La pluie, et alors?

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Dire la vie, voilà pourquoi j’écris. Dire la vie, c’est dire le monde. D’abord la nature, celle de ma Guadeloupe en particulier. Puis l’homme et son humaine condition. Et les deux se  [+]

Image de Été 2020

C’était une fin d’après-midi de pluie, un de ces jours moroses où même la mer pleure de dépit. Les hibiscus se ferment, résolument ; les flamboyants jettent, épuisés, leurs étoiles écarlates et même le jardin croule sous le poids de l’eau.
Il riait aux éclats, dégoulinant comme un grand parapluie quand il est entré, inondant les tommettes du salon.
Elle, surprise, attendait : un mot, un geste, une excuse.
Il leva la tête, engloba du regard l’immense pièce et sourit, comme ça, calmement, presque intimement.
Et elle sentit monter en elle une sorte de colère mêlée de joie, un de ces sentiments inexplicables, incongrus.
Elle venait de finir un travail harassant : faire table rase d’un passé difficile. Papiers, photos, objets indéfinis, usés par le temps. Pourquoi avait-elle gardé ce programme de spectacle, ce ruban jaune paille ou ce caillou bleu ? Sa mémoire avait enfoui au plus profond d’elle-même les souvenirs qu’une amnésie bienfaitrice avait rejetés. Pourtant étaient revenus les scènes déchirantes, les discours humiliants, les coups, les pleurs, les cris. Ça l’avait dévastée, une fois encore, transportée à l’époque maudite où sa condition d’épouse allait de pair avec une soumission, un dévouement sans limites, dicté par la terreur de la violence de son compagnon. Il lui avait peu à peu construit un enclos, lui offrant de temps en temps un soi-disant espace de liberté comme pour mieux l’emprisonner ensuite. Pas d’interdiction, non, mais l’assurance d’avoir à assumer les conséquences d’un moment à soi, loin de lui, loin de sa haine morbide et de son autoritaire emprise. Alors, elle avait fui ; il l’avait rattrapée, mais elle avait enfin pu s’en défaire. C’était il y a quelques mois seulement.
Suivirent des jours d’angoisse folle, de solitude effrayante, de peur panique, qu’elle avait compensés par l’alcool, des verres et des verres d’alcool. Incapable de se prendre en main, manquant de confiance en elle, elle avait traversé un désert jusqu’à trouver une oasis, cette maison, ce jardin, cette ville.
Et là, c’était décidé ; elle en avait fini de tout cela. Il y avait en elle, à cet instant même, une paix infinie.
Mais cet homme-là, celui qui venait d’entrer, dégoulinant de pluie, investissant son espace, cet homme-là qu’elle connaissait un peu, venait troubler sa tranquillité si chèrement gagnée. Que venait-il faire avec ce rire clair, ce regard intrusif et moqueur, ce grand corps encombrant ? Que voulait-il d’elle ? Qu’avait-elle fait auparavant pour qu’il se permette cette légèreté dans l’attitude, cette assurance dans le geste ? Ou que n’avait-elle pas fait ? Elle l’avait souvent croisé, appréciant sa bonne humeur et son allant. Elle croyait aussi se rappeler une discussion de fin de soirée, embrumée dans des vapeurs d’alcool, dans l’excitation du moment ; des confidences, peut-être, qu’elle avait pu se permettre et dont elle ne se souvenait pas. À moins que ce ne fût lui qui eût ouvert les portes de son intimité, qui l’eût entraînée à le mieux comprendre, à penser qu’elle puisse être une amie ? Et cela lui aurait donné un droit d’intrusion ?
Elle réalisa que ce premier mouvement d’humeur n’était que le point d’orgue de son entreprise à solder le passé. Il n’y avait rien eu de grave, rien de violent, rien d’intrusif, en fait. Seuls son pas et sa voix avaient rompu l’atmosphère paisible, mais d’une note joyeuse et légère.
— J’ai bien peur de déranger ! Et en plus, c’est un dérangement mouillé !
— Oui, effectivement, un peu mouillé, mais ce n’est pas grave !
— Je passai par là ; vous m’aviez dit de venir prendre un plant de cette liane rose.
— Ah, oui, bien sûr !
Elle le fixa et se souvint vaguement de ce matin difficile où elle ne voulait pas rentrer. Elle était tombée en panne devant la maison et il passait par là. Il avait poussé sa voiture dans le jardin. Elle n’était pas entrée et il avait eu l’air surpris, mais n’avait rien demandé, si ce n’est le nom de cette si belle liane rose étoilant la clôture. Le nom de cette liane rose, elle ne le connaissait pas, mais elle lui avait proposé de repasser un jour. Puis, il avait poursuivi son chemin.
Aujourd’hui, il avait eu la délicatesse de ne pas lui rappeler les circonstances exactes. Il faut dire qu’elles n’étaient pas en son honneur à elle. Une fin de soirée qui se termine au petit matin, à l’époque, c’était la gueule de bois assurée.
Elle prit un parapluie.
— Venez, je vais vous montrer.
Il la suivit dans le jardin, se faufilant sous le parapluie qu’il empoigna d’office.
— Laissez ; je vais le tenir sinon vous allez m’éborgner !
Elle se mit à rire ; elle le regarda. Ils s’attardèrent quelques secondes, là, un peu interdits.
Ils allèrent près de la clôture, claudiquant l’un et l’autre sous l’étroite protection. Un coup de vent survint et ils durent rebrousser chemin vers la maison, sautant joyeusement par-dessus les flaques d’eau.
Ils s’ébrouèrent ensemble sur la terrasse, rirent de leur mine défaite et trempée.
— On ressemble à des chiens mouillés !
— Parlez pour vous !
— Vous êtes un peu, comment dire ? Décoiffée, voilà, décoiffée.
Elle jeta un œil dans le miroir et s’esclaffa, à la vue de son visage trempé et de ses cheveux ébouriffés.
— Remarquez, vous pourriez aussi vous regarder ! Allez, venez, je vais faire du thé.
Il la suivit dans la cuisine.
Elle se saisit de la bouilloire, y mit de l’eau puis ouvrit le placard.
Un cri et le placard se vida à ses pieds : thé, café, riz, pâtes…
Elle le regarda :
— Il n’y a pas mort d’homme, n’est-ce pas ?
Alors, ils éclatèrent de rire et ramassèrent ce qu’ils purent.
— Vous devez penser que je suis maladroite ? Eh bien, je suis maladroite.
— Oui, effectivement, mais il n’y a pas mort d’homme, ni de femme, alors…
Soudain, elle s’arrêta :
— Il y a bien longtemps que je n’ai pas autant ri !
— Je dois dire que moi non plus. Notez qu’il ne faut pas grand-chose pour rire.
— Peut-être, mais il faut être disponible, je pense.
— Disponible, c’est-à-dire ?
— Ne pas avoir l’esprit encombré.
— J’en déduis que vous n’avez pas l’esprit encombré.
— Je n’ai plus l’esprit encombré ; je viens de faire du ménage.
— C’est usant de faire du ménage.
— Usant, mais après, on se sent aussi bien que quand on a fait un exercice physique.
— Moi aussi, j’ai fait un peu de rangement.
— Vous voulez me raconter ?
— Non, j’ai déjà expédié les paquets pour ailleurs.
— C’est ce que je me suis dit également.
Ils s’arrêtèrent, l’un comme l’autre.
Comment en étaient-ils arrivés à cette soudaine intimité ?
Ils se le demandèrent et se le dirent l’un à l’autre. C’était simple : un moment d’humanité pure où chacun reconnaît sa fragilité, sa propension à être ébréché par quelqu’un, par les événements, par la vie.
Ils restèrent ainsi longuement à parler d’eux, mais aussi à se taire.
La pluie avait cessé. Le jardin ruisselait de perles de cristal accrochées aux rayons du soleil. Il y avait dans l’air une indicible pureté, comme si l’eau du ciel avait lavé le monde de ses miasmes. Le flamboyant avait semé ça et là quelques-unes de ses étoiles orangées. Mais l’équilibre du jardin était conservé.
Il y eut un moment de suspens. Magie d’un instant de communion de la nature et des hommes. Instant gorgé d’amour pour un monde qui ressemble tellement à la vie humaine : colères, combats et révoltes, mais aussi joies, harmonie et renaissance.

Il la regarda un instant, soudain plus sérieux. Leurs regards s’arrimèrent l’un à l’autre, aimantés soudain, sans qu’on n’ait pu rien prévoir. Il s’approcha un peu. Elle ne recula point. Il prit ses mains, les respira, leur transmit son souffle chaud. Il fixa ses yeux verts dans le mordoré de son regard : pierre dans le feu, froid dans le chaud.

La porte s’ouvrit sur le jour naissant. L’aube parfumée entra, glissant ses longs doigts mauves sur le hall endormi. Le chat suivit, s’arrêta dans le premier rayon de soleil pour lisser ses oreilles fripées par une nuit de chasse, fit vibrer sa moustache d’un rapide coup de griffe et grimpa les marches qui menaient à la chambre.
Elle dormait, le bras droit remontant ses cheveux sur l’oreiller, le visage épanoui en un rêve sans doute merveilleux. Le chat se coula contre ce corps encore moite de la chaleur nocturne, risqua une langue rose sur la joue reposée, ronronna de plaisir quand elle ouvrit les yeux.
L’aube ! Déjà l’aube ! Elle étira son corps rassasié puis lança les pieds sur le tapis de crin, glissa d’un bond vers l’escalier et dansa gaiement dans la cuisine. Vite, un thé, une passoire, la casserole sur le feu, le bol vernissé et… du pain croustillant que l’on avait posé.
Ah oui ! Déjà parti ? Douceur et passion que cette nuit dorée. Un oiseau de passage qui se pose un instant. La cage n’a ni barreau, ni clé, ni porte, ni… Il n’y a pas de cage. Seulement du pain frais qui attend sur la table.

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Véronique Goossens · il y a
Beaux moments d'intimité... Vous me donnez faim avec votre pain frais croustillant. Hihi...
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Tnomreg Germont · il y a
les instants de bonheur ....👍❤
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Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
Merci
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Une belle tranche de vie à savourer comme on le sent en toute liberté, comme cette plume.
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Mireille Béranger · il y a
Voilà un bien joli texte... Spontané dans les dialogues, poétique dans les descriptions, saupoudré de réalisme.
Pourquoi ressentons-nous parfois, pour un ou une inconnue, un sentiment inexplicable, indéfinissable ? J'ai aimé, au fil des lignes, me poser la question... J'ai aussi apprécié l'idée de la traversée d'un désert aboutissant à l'oasis, ainsi que l'image de la liane rose... Ai acquiescé à l'énumération des ingrédients de la vie... Et, pour les savourer, j'ai retenu les deux dernières phrases pleines d'espoir : "Il n’y a pas de cage. Seulement du pain frais qui attend sur la table".
Ce moment de lecture fut très agréable. Merci, Odile.

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Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
Un des grands mystères de la vie, cette attirance spontanée, la certitude qu'on peut partager un bref moment de vrai bonheur, sans rien voir que l'instant présent. Magique!
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mariedeville · il y a
Bien aimé votre texte
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Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
Merci
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De margotin · il y a
Magnifique. J'ai aimé.

Je vous invite à découvrir mon nouveau recueil de poèmes en lice au grand prix du manuscrit 2020.
veuillez cliquer sur ce lien http://www.lajourneedumanuscrit.com/Stigmates
Pour lire l'extrait et sur j'aime pour connecter, puis sur j'aime à nouveau si vous voulez le soutenir au grand prix de la journée du manuscrit. Merci beaucoup
Salutations chaleureuses

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Mireille Bosq · il y a
On ne saura rien de leur âge, de leurs goûts mais on pourra tout deviner. Ils ont pris le raccourci de l'instant et cela suffit à balayer tout le reste. Belle écriture.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un oiseau de passage . Comme une rencontre ...sur la route de Madison .
Très belle intrigue qui se développe avec délicatesse.

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Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
Un instant de magie, à saisir...
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Marie Landric · il y a
Très jolie écriture.. Beaucoup de justesse pour décrire l état de révolte interne.
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Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
La vie n'est pas un long fleuve tranquille....
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Julien1965 · il y a
L'histoire d'une reconstruction...Un style accrocheur, justesse des dialogues et évocations de l'état intérieur de la narratrice.

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