La plage

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Tout jeune, j'ai toujours aimé raconter des histoires, ma tête en est pleine. J'ai décidé dernièrement de tenter de les coucher sur le papier de peur qu'elles ne se perdent à jamais...

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La sculpture de troncs et de bois flotté, plantée au centre de la langue de sable blond bordée de cocotiers géants, commençait à prendre forme. Depuis trois jours déjà, sous l'œil curieux des routards hippies et des villageois thaïs, la pyramide atteignait maintenant quatre mètres de haut, les piliers porteurs attachés entre eux avec de la ficelle de récupération. Des bouts de bois secs de toutes tailles étaient enfoncés dans la structure en forme de tipi par les promeneurs de passage. Les nombreux enfants locaux, suivis par des chiens maigres et dociles, s'étaient mis à aider Dan dans la construction de cet énorme bûcher.
Il y avait bien eu quelques timides feux de camp certains soirs, mais de mémoire, personne n'avait jamais réalisé un tel ouvrage sur cette plage au sud-est de l'île de Koh Phangan, en Thaïlande.

Le lendemain, samedi 5 décembre 1987, Dan fêtait ses trente ans, et il avait invité tous les résidents de la plage, les farangs, ou étrangers, une quarantaine au plus, comme les locaux qui œuvraient dans la demi-douzaine de petits bars et restaurants bordant la mer.
Les touristes présents, certains vivant ici depuis des mois, venaient des USA, du Royaume-Uni, de Scandinavie, d'Italie, d'Allemagne, d'Australie ou comme lui, de France. Cette tribu de voyageurs avait atterri sur cette plage du Sud-est asiatique après un atterrissage à Bangkok, suivi par onze heures de bus jusqu'à Surhat Tani. Dans cette grande ville ingrate boudée des touristes, ils avaient pris un ferry pendant deux heures et demie pour Koh Samui, déjà très touristique à l'époque, puis une petite jonque d'une douzaine de mètres, pilotée par un Hollandais taiseux, les avait débarqués au port de Thongsala, sur l'île de Koh Phangan. Là, une charrette de bois tirée par un buffle aux cornes impressionnantes avait pris en charge les sacs à dos des routards, traversant sur une mauvaise route de terre battue rouge cette partie de l'île sans voiture ni scooter.
Étape après étape, depuis Bangkok, les voyageurs avaient quitté la foule et la civilisation, remontant le temps.

Haar Rin Beach était un véritable petit paradis !
Sous les cocotiers, des bungalows de bois rustique, sans eau ni électricité, composés d'une chambre avec un maigre matelas et une moustiquaire, ainsi que d'une terrasse d'où flottaient des sarongs multicolores, formaient le village des touristes. Dan payait son logement dix bahts par jour, soit quatre-vingts euros par mois.
Chaque site avait un restaurant où travaillait souvent une famille complète, des grands-parents aux petits-enfants. Ce n'était guère qu'un préau de bois et de feuilles de palmiers reposant sur une chape de béton et ouvert aux quatre vents. Les femmes accroupies cuisinaient à même le sol. Un groupe électrogène fournissait l'électricité pour la réfrigération, les quelques ampoules et la sacro-sainte vidéo du soir.
Au mur de chaque établissement, il y avait la photo du roi Rama IX, qui en cette année 2530 du calendrier bouddhiste, était au pouvoir depuis quarante-deux ans. Et bien sûr toujours la petite maison des esprits avec le petit hôtel à offrandes où brûlaient des bâtons d'encens.
Tommy, le propriétaire des bungalows où vivait Dan depuis maintenant quatre mois, lui avait raconté que ses frères avaient hérité de la plantation de cocotiers à l'intérieur de l'île et que lui, comme il était fainéant et n'aimait pas travailler la terre, son père ne lui avait laissé que ce petit bout de terrain sur la plage !
Pendant que ses frères transpiraient dur dans le commerce ingrat de la noix de coco, Tommy, une grosse chaîne en or autour du cou, était maintenant propriétaire de douze bungalows et d'un bar-restaurant ouvert matin, midi et soir, sept jours sur sept.

La nuit était tombée d'un coup et d'assez bonne heure, comme c'est le cas sous les tropiques, le soleil se couchant derrière les sommets de la jungle en embrasant le ciel. La lune qui était pleine ce soir-là et était apparue aussitôt au-dessus de l'horizon là où le soleil se levait chaque matin.
Du restaurant de Tommy, la musique était maintenant gérée par un jeune DJ thaï à qui l'on avait remis des cassettes. La playlist était des plus hétéroclites vu les origines diverses des touristes : The Cure, U2, Talking Heads, Bowie, Bruce Springsteen ou encore Kate Bush, Tom Petty ou Indochine.
Donc pas de film sur les télévisions des restaurants ce soir là, l'ambiance était partout à la fête.
Des grosses darnes de barracuda ou des poulets aplatis en crapaudine grillaient sur les barbecues pendant qu'une multitude de légumes colorés chantaient dans les woks à même le sol sur des foyers de charbon. Les filles, qui étaient souvent totalement nues sur la plage pendant la journée, la plage étant petit à petit devenue naturiste, s'étaient habillées et maquillées pour l'occasion. La plupart des garçons étaient vêtus de blanc, ce qui mettait en valeur le bronzage de plusieurs mois. Tout le monde faisait la navette entre le restaurant de Tommy, le Back Yard Pub et les trois autres établissements et le lieu du futur bûcher autour duquel des chaises de jardin blanches en plastique avaient été installées.
Dans les cris du groupe rassemblé sur la plage, Dan mit enfin le feu au bûcher qui s'enflamma dans un crépitement d'enfer. Mario, un ami italien, lui avait remis un gros sac de champignons séchés qu'il faisait passer de mains en mains et qui allaient rendre la soirée magique. Les Thaïs sticks de cannabis faisaient tourner les têtes et des bangs de bambou ici et là faisaient entendre leur glouglou caractéristique. Parfois, l'odeur plus âcre de l'héroïne qui était brûlée sur du papier d'aluminium et dont on inhalait les toxiques volutes de fumée blanche, parvenait aux narines de Dan. Maurice, un Québécois de Montréal, distribuait à la ronde des buvards de LSD, accompagné d'une jeune brunette aux yeux bleus qui venait d'arriver. Les bières Singha et le whisky thaïlandais Mékong coulaient à flots.

Vers minuit, les bars et les restaurants un à un fermèrent, éteignant leur générateur. Dans l'unique lumière naturelle de la pleine lune et le silence retrouvé, hormis pour les bruits de la jungle alentour, une vingtaine de personnes se retrouvèrent autour du brasier qui promettait de se consumer doucement toute la nuit. Quelqu'un se mit à jouer de la guitare, accompagné d'un autre à l'harmonica. Mario alla enfin chercher son saxophone.
Maurice présenta la jeune inconnue brune à Dan, lui souhaitant un tonitruant « Bon anniversaire mon chum ! ». Elle avait des yeux bleus magnifiques, s'appelait Hella et était Danoise. Elle avait vingt-deux ans, et venait d'arriver seule en provenance de Goa. Au bout de dix minutes, sa tête reposait sur son épaule et bientôt Dan l'entraîna dans son bungalow où il devait reprendre une bouteille de Mékong et un paquet de Krong Thip, les seules cigarettes que l'on trouvait sur l'île. Le plus naturellement du monde, ils s'allongèrent sur le matelas en fibres de coco et firent l'amour, sous la brillance mystérieuse de la lune complice, bercés par le concert improvisé. Parfois la musique s'arrêtait, quelqu'un racontait une histoire entrecoupée de rires.
L'ambiance était magique autour du feu de camp.

Ils étaient encore une douzaine allongés sur le sable avec Dan et Hella alors que le soleil se levait maintenant. Ils virent en même temps le bateau noir qui doucement approchait, roulé par les vagues, le mât et sa petite voile déchirée bientôt rabattue sur le pont. Ce qui leur paraissait étrange, car aucune embarcation n'était jamais venue mouiller sur leur plage. Ils semblaient aussi beaucoup trop nombreux à bord, et tous étaient vêtus de noir.
« Ostie ! Ce sont des maudits pirates en crisse-là ! » s'écria en premier Maurice.
« Non, ce sont des boat-people ! » réagit Mario.
« Allons voir ! ». Péniblement, il se leva, entraînant avec lui Maurice, Hella, Dan et les autres.
La petite troupe, qui n'avait pas dormi, s'avança vers l'embarcation en titubant un peu.
La jonque de bois, grossièrement peinte en noir mat de la quille au pont, longue d'une quinzaine de mètres, était maintenant échouée sur le sable comme une baleine morte, son mât et sa voile de patchwork gisant dans l'eau et balayés par le surf.
Les réfugiés, une trentaine environ, surtout des hommes, tous habillés d'un même vêtement rudimentaire, une sorte de pyjamas noir, la tête protégée du soleil par le krâma, l'écharpe typique en coton composée de petits carreaux blancs et rouges que portent les Cambodgiens, s'étaient regroupés, impassibles, assis sur leurs talons à l'ombre des cocotiers.
Tous les farangs de la fête étaient maintenant là autour d'eux, encore ivres et un peu défoncés. Dan échangea quelques mots en français avec l'un des réfugiés et bientôt les jeunes fêtards rappliquaient avec de l'eau et du riz achetés aux restaurateurs qui se tenaient craintivement à distance. Les réfugiés mangeaient et buvaient doucement, en silence.
Dan ne pouvait s'empêcher de penser à la chanson de Gold, « Capitaine abandonné » : Ils ont quitté leurs terres,
Leurs champs de fleurs
Et leurs livres sacrés,
Traversé les rizières
Jusqu'au grand fleuve salé...

Tommy arriva finalement inquiet, il demanda aux touristes de se tenir à l'écart des boat-people en attendant l'arrivée des forces de l'ordre.
Les réfugiés, qui avaient par une chance inouïe, échappé au terrible régime des Khmers rouges, à la guerre contre les Vietnamiens puis à la navigation incertaine à travers le golfe du Siam, quelques heures plus tard suivaient docilement, deux par deux, trois militaires thaïlandais armés et disparaissaient sur la route à travers la jungle en direction du port de Thongsala.
De là, ils rejoindraient sans doute le camp de Surhat Tani en attendant l'asile politique en France, aux USA ou au Canada.
Ils laissaient là cette plage, qui avait été un court instant pour eux, leur première terre de liberté retrouvée, aux jeunes occidentaux insouciants qui en avaient fait un paradis artificiel.

*********

Depuis trente-quatre ans maintenant, la Full Moon Party de Koh Phangan est le plus grand rassemblement de l'Asie du Sud-Est pour les fêtards russes et occidentaux. Sex, drugs and rock' n roll...
Elle a lieu tous les mois de l'année à la pleine lune, et il faut réserver des mois à l'avance, car il y a parfois de 15 000 à 30 000 festivaliers sur la plage qui se déhanchent maintenant sur de la musique électro, house ou psy trance !
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Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un RE-vote pour cette plage, victime de son succès ... et des pirates !
Image de Daniel FAUQUENOT
Daniel FAUQUENOT · il y a
Un grand merci, seulement de retour aujourd'hui depuis le piratage!

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