La Porte

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Il n'y a qu'un moyen de gagner de l'argent en écrivant, c'est d'épouser la fille d'un éditeur. George Orwell  [+]

Nous vivons dehors. Il y a au-delà de notre aire de jeu un grand cours d’eau encadré de hauts murets en béton. Parfois un jaguar vient. Il nous regarde de ses yeux dorés et la bouche méprisante s’en va, ténébreux.
Sommes-nous des enfants abandonnés ? Je ne sais pas. J’ai toujours été là, près de cette eau noire dans laquelle nous nous lavons au prix de bien des efforts. Il faut être tenu par un autre à bout de bras pour s’y plonger. Et il faut un costaud pour vous remonter ! Personne ne sait où va et d’où vient l’eau. Les hauts murs qui la canalisent cachent sa provenance et sa destination.
Nous jouons beaucoup. Du matin au soir, me semble-t-il, sur un terrain bordé d’un côté par le fleuve et de l’autre par une forêt d’arbres secs et malingres. Aux deux autres bouts il n’y a rien. Deux vides blancs sur lesquels personne ne pose de question. Ils ont toujours été là et nous aussi. Nous ne grandissons pas, nous ne vieillissons pas. Pourtant nous sommes très vieux et nous avons vu passer des générations de jaguars.
Sommes-nous réels ? Peut-être appartenons-nous à un rêve.
Parfois nous devenons méchants et dangereux et nos dents acérées dévorent le jaguar égaré.
Nous n’avons pas de nom. A quoi cela servirait-il ? Nous ne parlons pas. Notre jeu se fait dans un silence total comme coule l’eau noire. Il consiste à courir en rond et à se pousser ou se tirer pour se faire tomber. Et lorsque je regarde les autres je vois leur visage blanc, concentré et froid.
Le mien est semblable au leur.


Je me souviens. Ma mère étendait le linge très tôt le matin et ne le récupérait que tard dans la nuit. Cela faisait quelques années que personne ne sortait dans la journée. La chaleur était trop violente. Elle arrivait comme une vague scélérate au début de la matinée et s’installait, implacable, jusqu’au milieu de la nuit. Tous les animaux, toutes les plantes avaient disparu sauf ce qui était élevé à l’intérieur de hangars ou d’étables gigantesques climatisés. Quelques formes de vie adaptées à la chaleur intense subsistaient ici et là. On nous livrait l’eau et la nourriture, rationnées, une fois par mois dans de grands camions qui arrivaient bruyamment dans le noir, leurs phares énormes balayant la cour devant la maison et que nous accueillions, nous les enfants, avec des démonstrations de joie. Les quelque foyers qui avaient résisté dans la région avaient été pris en charge par l’état et malgré un rationnement sévère arrivaient à survivre. Nous avions inversé notre rythme circadien petit à petit et les adultes travaillaient la nuit. On avait estimé que maintenir les écoles, les lycées et les universités ouverts coûtait trop cher désormais alors les enfants et les adolescents étaient livrés à eux-mêmes. Mon père et ma mère tentaient de m’inculquer quelques connaissances mais il leur était difficile d’en trouver le temps. Mon père disait - quand il pensait que je n’entendais pas- que de toute façon l’humanité et toute vie sur terre allaient disparaître alors à quoi bon. Au bout de cinq ans on ne compta plus aucune naissance sur la planète et le début de la grande extinction commença. La surface terrestre n’était plus qu’un grand désert malgré les violents orages qui éclataient parfois.
Et moi, qui avais dix ans à l’époque, j’étais déprimé et épuisé comme un vieillard qui sent la mort. Ma sœur, encore toute petite, grandissait dans l’inconscience de la terrible catastrophe.
Ce dont je me souviens surtout c’est de l’immense vacuité de ma vie d’alors, sans contact avec d’autres enfants, sans curiosité d’apprendre ou de découvrir, sans affection véritable car nos parents terrifiés s’étaient détachés l’un de l’autre et de leurs enfants. Animal nocturne, je dormais dans la journée dans un abri relatif contre la chaleur dévastatrice et m’ennuyait terriblement la nuit, séparé de mes semblables.
Il y eut beaucoup de suicides durant cette période.
Et de meurtres.
De pillages.
D’émeutes.
Les humains se haïrent avec une sorte de joie féroce et il n’aurait pas fallu longtemps pour qu’ils s’exterminent les uns les autres plus rapidement encore que ne le faisait la grande canicule.
Mes parents moururent à quelques jours d’intervalle. Épuisés. Désespérés. Ma sœur et moi fûmes placés dans un foyer avec d’autres enfants au sort semblable au nôtre, vaguement encadrés par des adultes hagards dans une grande bâtisse délabrée. Je me souviens de la faim, de la soif et de la chaleur qui habitait là aussi. Je pense que nous serions morts rapidement.

Puis un jour, de vieux scientifiques découvrirent en Antarctique, lors d’une nuit mémorable, une sorte de portail vers d’autres univers. Ils envoyèrent des objets qu’ils ne revirent jamais et en tirèrent l’habile et rapide conclusion qu’il existait sans aucun doute d’autres mondes, ces fameux multivers auxquels des farfelus de tout poil comme des physiciens renommés adoraient croire avant. Ou des hommes affolés par leur disparition programmée. Mais avant d’envoyer des humains dans le but de sauver ce qu’il restait de notre espèce - des humains exceptionnels s’entend, c'est-à-dire les quelques riches qui avaient échappé à la grande ruine des années 2060, les chefs d’état encore en place, quelques grands intellectuels et scientifiques et des représentants de divers métiers « indispensables et nécessaires »-
il fallait tester le portail. Rien ne permettait de dire qu’il ne s’agissait pas d’une gigantesque bouche qui avalerait goulument ceux qu’on y jetterait. Rien ne prouvait qu’on n’enverrait pas dans un vide sidéral et glacial les pauvres restes d’une humanité agonisante.
On décida donc « d’utiliser » d’abord les nombreux orphelins entassés dans les foyers, enfants et adolescents qui, de toute façon, étaient destinés à périr. C’était tout bénéfice : s’ils disparaissaient à jamais ce n’était pas une grosse perte et s’ils accédaient vraiment à un nouveau monde et pouvaient revenir le dire alors « on » était sauvé !
L’expérience commença un soir de juillet 2064. Je faisais partie du premier groupe de « pionniers ». Ma sœur suivrait avec une autre cargaison.
On nous conduisit en rang désordonné, beaucoup n’étaient pas vraiment d’accord avec le fait de servir de cobayes et traînaient des pieds ou tentaient de s’échapper, jusqu’à la Porte. Quelqu’un nous tint un beau discours sur notre héroïque sacrifice, notre courage et notre dévouement. Nous étions destinés à sauver la race humaine et les générations futures dans le nouvel univers qui à n’en pas douter devait ressembler au nôtre avant, se souviendraient avec reconnaissance et tendresse des jeunes explorateurs partis à la conquête de l’inconnu. Et surtout n’oubliez pas de revenir nous chercher.
Seulement nous nous perdîmes.

Entrer dans le grand passage est une extase. Le début est très violent comme une lutte contre la noyade mais ensuite lorsque l’esprit et le corps acceptent de se laisser aller dans le courant d’énergie tout devient lumineux, frais, odorant et musical. Le chant des mondes vous appelle, sirène invisible, et de paisibles soleils tournent en caressant votre corps devenu léger et gracieux. De sublimes parfums effleurent vos narines et vous flottez dans les bras d’une rivière fraîche, calmement. Puis vous n’avez plus de corps. Vous n’êtes qu’une énergie qui se souvient des sensations. Et vous voulez demeurer ainsi, à jamais.

Oh bien sûr nous arrivâmes dans toutes sortes de mondes. Certains étaient semblables à la terre avant la grande chaleur, verdoyants et prospères, d’autres bien pires. Nous vîmes des mondes au commencement, chaotiques et dangereux, des civilisations florissantes, raffinées ou barbares, en voie d’extinction, des terres dévastées, des terres vides et lugubres, des jardins d’éden mais nous ne restâmes nulle part. Notre seul désir était de retourner dans le grand passage. Rien ne pouvait se comparer aux délices du voyage.
Beaucoup disparurent. Il m’était arrivé de croiser ma sœur dans un univers ou un autre, nous nous étions reconnus mais aucun élan ne nous avait poussé l’un vers l’autre. Nous étions tendus vers un seul but : réussir à rester éternellement en extase, indifférents au reste.
Je ne sais combien de fois j’avais retraversé avec certains de mes compagnons la porte.
Je ne sais pas à quel moment elle s’était refermée refermé brutalement.
Définitivement ?

Mais désormais je sais ce que je fais ici sur cette aire de jeu, au milieu d’enfants maussades et blafards. J’attends qu’elle s’ouvre à nouveau.
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