La polyphonie des oiseaux nocturnes

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En compétition

J'écris, je rature, je recommence, et puis j'essaie de m'améliorer. Un Magyar de 21 ans fan de littérature noire, de textes dérangeants et intrigants  [+]

Image de Été 2020

En hommage à Edward Hopper

1. Murphy

J’ai eu des soupçons aussitôt que je l’ai vu entrer. Trop propre sur lui. Le costume tiré à quatre épingles, la cravate impeccable, le Borsalino bien vissé sur la tête. Je nettoyais les derniers verres et me préparais à tirer le rideau. La nuit était tombée depuis longtemps. Pas un passant dehors, pas une bicyclette, rien, pas même un putain de chat. Et puis il est entré. D’abord j’ai vu une Cadillac longer la vitrine, pleins feux, tourner à l’angle, et s’arrêter près du trottoir. Juste en face du diner. Je vous avoue que j’ai commencé à nettoyer mes verres un peu plus rapidement, parce que l’apparition de ce genre de voiture, en plein Chicago, à la nuit tombée, c’est jamais bon signe. Le type est sorti de la voiture. J’ai baissé la tête et j’ai continué d’observer ses mouvements. Je me souviens très bien qu’avant de mettre son chapeau, il l’a tapé contre le pare-chocs en le tenant par le bord. Ça a fait comme un minuscule nuage de poussière. Ensuite il a sorti un paquet de Marlboro et s’en est grillé une. J’ai reconnu le paquet parce que je fume les mêmes. D’ailleurs je devrais sûrement arrêter, Milton rabâche toujours que ça fait fuir les clients, mais que voulez-vous... Chacun ses faiblesses, je suppose. Mais c’est trop tard maintenant. Après avoir vu ça, une ou deux cigarettes ne seront pas de trop pour oublier.
En y repensant, tout me paraît tellement ridicule. J’aurais dû le voir venir. Mais je n’ai rien vu. J’avais comme des œillères, vous comprenez ? Je me souviens de détails, de choses inutiles, sans même savoir pourquoi. Ni comment. Vous savez sûrement d’où ça vient vous. Le cerveau humain, c’est un vrai merdier pas vrai ? (…) Tenez, une fois le dernier verre nettoyé, je l’ai rangé sous le comptoir et en relevant les yeux je me souviens avoir vu le type se rapprocher de la vitrine. Alors j’ai fermé les yeux et j’ai murmuré un truc du genre : « Pas maintenant, mon Dieu, je fais pas souvent appel à toi, mais là tu dois me sortir du pétrin ». Devinez quoi ? Ça ne l’a pas empêché de rentrer. Au début j’ai paniqué. Faut dire que j’ai bien appris ma leçon sur les types à Borsalino depuis l’année dernière. Depuis que les gars de Stockwell ont fait passer le pauvre Jacobs par la vitrine du diner, quand il a refusé de leur faire un crédit sur leurs consommations. Comme si ces abrutis n’avaient pas assez d’argent pour payer leurs trois foutus verres de whisky. Je sortais de la cuisine, ils ont attrapé Jacobs par le col, l’ont passé par-dessus le comptoir et l’ont jeté contre la vitre. Il a atterri trois, quatre mètres plus loin, en plein milieu de la route. Il pissait le sang à cause des morceaux de verre. Je crois que j’ai dû faire tomber le burger que je portais sur un plateau. Dans la salle tout le monde s’est levé et a commencé à hurler. Et puis Stockwell m’a tiré par l’épaule et m’a montré le Smith & Wesson qu’il portait à la ceinture. Il a dit : « Tu mets ça sur ma carte et on paiera la prochaine fois, ok ? ». Le flingue, c’était un modèle 29 je crois. Celui de mon père lui ressemble beaucoup. C’est sa passion pour les armes dont j’aurais dû hériter, pas sa putain d’addiction à la cigarette. (…)
Quand le type est entré, je me suis tourné vers les tireuses à bière de l’autre côté du comptoir, j’ai fait semblant de les inspecter. Ridicule évidemment. J’imaginais peut-être qu’il allait pas me voir. Le fait est qu’il est entré. Il a marmonné un « bonsoir » et puis je l’ai entendu tirer une chaise et s’asseoir. J’ai répondu et ma voix était si chevrotante que je ne l’ai pas reconnue. Même tard le soir on ne peut pas refuser de client, nos finances sont trop fragiles vous comprenez ? C’est un autre cheval de bataille de Milton. Il dit toujours : « Si tu as de quoi payer, je te sers à boire volontiers ». On ne peut ni accepter les crédits, ni refuser de client. Tant que le rideau n’est pas entièrement tiré, tout le monde peut entrer. Alors il est entré. Et je l’ai laissé faire…
Au bout de quelques secondes, le type a frappé contre le comptoir comme on frappe à une porte. J’ai dû me tourner vers lui. Je ne l’ai vu que très rapidement. Il s’était installé dos à la vitre principale, dos à la rue. Il avait toujours la clope au coin des lèvres et le bord de son Borsalino lui cachait les yeux. Je me souviens aussi qu’il avait une cicatrice au menton. Je sais pas si ça peut vous aider. En tout cas j’ai mis mon torchon sur l’avant-bras comme on fait d’habitude, j’ai ajusté mon calot en papier et je lui ai demandé ce qu’il voulait. « Un Gin s’il te plaît ». Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Lui cracher à la gueule et lui demander de se barrer, lui dire qu’on est fermé ? Ceux-là je les connais trop bien maintenant. Au premier malentendu ils vous attrapent pour vous montrer le flingue qu’ils cachent sous leur manteau. J’ai ressorti le verre que je venais de ranger et j’ai ouvert une bouteille à moitié entamée. « Pas cette merde anglaise, sers-moi plutôt du Shortcross ». J’ai obéi bien sûr. J’ai posé le verre devant lui et il a souri. « Je ne dérange pas j’espère ? J’attends des amis, ce ne sera pas long ». J’ai balbutié quelque chose comme « Non, pas du tout », et puis je me suis retourné vers les tireuses. Je crois que j’ai commencé à frotter les robinets. Ridicule je vous dis. Si j’avais pu, je me serais enfermé dans un placard en attendant qu’il s’en aille. Mais les finances sont ce qu’elles sont. On ne refuse pas de client, Murphy. Jamais. On manque d’argent. L’argent, toujours l’argent. Ce truc-là rend fou, je vous jure. Ça hypnotise. (…)
J’ai fait de mon mieux. Avec les années, j’en ai vu des clients. Et malgré tout ce qu’on peut croire, c’est toujours le même genre de personne qui vient nous rendre visite. Quand le deuxième gars est entré avec sa copine au bras, j’ai compris tout de suite. Il était blanc comme un linge, et il arrivait à peine à tenir sa cigarette entre ses doigts tremblants. Lui, était beaucoup trop inquiet, et elle jouait trop le détachement pour que tout se finisse bien. Ils ont salué le type et se sont assis de l’autre côté du comptoir. En face de lui. Tout près de moi. Je leur ai servi un café allongé chacun, dans des tasses. Un café. À la nuit tombée. Vous voyez le problème ? Le gars était vraiment pas dans son assiette. J’ai voulu l’aider. J’ai fait de mon mieux. Même sa copine n’inspirait pas confiance. Il a demandé un verre d’eau avec son foutu café. J’ai essayé de lui faire des signes, avec le regard vous savez, pour être plus discret. Mais je pense qu’il savait déjà. Je pense qu’il avait accepté. Je n’ai rien vu dans son regard. Deux yeux verts. Sans vie. Il devait avoir des œillères lui aussi. Pendant des jours je me suis demandé comment il avait pu accepter ce rendez-vous. Mais il avait ses raisons, c’est certain. Le cerveau vraiment, quel merdier. On y cache nos secrets jusqu’à les faire disparaître, et alors plus personne ne peut les retrouver. J’espère juste qu’il s’en est sorti. J’ai fait de mon mieux je vous jure. Mais peut-être que j’aurais pu mieux faire. Je ne sais pas.

2. Molly
Il m’a dit qu’il s’appelait Kerr. Peter ou Percy, je crois. Il m’a demandé de l’appeler par ce nom en tout cas. Après tout ce qu’il avait fait pour moi, je ne pouvais rien lui refuser. Il a sorti ma sœur de la rue et l’a fait entrer au Grand Reitz Palace sur Lincoln Street. En tant que femme de chambre. Puis j’ai pu la rejoindre. On travaillait dur, tous les jours, mais ça ne nous déplaisait pas. De six heures du matin à onze heures du soir on parcourait les couloirs avec notre chariot, on allait frapper à chaque chambre. « Room Service ». Vous voyez le genre. Bien sûr les clients répondaient souvent que la chambre était déjà propre. En réalité ils préféraient éviter que des inconnues aient accès à leur intimité en leur présence. Alors on s’adaptait, on revenait plus tard. On aimait travailler. Parce que travailler à l’hôtel n’avait que des bons côtés. J’avais un salaire, des vêtements propres, des personnes avec qui discuter. J’étais la plus heureuse du monde. Le midi on déjeunait dans la buanderie assises sur des piles de draps pliés. Parfois même on mangeait par terre dans la laverie. Olivia étendait son grand mouchoir à carreaux sur le sol et on s’installait tout autour, adossées contre les machines à laver. On s’entendait à peine à cause du boucan des essoreuses, mais on riait tellement. (…)
Bref. En plus de ça, ce Kerr nous envoyait des colis chaque début de semaine. On allait les chercher derrière la réception. C’était Noël tous les jours, il y avait des escarpins, des vêtements de grands couturiers, des bijoux, des colliers de perles, même des billets de théâtre, de cinéma. Un matin il y avait juste une enveloppe. Vierge, sans timbre, sans adresse, avec le rabat simplement glissé à l’intérieur. J’ai ouvert en première, sans en parler à Olivia. Deux billets d’avion, aller-retour, pour Santa Monica. J’ai dû me mettre à pleurer comme une gamine à ce moment-là. Le liftier m’a entendu et s’est approché pour voir ce qu’il se passait. J’avais déjà caché les billets dans la poche de mon tablier.
Santa Monica. J’ai toujours rêvé d’aller en Californie. De quitter ces rues grises où tous les mecs se retournent à votre passage avec l’œil lubrique, ces buildings affreux, ces petits clochards qui distribuent le journal à la criée, ces échos d’armes à feu la nuit. Je voulais partir. Et je savais qu’Olivia ne m’aurait pas laissée faire. Alors j’ai gardé les billets pour moi et je n’ai rien dit. Avec le recul, je pense qu’à la seconde où j’ai ouvert cette enveloppe, j’étais déjà piégée…
Quand j’étais plus petite, dans notre appartement de Baltimore, Olivia était toujours chargée de veiller sur moi. Les parents partaient tôt le matin à la blanchisserie et ne revenaient que tard le soir. Mes souvenirs d’eux sont très vagues. Je me rappelle qu’ils avaient toujours l’air fatigués, qu’ils sentaient quelque chose d’aigre, d’acide presque, un produit chimique. On ne les voyait pas souvent. Alors en attendant, Olivia et moi sortions seules. J’avais une sorte de vélo en bois, relié à un manche, sur lequel je m’asseyais pour que ma grande sœur me pousse. On ne s’éloignait jamais trop de la maison. On passait par le square, pour faire un petit tour, et puis on revenait. Le reste du temps on regardait la télé. Les Looney Tunes, Roger Rabbit. J’adorais Roger Rabbit. On attendait le retour des parents. Et puis un soir… Disons… Disons qu’ils ne sont pas revenus. (…)
Voilà pourquoi j’étais certaine qu’elle n’accepterait jamais ces billets. Elle était bien trop méfiante. Il lui avait fallu trois mois de réflexion pour simplement répondre à l’offre d’emploi au Reitz. Pour une offre venue d’un inconnu, ça pouvait se comprendre. Mais il n’avait pas menti après tout. J’avais toutes les raisons de lui faire confiance. Après tout ce qu’il avait fait, tous ces cadeaux. Si elle l’avait su, Olivia aurait immédiatement refusé. Elle aurait même été capable de démissionner rien que pour montrer son désaccord, sa crainte. Mais moi c’était tout autre chose. Je suppose que je voulais m’affirmer, devenir indépendante. Enfin. Et Kerr pouvait m’y aider. Donc j’ai caché les billets. Le départ était prévu pour juillet, je m’en souviens parfaitement. J’allais devoir me taire pendant quelques semaines. Et je n’avais aucun doute sur le fait qu’à la date prévue, je serai sur le tarmac de Santa Monica, sous le soleil brûlant de Californie. Une lettre est arrivée pourtant, la semaine suivante. Et elle a tout changé.
C’était la première lettre qu’il m’écrivait. Tout en majuscules. Il me demandait de mettre la robe Chanel rouge qu’il m’avait offerte et de descendre en bas de l’hôtel le soir même. J’allais y trouver un certain Dean. La trentaine selon lui, dans un costume bleu et coiffé d’un Borsalino. Comme tous les types de cette ville. En voilà une belle description. Il me demandait de l’accompagner jusqu’à un diner, d’essayer de le détendre parce qu’il serait sûrement un peu inquiet, et d’attendre là qu’il nous rejoigne. « Je serai en Cadillac ». Je ne l’avais jamais vu évidemment, il fallait qu’on puisse le reconnaître. À vrai dire il aurait pu faire venir son frère à sa place, et je n’aurais pas fait la différence. Je me suis fait avoir, et je regrette terriblement. En un sens, j’ai participé à cette horreur. Kerr savait que le type n’aurait jamais accepté de se rendre à ce rendez-vous seul. Il lui fallait un prétexte. Un appât. J’étais cet appât. Je ne m’en suis rendu compte qu’après coup. J’ai été naïve bien sûr, mais je ne pouvais pas faire autrement. Il m’offrait la vie dont je rêvais. Je ne pouvais rien lui refuser. Alors quand le soleil s’est couché, après une légère hésitation, j’ai enfilé la robe, je me suis maquillée, et j’ai rejoint ce Dean.
Vous auriez dû le voir. Il n’était pas non plus laid dans son smoking, mais il tremblait comme une feuille. J’ai dû me forcer à lui prendre la main et puis nous avons marché côte à côte. Il me parlait d’une voix rapide et je n’écoutais pas. J’essayais plutôt d’imaginer la plage, les voitures décapotables, je m’imaginais secrétaire pour une grande compagnie, à accueillir les visiteurs avec un foulard à pois dans les cheveux et une jupe plissée. Sur les derniers mètres j’ai senti Dean ralentir, mais je ne l’ai pas laissé faire. J’étais déterminée. Kerr était déjà là. Assis dos à la rue. Ne me demandez pas comment, mais j’ai tout de suite su que c’était lui. Il nous a regardés nous asseoir, il avait l’air satisfait. Dean a commandé deux cafés. Oui, à la nuit tombée. Mais je n’ai rien relevé. Je me demandais seulement quand ma mission serait finie. Le serveur a commencé à s’agiter. Kerr sirotait son verre. Un alcool fort, du whisky je pense. Puis quand il a fini, il s’est levé et s’est approché de nous. La suite, vous la connaissez.
Je pense que je ne verrai jamais Santa Monica. Si vous saviez comme je m’en veux.

3. Dean
C’est bon, je peux rester assis. Tout va bien, je vous assure. Simplement, je manque de… je manque de souffle en ce moment. Et mes côtes me font affreusement mal alors d’avance… d’avance excusez-moi.
(…)
Kerr ? Jamais entendu parler… Vous pensez que c’est la même personne ? Moi il m’a dit de l’appeler Hill.
(…)
J’ai fait des erreurs, je le reconnais, mais je ne méritais pas ça. Et puis il faut me comprendre. Ma pauvre petite Ellen est asthmatique. La Ventoline ici… ici ça coûte très cher. Rien n’est remboursé dans ce foutu pays. Je suis divorcé. Je n’avais pas d’autre choix que d’accepter. Au port on ne me laissait que les miettes, quelques pièces… Pas assez pour faire vivre une famille. Et un homme a le devoir de faire vivre sa famille, vous comprenez ? Je suis sûr que vous comprenez. Hill... Hill offrait beaucoup d’argent. Les Cubains aussi.
(…)
Non, non je vous ai déjà tout raconté dans les moindres détails. De toute façon je n’ai pas la force d’essayer de mentir. J’étais douanier au port de la Louisiane du Sud, près de Bâton-Rouge. Là-bas on voyait arriver des bateaux tous les jours en provenance du Brésil, de Colombie, et parfois ils passaient par Cuba avant d’arriver… Des bateaux pleins de blé, de soja, de maïs. J’ai passé ma vie à vérifier si de la cocaïne ou de la marijuana n’était pas cachée entre les bidons d’huile de palme.
(…)
Et puis un jour se pointe un bateau plus petit que les autres, avec le pavillon cubain. Il était si petit… J’y suis allé seul. Je vais dans la cale et je tombe tout de suite sur des centaines de cigares, emballés dans du cellophane. Vous voyez, ça… ça c’est interdit. C’est de la contrebande. Et je le savais. Mais la marchandise était à peine cachée. En remontant, le capitaine me demande. Un Cubain mal rasé, avec la peau rouge dégoulinante de sueur. Il me glisse une grosse liasse de billets dans la poche. « De la part de señor Hill », il me dit. Je dois avouer que je n’ai pas opposé de grande résistance… Quand j’ai vu l’argent, et bien… J’ai vite accepté. C’était énormément d’argent.
(…)
Ce Hill fait passer ses merdes depuis les Caraïbes jusque chez nous. C’était un bateau par mois, à peu près. Après cette première découverte, je reçois un ordre de la direction. « Dean vous vous occuperez seul des navires cubains, ça nous permettra de dégager du personnel pour les autres ». Vous imaginez ? Je me suis dit : « Il est fort ce Hill, il a des contacts partout ». J’étais certain que c’était lui. D’ailleurs c’est pourquoi il valait mieux pas essayer de le contredire. Son affaire a bien marché pendant un temps… Mon Dieu, ces fichues côtes… Le salopard… (…) L’affaire a marché au point que je la considère comme une partie intégrante de mon métier. Au point même que les Cubains m’appellent « Hermano Diego », et m’accueillent comme un ami à chaque contrôle. J’avais presque oublié que c’était illégal, qu’on aurait dû me renvoyer, que j’aurais même dû faire de la prison. Je faisais juste ce qu’on me demandait de faire. Comme je vous l’ai dit, un homme a des devoirs…
(…)
Ça va aller, ne vous inquiétez pas. J’essaie simplement de… de reprendre mon souffle. La fin de l’histoire est nettement moins belle. Même si le début n’est pas non plus réjouissant…
(…)
Un matin d’été « La Caravella » arrive au port. Je n’oublierai jamais le nom de ce putain de bateau. Pavillon cubain. J’y rentre pour le contrôle habituel. « Qu’est-ce que vous cachez là-bas derrière ? Très bien, faisons comme si je n’avais rien vu ». Mais cette fois-ci j’ai beau chercher dans toute la cale de « La Caravella », pas une trace des cigares. Rien. Du sucre de canne, du manioc, des oranges, ça oui. Des dizaines de kilos. Mais pas un seul foutu cigare. Je remonte voir le capitaine. Un tout jeune gars qui aurait pu être mon fils. Il se met à baragouiner en espagnol. Je comprends un mot sur cinq. Puis ses yeux deviennent humides. « No lo sé, Hermano Diego ». Il n’a pas la moindre idée d’où sont passés les cigares. Évidemment je ne savais pas non plus. En revanche je savais que Hill serait très en colère. Il travaillait avec les Cubains depuis longtemps. Mais moi… Moi je ne l’aidais que depuis quelques mois. Je n’avais pas encore gagné toute sa confiance. En cas de problème, je serai le premier fautif… Rien que d’y repenser je… Je crois que… Il me faut… Une pause. Je… Je manque d’air…
(…)
Une semaine plus tard, je reçois une lettre écrite de la main de Hill. Avec un billet aller-retour pour Chicago. Visiblement il voulait me rencontrer, me féliciter pour mon bon travail. Il m’a dit qu’une jeune fille m’attendrait à mon arrivée à l’hôtel, qu’elle serait là pour moi, pour me détendre.
(…)
Bien sûr que si. Je savais que ça pouvait être un traquenard. Mais j’ai fini pas accepter. Vous vous ferez votre avis là-dessus, mais après tout l’argent qu’il m’avait donné, tout ce qu’il avait fait pour moi, je ne pouvais pas refuser. Je suppose que la fille vous a dit la même chose.
(…)
La fille était sublime. Absolument magnifique. J’ai eu la faiblesse de penser que… que peut-être elle était une sorte de cadeau de remerciement… Ces types-là doivent avoir beaucoup de filles du genre dans leurs contacts… Je l’ai suivie. Je n’aurais pas dû. Ce salopard a gâché ma vie. Je n’ai fait que me défendre. Il m’a menacé dès que je suis arrivé. La cigarette dans l’œil, il s’en remettra. Lui… lui, il m’a tiré dessus… Je ne méritais pas ça… Enfin le juge tranchera.
(…)
Je vous en prie. Vous êtes au moins le cinquième journal qui me rend visite. D’ailleurs… Rendez-moi un petit service. Si ça ne vous dérange pas de faire passer le message d’un criminel… Il paraît que… Il paraît que je ne vais pas mourir. Dites-le à Ellen.

4. Ed Harper
Permettez-moi maintenant d’ajouter ces quelques lignes à la suite du dossier que vous venez de lire. Ces commentaires porteront sur les détails de la fusillade du Phillies, ainsi que sur mon implication personnelle dans celle-ci.
Je m’appelle Edmund Harper, je suis journaliste et photographe pour le Chicago Tribune et j’ai été chargé de constituer le dossier que vous tenez entre les mains. Avant de vous expliquer la relation particulière que j’entretiens avec cette affaire, laissez-moi vous rafraîchir la mémoire en vous contant la suite des évènements, ainsi que le destin des personnes impliquées.
Comme vous le savez sans doute, une fusillade a éclaté le soir du 4 novembre dernier au sein du Phillies, un diner situé au croisement de Belmont Street et d’Adams Avenue, à Chicago. L’enquête a montré qu’il s’agissait d’un règlement de compte sur fond de grand banditisme. Le principal suspect de cette affaire a été arrêté le 14 janvier, après plus de deux mois de cavale, au port de Wilmington en Caroline du Nord. Il tentait de rejoindre illégalement l’Angleterre en embarquant sur un navire marchand.
Le suspect appréhendé ne se nomme ni Kerr, ni Hill, mais bien William Weir. Il a 46 ans, et fait partie de la mafia irlandaise établie à Chicago depuis plusieurs années, mafia dirigée par le tristement célèbre Sean Stockwell. Lorsque la police l’a retrouvé, il est apparu que le dénommé Weir avait perdu l’usage d’un œil, probablement des suites de l’attaque de Dean Jones. À l’instar des autres personnes impliquées, William Weir sera jugé prochainement et encourt jusqu’à 116 ans de prison pour de multiples faits, dont tentative d’assassinat, mise en danger de la vie d’autrui, association de malfaiteurs, contrebande et recel de produits illicites, proxénétisme ou encore détournement de fonds.
L’implication de Dean Jones et de Molly Peacock dans cette affaire reste l’objet de questionnements. Toujours selon l’enquête, le premier a pu être victime de menaces et de pressions de la mafia irlandaise, tandis qu’un chantage a certainement servi à manipuler la seconde. Je ne m’étendrai donc pas outre mesure sur leur cas. Il convient malgré tout de préciser que Dean Jones a reçu un total de six balles lors de la fusillade, quatre dans la cage thoracique, et deux dans la cuisse alors qu’il tentait de s’échapper. Molly Peacock, quant à elle, a été gravement blessée au visage et à l’avant-bras par des éclats de verre. Après de multiples opérations, et grâce au travail des chirurgiens, leurs jours ne sont plus en danger. Ils risquent respectivement des peines de 57 et de 22 ans de prison, si tant est que le tribunal parvienne à démontrer leur implication dans d’autres affaires criminelles.
Voilà pour les considérations techniques. Passons donc maintenant à la partie qui, personnellement, me semble la plus intéressante : l’origine de la photographie en page 9, ma propre implication dans cette affaire.
L’exercice auquel je vais me risquer n’est pas le plus aisé pour un journaliste. J’aime à penser que notre tâche est avant tout de relater le plus objectivement possible les nouvelles du monde à nos lecteurs. Les faits devraient passer avant tout. Cependant une enquête ne ressemblant jamais à la précédente, mes convictions de journaliste ont peu à peu été fragilisées au point de devoir les reconsidérer. Les faits doivent en effet prévaloir. Pourtant certaines affaires sont si uniques, si marquantes, on entretient avec elles une relation si spéciale, que la tentation de raconter ce lien à ses lecteurs est difficilement contrôlable. Dans mon cas personnel, la fusillade du Phillies fait partie de ces affaires.
Le cliché que vous pouvez voir en page 9 représente William Weir, Dean Jones et Molly Peacock, attablés au Phillies, accompagnés d’un serveur, un dénommé Paul Murphy. Elle a été prise quelques minutes avant le début de la fusillade. J’en suis l’auteur.
Il n’est pas dans mes habitudes de prendre ce genre de clichés. Presque à la volée, sans demander l’autorisation à personne. Mais quelque chose dans cette scène paraissait tellement inhabituel, une vraie scène de théâtre, que j’ai dû m’arrêter et me résoudre à la photographier.
Je rentrais tard, à bicyclette, des locaux du Chicago Tribune situés quelques rues plus loin, avec mon appareil en bandoulière et mes dossiers sous le bras. Puis cette scène a attiré mon regard. Je me suis donc posté sur une pelouse, juste en face du diner, pour l’observer un instant. Parmi les personnes présentes, visiblement aucune ne prenait la parole. Il est impossible de vous décrire l’excitation que j’ai ressentie sur le coup. J’ai su qu’en face de moi allait se jouer un véritable drame humain, quatre personnages perdus dans leurs pensées, dans des idées auxquelles les trois autres n’auraient jamais accès. J’ai vu l’intensité des regards, les expressions des visages, et j’ai tout compris de la scène malgré l’absence de paroles. Puis je me suis intéressé de plus près à la vitrine de ce diner. Quelle meilleure métaphore pouvait accompagner l’affaire ? Chacun a caché ses intentions derrière une vitrine, si bien qu’elles étaient invisibles aux yeux du plus grand nombre. Pourtant sitôt que l’on observe ces visages de plus près, tout s’éclaircit. Il me semble avoir vu dans cette scène la parfaite occasion de pratiquer mon métier, c’est-à-dire de donner à voir. Par cette photographie j’ai voulu tenter de briser cette vitrine derrière laquelle chacun se cache. J’ai essayé de donner accès aux non-dits, à tout ce qui est tu ou bien dissimulé. Et je crois en toute modestie qu’un coup d’œil à ce cliché vous en apprend bien plus sur ces quatre personnes que la plus poussée des enquêtes.
Dans cette affaire, beaucoup de mystères demeurent. Je ne prétends pas les résoudre. Pourtant j’aime à penser que ma contribution vous aidera à mieux comprendre ces personnages.
Voilà pourquoi j’apprécie particulièrement cette photographie.
Il se trouve que la rédaction a jugé opportun de la joindre à notre dossier sur l’affaire. C’est un détail qui m’honore. Mais cela reste un détail.
Constatant déjà que mon texte se perd en longueurs, je me permets de vous demander un dernier service. Observez attentivement ce cliché pour moi. Il parle. Je vous assure. Il suffit de bien l’écouter.
J’envisage de le reproduire sur une toile afin de l’exposer. Le tableau se nommera : « La polyphonie des oiseaux nocturnes ».

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Un petit mot pour l'auteur ? 18 commentaires

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M. Iraje · il y a
Un texte qui m'a rappelé ... https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/deux-oeufs-et-un-cafe
Cette forme de distanciation par rapport à l'évènement rajoute à l'action une froideur et une intensité toute chirurgicale.

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Thomas Lambert · il y a
Merci pour ton gentil commentaire.
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Mathilde Michel · il y a
Bravo Thomas !
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Thomas Lambert · il y a
Merci beaucoup !
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Woodlande Joseph · il y a
Tres beau texte. J'ai beaucoup aime, le texte est tres riche , tres beau style
Si vous avez le temps passez me rendre visite et si le coeur vous en dit vous pouvez voter pour me soutenir
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/brisee-6
Merci et bonne chance !!!

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Ozias Eleke · il y a
C'est un plaisir de découvrir Hopper à travers votre plume.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Burak Bakkar · il y a
Joli Thomas ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Lasana Diakhate · il y a
Un texte très riche..bravo
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci de m'avoir faiti découvrir Hopper.
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Thomas Lambert · il y a
J'en suis ravi !
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Jérémy Elsair · il y a
J'étais déjà fan de Hopper maintenant je suis aussi fan de la façon dont vous en parlez! C'est très réussi, bravo!
Je vous invite à découvrir ma dernière oeuvre ici https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-diva-2

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Eric diokel Ngom · il y a
Un texte bien structuré et originale. Tu a mes voix. Inspiré par un personnage on dirait Consultez le mien et laisser vos impressions https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Oka N'guessan · il y a
Très entrenant j'adore , bravo vous avez mes voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et de voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci

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