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La plume de l'espoir

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Joyce Attal

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Vendredi 19 heures, je viens de me connecter sur le site ; le thème du concours est enfin communiqué : L’ESPOIR, et quelques heures pour imaginer une nouvelle et l’écrire. C’est quoi l’espoir ? Comment écrire sur l’espoir ? Je ne sais pas. C'est une page blanche qui reste ouverte, et c'est sans espoir !
Samedi 19 heures, je n’ai toujours aucun sujet, autant se dire qu’il n’y a aucun espoir de concourir cette année ! Et quand bien même je trouverais, d’ici une à deux heures, une idée à rédiger, il y a 2100 concurrents qui se sont inscrits ! Me mesurer à tous ces auteurs qui sont sûrement bien meilleurs que moi qui balbutie depuis peu quelques récits sur la toile, sans grand succès, je dois l’avouer, me glace les doigts au point qui n’arrivent plus à se déplacer sur mon clavier d’ordinateur.
Dimanche 9 heures, toujours rien, ni histoire, ni personnage, ni projet, le néant...
Et puis, soudain, une première prise de conscience : le vide n’exclut en rien l’espoir de trouver un truc géant à écrire avant 19 heures, ce soir !
C’est comme si j'étais prise d’une sorte de vertige, toutes mes pensées s’entrechoquent dans ma tête. L’une d’elle, folle, audacieuse, me fait vaciller. Je vais écrire sur moi, sur mon ambitieux désir de devenir un écrivain célèbre, sur l’espoir intarissable, qui serre mes tripes, dès que je publie une nouvelle, sur « ce sale espoir », pour citer Jean ANHOUIL, parce que je m’obstine à croire que rien n’est perdu d’avance, que tout peut être modifié, à imaginer que la fin ne peut être autre qu’un coup de théâtre inattendu, non anticipé, une surprise qui va dans le bon sens, celui de la vie, de la réussite, du bonheur, parce que je fais partie de ces insensés qui ruminent le temps qui passe pour en faire un lait riche et généreux, parce qu’en bref, je veux espérer !
J'écris quelques mots... l'euphorie autobiographique bute... Non. J'ouvrirai une lucarne sur une existence, j'offrirai aux lecteurs la furtive vision d'autrui en proie à un questionnement commun à chacun, parce que l'espoir c'est ce sursaut que chacun a eu et aura au moment où son esprit, noyé dans le trou béant et aqueux du désespoir, cherche une once de lumière, un scintillement infime, un bruit familier à peine perceptible, une caresse de plume, un signe qui le fait espérer. Et comme un rouage qu'on aurait oublié de graisser parce qu'il était inaccessible, et qu'on cherche dans la belle machine qui entraîne le cœur et l'esprit, et vice versa, l'espoir grinçant les dents fait entendre son élégiaque mais audacieux crissement, celui qui fait vibrer la vie jusqu'à son âme.
Cependant, je ne suis pas un écrivain rigoureux, préparant son récit, traquant les détails à dévoiler pour le rendre intéressant, affublant de ses personnages de caractéristiques incontournables, et c’est bien là mon problème : j’écris en inventant au fur et à mesure les évènements, sans savoir où iront mes personnages, transformant les scènes et les lieux au gré de l’histoire, ma seule priorité étant, néanmoins, que le drame aboutisse à une fin heureuse, afin de ne jamais attrister les lecteurs que la réalité, dans laquelle ils sont immergés au quotidien, retient enchaînés à leur propre tragédie. Ces enjeux me rendent mon espoir d'écrire !
Réflexion : pour ouvrir une brèche optimiste dans l’obscurité du monde qui nous recouvre, il faut s’être éduqué à la lecture des contes qui fabriquent un univers dans lequel le mal est vaincu par le bien, peu importe les étapes douloureuses à traverser si les héros se battent sans jamais renoncer à envisager le changement comme la victoire sur le mal. Mon personnage n’aura rien d’un héros, il mènera une existence sans troubles, ni excès.
C’est le monsieur tout le monde qui vient d’assister, devant son grand écran, à la diffusion d’un terrible attentat. Il est horrifié, atteint dans son cœur, en entendant les cris des blessés et les celui des sirènes des pompiers. Il se dit que le monde va mal, que ce qui vient de se produire en est la preuve, et qu’il est bien content d’avoir renoncé à la paternité. Cependant, au moment même où cette idée traverse son esprit courroucé, une forte émotion le secoue, il pleure, il sait qu’au fond de lui, il aurait aimé prendre dans ses bras son enfant, guider ses premiers pas, l’éduquer à l’amour et au respect de chaque chose et au plaisir de fouler la terre, à celui de vivre... Il doute, transi d'angoisse. Comment aurait-il fait pour lui éviter de crever criblé de balles par un fou plein de haine ? Comment aurait-il, lui-même, supporter la nouvelle de sa mort ? Non ! Non !
Souvenez-vous du conte. Voilà pourquoi l’histoire qui prédit la mort imminente de la gentille Aurore piquée par l’aiguille d’un fuseau, le jour de ses seize ans, n'a pu anéantir le moindre désir d’enfant : le conteur métamorphosa l'odieuse destinée, et rapporta que la jeune fille fut juste endormie pour cent ans et qu’elle fut promise à un bel avenir, sitôt que son sauveur, le Prince, la baiserait sur les lèvres afin de l’éveiller au mariage qui leur donnerait « beaucoup d’enfants ». Plus d'affreuse agonie, mais une guérison propice à redonner espoir.
Voilà notre personnage qui imagine, un instant, les yeux perdus dans le vide, loin des images morbides qui défilent sur l’écran, sa joie d’assister au mariage de son rejeton. Le commentaire télévisé s'est modifié, il tend l'ouïe, les journalistes parlent des rescapés, qu’ils sont en train d'en interroger, certains confient à quel point ils sont partagés entre des sentiments contradictoires qui les rendent heureux d’être vie malgré leurs blessures et leur douleur, et tristes de constater qu'autres ont exprimé leur dernier souffle bien avant d’avoir pu être sauvés. N’est-ce pas cela qui lui tord le cœur en ce moment ? Cette vision de la vie arrachée à une mort injuste qui s’affiche sur son écran comme pour émousser cette "putain" de réalité n’est pas une fatalité ! Il reste toujours ceux qui enterrent leurs semblables, ceux qui ont ce rôle difficile de vivre le lendemain avec pour promesse que cela ne se reproduira plus, alors qu’on prône la prudence avec, pour avertissement, le risque que cela ou pire nous guette encore, mais aussi, avec pour victoire la rage d'être debout face à l'ennemi.
Ici, le narrateur, moi, dévoilera quelques informations sur son personnage qui se nomme Alexandre Dupont, qui a une quarantaine d’années, un métier de pâtissier - c’est important de l’ajouter afin de le peindre avec les rondeurs sucrées de la générosité de ces artisans de bouche qui œuvrent dans le but de répondre au désir d’autrui à qui ils procurent du plaisir immédiat, et tellement nécessaire aujourd’hui. Alexandre n’est donc ni marié, ni père, il a une amie attitrée avec laquelle il n’a pas engagé sa liberté qu’il a peur de la perdre. Néanmoins, toutes ces pensées qu’il a eues lors de la diffusion télévisée de l’attentat meurtrier prouvent qu’au fond de lui, c’est la crainte du futur qui le conduit, annihilant son objectif de fonder un foyer, plus que sa volonté de protéger sa jalouse liberté.
Le pâtissier a éteint la télévision, il est seul, la nuit a assombri le ciel parisien, il écoute les bruits nocturnes qui justifient l’oracle tragique : cette nuit la mort a frappé sans distinction, qu’ont fait les humains pour mériter un tel châtiment ? Qui sera le prochain sur la liste noire des fous sanguinaires qui assassinent ? Un hurlement de sirène fait trembler les carreaux de son appartement, Alexandre tremble, non de frayeur, mais de colère ; il refuse d’accepter la situation. La crise actuelle devrait être comprise comme un palier, une sorte de gouffre, de fond que les hommes ont fini par toucher, incapables de maîtriser l’évolution irréversible qui les emporte comme dans un torrent de lave brûlante. L’humanité est acculée à sa propre finalité à moins qu’elle fasse renaître l’Espoir. Ah oui ! se dit le pâtissier, ébahi par la profondeur de sa réflexion, il est temps d’éduquer les gens à garder l’espoir d’un renouveau meilleur... Pangloss aurait-il fait mieux lorsque Candide lui aurait demandé, naïvement, de trouver une explication à l’horrible et injuste évènement ? Alexandre ouvre de grands yeux comme pour éclairer sa propre pensée et lire les derniers mots de VOLTAIRE : « Il faut cultiver son jardin », ne serait-ce pas cela les vraies paroles à répéter à son fils dès qu’il sera apte à comprendre que son existence dépend nécessairement de son engagement à construire un avenir pour lui, certes, mais aussi pour les autres, dans lequel la liberté aura un sens et une valeur : ceux de la vie elle-même, et du respect que tout être vivant est en devoir de lui rendre.
Alexandre décide d’appeler son amie, Emilie :
- Emilie, je viens d’éteindre la télévision, je n’en pouvais plus de souffrir dans ma chair de tous ces morts innocents. Je voudrais te faire part d’une décision très sérieuse.
- Ah ! Et quoi donc ? La jeune femme se sent défaillir en écoutant les paroles de celui qu’elle aime.
- Veux-tu m’épouser ? Je voudrais que nous ayons un fils... ou une fille... enfin ce qui viendra, lui demande-t-il sans respirer, très vite, d’un ton ferme.
- Oui, je ne veux que cela.

La réponse d’Emilie est rendue sans hésitation. Elle a oublié que Paris est en larmes, qu'on parle de guerre, de réchauffement climatique, qu’on est terrorisé. Elle sait que ce qui déterminera le futur naîtra de l’amour qu’elle et Alexandre donneront à un petit être humain qui grandira entre elle et lui.

L'espoir renaît au sein même du berceau qui enfantera à son tour.

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