte qu'il ne s'agissait pas d'une simple nappe, aussi vulgaire soit-elle. C'était une longue robe de princesse, du même genre bouffant que celle qu'elle portait en ce moment, sauf qu'il était d'un rouge éteint et poussiéreux. Et à l'intérieur, c'était une jeune fille d'à peu près son âge qui se redressait, le bras tendu vers elle. Elle était brune, avec un teint aussi pâle qu'une lune pleine. De grands cernes noirs lui dessinaient les yeux. Ses lèvres, aussi blanches que sa peau, mais qui avaient dû être jolies dans un autre temps, s'agitèrent paresseusement. Un sifflement presque inaudible sortit de la gorge de la jeune fille, mais Stella crut entendre un appel à l'aide. En parcourant des yeux la pièce tout aussi écœurante que le salon, elle remarqua deux autres filles, emmitouflées dans leurs propres apparats grotesques. A la différence que celles-là ne bougeaient plus.

« Il n'est pas encore l'heure de rejoindre tes amies pour le bal, Stella ! Il te faut d'abord te préparer convenablement. Ne fais pas ta mauvaise tête ! »

Absorbée qu'elle était, elle n'avait pas entendu le vieil homme arriver derrière elle. Elle poussa un cri de surprise en se retournant, et se retrouva nez-à-nez avec le fou qui les avaient toutes ramenées chez lui, elle et ces autres filles, dans elle ne savait quel endroit au milieu de nulle part. Il n'arborait plus son air chétif qu'il avait deux minutes auparavant. Son visage ressemblait à de la brique rouge sortie d'un four. Ses yeux n'étaient que deux fentes dans cette marmelade de chair. Plusieurs vaisseaux avaient éclatés à la surface de sa peau violacée. Intérieurement, elle se maudit d'avoir gâché le peu de temps dont elle disposait pour s'enfuir. Quelle idiote. Elle venait de laisser passer son unique chance de s'échapper et de prévenir le monde extérieur.
Au moment où elle tenta un dernier mouvement inespéré pour rejoindre la fenêtre, la lourde patte s'abattit sur son épaule, aussi vive qu'un serpent. Elle ne l'avait pas vu partir, et elle ne s'imaginait pas qu'un homme âgé aussi bedonnant ait suffisamment de force pour soulever son bras aussi rapidement. La main calleuse serra, serra... C'était comme si son épaule avait été enserrée dans un étau. Soudain, elle entendit un gros craquement, lorsque sa clavicule se brisa. La douleur aveuglante succéda au bruit de l'os cassé.

Stella tomba une nouvelle fois à genoux. Des flashes lui explosaient les rétines de ses yeux. L'air lui manqua ; elle ne respirait que par à-coups. Elle crût entendre un vrombissement sourd venir, puis un essaim noir recouvrit sa vue.
Elle sombra.

Le petit Louis traîna la poupée désobéissante sur le sol. Celle-ci lui avait donné du fil à retordre. Il allait bien falloir qu'elle comprenne qu'on ne se présentait pas devant un prince charmant sans se faire belle au préalable. Dans quelle époque vivait-on !
Il la fit à nouveau asseoir sur la chaise, et renoua ses liens.
A double tour cette fois-ci.
Il avait un peu abîmé sa poupée, mais c'était elle qui l'avait cherché après tout. Son épaule était devenue toute bizarre, mais ça ne faisait rien. Le prince charmant la trouverait jolie quand même.
Il reprit le chiffon sur la table, l'imbiba consciencieusement et nettoya le visage de la poupée. Peu importe le temps que cela prendrait, ça serait elle la plus belle pour le bal ce soir.

La télévision parla à nouveau du méchant monsieur qui enlevait les gens dans les rues la nuit. Mais lui n'avait rien à craindre, car il était bien au chaud à la maison.

Concentré sur sa tâche, le petit Louis ne se rendait pas compte qu'il souriait.

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