La plusse

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J'ai posé mes valises en Provence il y a déjà quelques années, et y ai retrouvé le pays magique de mon enfance. Petite, les contes et histoires extraordinaires ont bercé ma jeunesse. Je  [+]

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Lorsque j'étais petite, pas plus haute que trois pommes, je passais mon temps à jouer, comme tous les enfants de mon âge. Alors, quand il fallait participer aux tâches ménagères, je rechignais, regimbais et rouspétais.
Et j'avais toujours une bonne raison de m'éclipser : ma poupée allait manquer son rendez-vous chez le dentiste, mes images, si je ne les surveillais pas, s'envoleraient de mon livre, ou bien les couleurs de mon dernier dessin pâliraient d'ennui en mon absence.
Ce que je détestais par-dessus tout, c'était l'épluchage des légumes. Lorsque je me retrouvais coincée entre la table de bois toute vermoulue et la vieille gazinière de ma mère, face à un monceau de légumes, il me semblait alors que le soleil cessait de briller, que les oiseaux arrêtaient de gazouiller et que je resterai prisonnière de ma chaise de cuisine jusqu'à ce que mes cheveux deviennent plus blancs que la neige. Aussi, pour me motiver, ma mère avait-elle inventé « la pluche » que, dans mon babillage d'enfant, j'appelais « la plusse ».
Faire « la plusse », c'était faire la course à qui éplucherait le plus de légumes en un minimum de temps. Et mon esprit de compétition, toujours prêt à relever les défis, me faisait éplucher toutes sortes de légumes en un temps record. Ma mère, de temps à autre, dans un élan de générosité propre aux mamans, me laissait gagner, et je ne pouvais alors m'empêcher de laisser éclater ma joie, en poussant des hurlements de triomphe qui faisaient sursauter de frayeur mon pauvre chat dormant paisiblement au coin de l'âtre. Il me regardait de ses beaux yeux verts, poussait un « rouing » indigné, comme pour dire :
— Non, mais ça ne va pas la tête, de me réveiller comme cela ?
Puis il se levait péniblement, s'étirait de tout son long avant de se tourner de l'autre côté afin de se rendormir au plus vite.

Lorsque je voyais ma mère peler, avec célérité, pommes de terre et carottes, d'un geste sûr et rapide, j'étais jalouse, car mes propres légumes, avec leurs creux et leurs bosses, ressemblaient à s'y méprendre aux cratères de la lune. Aussi, lorsque pendant le repas familial mon père, d'un ton jovial, annonçait :
— Tiens, j'ai une pomme de terre « Lily » dans mon assiette.
Je rougissais et jurais que c'était la dernière fois que j'épluchais le moindre légume !

Puis je devins adolescente. Nous faisions souvent « la plusse » avec ma mère. Je n'aimais toujours pas cette corvée, mais mes gestes étaient devenus plus sûrs et plus rapides. Il m'arrivait même, à ma plus grande joie, de battre réellement ma mère à son propre jeu. Elle se mettait alors à rire et disait :
— Pouce ! Tu es trop grande, à présent, pour jouer à ces jeux-là.
Mais, la fois d'après, nous recommencions.

Lorsque je fondai à mon tour un foyer, je continuais, bien évidemment, la plusse. Mais, toute seule, cette corvée perdait de son intérêt, et je m'ennuyais ferme, dans mon petit coin de cuisine, à déshabiller prestement mes légumes. Lorsque mes filles, à leur tour, devinrent hautes comme trois pommes, je tentais de les sensibiliser aux joies de l'épluchage. En pure perte... Par je ne sais quel caprice du hasard, elles n'aimaient pas ce nouveau jeu, et trouvaient toujours de bonnes excuses pour y échapper : le dessin animé tournait dans le vide à la télévision, et sûr que les personnages ne reviendraient plus si elles n'étaient pas là pour les regarder, le petit escargot qu'elles avaient abandonné la veille dans le jardin avait besoin de sa feuille de salade, sans laquelle il ne pourrait jamais, au grand jamais, survivre...

Et la valse des années m'entraîna dans sa ronde, au rythme endiablé de la mazurka. Ma mère se courba sous le poids des ans. Une canne vint raffermir sa démarche, son visage se rida comme une vieille pomme oubliée au fond du panier et son rire se fit moins clair. Parfois, ses pensées s'envolaient avant même d'avoir été formulées, et cela me faisait peine de voir ainsi ma mère emprunter peu à peu le chemin de l'oubli. Bon an, mal an, et plutôt mal an que bon an, ses gestes devinrent plus lents, plus malhabiles. L'arthrite se mit à déformer ses doigts, et à les recourber comme des serres d'oiseaux. Ma si jolie maman n'était plus, faisant face à une vieille femme que j'avais parfois bien du mal à reconnaître.

Le week-end dernier, je l'avais invitée à déjeuner. Comme à son habitude, elle arriva en avance, et me surprit en plein épluchage de carottes. A peine son manteau posé sur le coin du fauteuil, elle me demanda, comme par obligation :
— On fait la plusse ?
Et, cahin-caha, de sa démarche de petit oisillon, elle se dirigea vers mon tiroir, attrapa un couteau, et s'empara d'une carotte. Mais ses gestes étaient lents et pénibles. Le couteau glissait le long du légume sans parvenir à accrocher la peau, et ses pauvres doigts ne tardèrent pas à crier grâce. J'épluchais trois carottes, tandis qu'elle en était toujours à la première. Elle s'efforçait de cacher sa faiblesse, mais, après une crampe plus aigüe que les autres, elle balança rageusement son couteau sur la table, en se défendant :
— Peuh, tu as des couteaux, ma fille, qui n'épluchent rien ! Ah, si seulement j'avais le mien...
Car mes parents étaient d'une ancienne génération où le couteau, c'était la survie assurée. Jamais je n'ai vu mon père se séparer du sien. Il le portait toujours dans la poche arrière de son pantalon, et le sortait à la moindre occasion. Que de flûtes ne m'avait-il pas taillées à la pointe de ce couteau ! A la fin de sa vie, la lame était devenue encore plus menue et fragile que lui. Ma mère, elle, conservait précieusement le sien dans le tiroir de sa cuisine, soigneusement rangé entre le tire-bouchon qui lui venait de sa grand-mère, et le doseur à anisette de mon père.
Je ramassais le couteau qui avait valsé au bord de la table, et le lui remis doucement en main :
— Non, je t'assure, Maman, tu t'en sors très bien.
Et ma mère se remit à l'ouvrage. Alors mes mouvements devinrent plus lents, moins rapides. Mon geste ralentit sa course, retint le temps et se calqua sur celui, maladroit, de ma mère. Une carotte, qui, d'ordinaire, ne restait que quelques secondes entre mes mains avant d'atterrir dans le saladier y demeura de longues minutes. Je l'épluchais soigneusement, consciencieusement, lui enlevant bien plus de peau qu'il n'en fallait. Lorsque, à la fin, nous comptâmes nos légumes, ma mère en totalisait treize, et moi, seulement onze...
Le temps que l'on mit à éplucher ces pauvres carottes, je ne l'ai pas compté, et cette journée-là, nous n'avons certainement pas dû manger à l'heure. Mais jamais je n'oublierai l'étincelle de fierté qui a brièvement éclairé le bleu de ses yeux, lorsque, d'un geste triomphant, couteau en l'air et sourire éclatant elle s'est écriée :
— J'ai gagné ! Ah, tu vois, que je suis encore la meilleure !!
Oui, Mamète, tu es, et tu resteras toujours la meilleure, tout au fond de mon cœur...

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