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FINALISTE
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Sur son plateau en plastique rouge, le decaffeinato, le carré de sucre et la petite cuillère.
Chaque jour, engoncée dans sa panoplie de secrétaire, Guylaine répétait les mêmes gestes, laissait le même espace de part et d’autre du gobelet, avec le même souci de satisfaire les exigences de son patron qui, comme beaucoup de ses semblables, aimait que les choses se reproduisent selon un ordre parfaitement établi.
Un jour, elle avait bien osé une petite fantaisie, avec un macchiato. « C’est quoi, cette crème immonde ? » s’était-il écrié en repoussant avec dégoût le monticule de mousse marronnasse surplombant le liquide encore fumant. Soudainement, elle s’était sentie aussi creuse qu’une microbulle de crème fouettée. Quelle idiote ! Que lui avait-il pris, de faire preuve d’autant d’initiative ? Elle le savait, pourtant : chez Pilzen, le fabricant danois de verre trempé qui l’employait depuis plus de vingt-cinq ans, tout dérapage se payait cher. Très cher. À la prochaine boulette, on ne lui ferait pas de cadeau.

Ce jour-là, son plateau élégamment posé sur une paume de main fléchie façon reine égyptienne, elle se dirigea d’un pas alerte vers le bureau présidentiel. À quelques dalles de moquette de la porte restée entrouverte, elle stoppa net. Aujourd’hui, son chef n’était pas seul. Cette silhouette massive, en contre-jour, elle l’aurait reconnu entre mille : c’était Henri Braque, le responsable du département « verres dépolis ». La discussion semblait très animée, les deux hommes s’agitaient, des éclats de voix s’échappaient de la pièce, lui chatouillant les tympans au passage. Aucun courtisan dans le couloir, Guylaine s’approcha à pas feutrés. Que pouvait-il bien se tramer de l’autre côté de la cloison ?
À cet instant précis, elle eut l’étrange impression que des dizaines de cornets acoustiques poussaient sur son pavillon auriculaire, pour venir se ventouser à la paroi vitrée et aspirer la conversation. Il était question de rénovation. Oui, c’était bien ça, il s’agissait du projet de rénovation de la piscine municipale de Bourges. Ça parlait carrelage, mosaïque, besoin de main-d’œuvre... Le nom de Dépault fut cité. C’était un bon gars, Yves Dépault. Tout le monde le connaissait ; un dinosaure de Pilzen, un des rares employés du centre de recherche et développement à avoir rejoint l’entreprise depuis sa création, avant le rachat par les danois.
Guylaine tendit l’oreille de plus belle : « Oui, on va tenter le coup... Dépault, licenciement sec... On verra bien... Hein ?... Parfaitement, ce sera une première... Non, non, aucun risque... Fais-moi confiance, j’en ai fait d’autres... »

Le sang de Ghylaine ne fit qu’un tour : on s’apprêtait à licencier Yves ! Impossible ! Il était exemplaire, Dépault. Si encore il avait fait partie des salariés qui grippent le système, rechignent à la tâche, copinent avec les partenaires sociaux, tirent au flanc, tombent malades sans préavis, posent des RTT et passent plus de temps à la pause-café que devant la paillasse... Mais ce n’était pas le cas. La bourde devait donc être de taille, pour qu’il se retrouve sur la sellette.
Dans la pauvre cervelle en ébullition de Guylaine, ces mots n’en finissaient pas de résonner, aussi sourdement que les notes d’une danse macabre : «Dépault, licenciement sec. » Que faire ? Débarquer en trombe dans les locaux des représentants du personnel pour dénoncer l’affaire ? Bondir dans le bureau du patron pour crever l’abcès ? Non, une secrétaire ne pouvait s’offrir le luxe d’une telle rébellion.
Alors quoi ? Aller porter plainte à l’inspection du travail ? Prévenir l’intéressé ? Le pauvre... Ou bien, solution de facilité, taire la chose. C’est ça. Mettre les débris de cette discussion dans un coin et les enfouir, bien profondément. Mais comment réussir à porter un tel fardeau ?
Dans l’après-midi, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. De la réception à l’entrepôt, en passant par la machine à café, Yves Dépault animait toutes les lèvres : « Yves ? Viré ?? Tu rigoles ! Si, si, ch’te jure ! Ouah, ça va faire un de ces foins ! »
Guylaine rangeait les clés de son armoire dans son pot à crayons bambou et s’apprêtait à quitter les lieux quand la sonnerie du téléphone retentit. Elle tressaillit : c’était le PDG ! Seconde lecture de vérification sur l’écran à cristaux liquides : oui, c’était bien lui, en chair et en os.

— Oui, monsieur... Que... Que puis-je faire pour vous ?
— Passez me voir d’ici une dizaine de minutes, je vous expliquerai.
— Très bien, à tout de suite. 

Pour Guylaine, l’injonction tomba avec la violence d’une poutre balancée en plein sternum. Jamais, au grand jamais, elle n’aurait dû s’épancher dans le bureau de Nicole ; c’était enfreindre l’obligation de confidentialité à laquelle elle était tenue... À deux contre un, on l’avait identifiée comme la colporteuse de la rumeur qui faisait vibrer tous les pilzeniens. Mais après tout, il n’y avait aucune trace écrite... Quand bien même, était-ce suffisant pour justifier une sanction ? D’autant qu’elle faisait bien son travail, Guylaine. Très bien, même. La preuve, des félicitations étaient venues couronner son dernier entretien d’appréciation et dans ses dossiers comme dans sa vie, tout était extrêmement bien rangé, à l’image de la brochette de pochettes cartonnées suspendues dans son armoire métallique. Alors, comment une toute petite fuite viendrait-elle remettre en question vingt-cinq ans de bons et loyaux services ?
Son cœur se mit à battre à une vitesse inversement proportionnelle à la distance la séparant de la porte de son patron.
Elle frappa.

— Asseyez-vous. Bien. Je n’aime pas tourner autour du pot : je sais tout.
— Tout quoi ? fit-elle en mimant l’incompréhension la plus totale.
— Évitez ce petit jeu avec moi, Guylaine... Qu’est-ce qui vous a pris, de faire courir de telles idioties ? Ma réputation est en jeu, figurez-vous ! En tant que PDG, je suis garant du respect des valeurs humaines de Pilzen. Je traite les gens avec respect, moi ! Pauvre Dépault... Avez-vous au moins conscience de ce que vous lui faites subir, en allant raconter des âneries aussi énormes que votre manque de jugeote ? 

Dans un rapide croisement de bras, Guylaine s’empressa de coincer ses mains sous ses aisselles, enroula ses chevilles autour des pieds de chaise, accentua la bascule de son torse vers l’avant et, comme un caméléon s’agrippe à une tige de calendula, finit par complètement se rétracter sur son siège.

— Mais... Mais je ne comprends pas... C’est vous qui...
— C’est moi qui quoi ? tonna le numéro un danois.
— C’est bien vous, ce matin, qui avez parlé à Henri d’un licenciement sec pour Dépault. Vous avez même ajouté que vous en aviez déjà fait d’autres, qu’il n’y avait aucun risque à le sortir, que...
— Bon sang ! fit le PDG en tapant du poing sur la table.

Brusquement, son visage se crispa et il prit l’air du type qui vient de comprendre quelque chose :

— Pauvre sotte ! Ah ça, pour écouter aux portes, réinterpréter les propos à votre sauce et faire courir la rumeur tous azimuts, vous êtes imbattable ! Mais savez-vous au moins de quoi nous parlions, avec Henri ?
— Euh... Oui, je crois... Du projet de rénovation de la piscine municipale de Bourges, c’est bien ça ?
— Exact. Et à ce sujet, je n’ai pas dit « Dépault licenciement sec ». J’ai dit que grâce à ses dernières trouvailles sur l’assemblage des matériaux à base de silice, nous allions tenter de réaliser des murs en verre dépoli sans ciment sec.

Une déchirure sourde, d’une rare violence, fendit Guylaine du crâne aux orteils, comme du bois sec sous les coups d’une hache.

Le surlendemain, une lettre recommandée avec accusé de réception fut présentée à son domicile. Ajouté à l’affaire du macchiato, le cas Dépault scella définitivement le sort de Guylaine chez Pilzen.

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Margot Lauxer · il y a
Les grandes entreprises...Flippant!
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Isabelle Lambin · il y a
Il n'est jamais bon d'écouter aux portes ! Un bon moment de lecture.
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Aya · il y a
J'ai beaucoup aimé, je vote ! Faites un tour sur ma page et soutenez moihttps://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ma-vie-notre-combat-1
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Fred · il y a
Laurence Bourgeois décrit la vraie vie de l'entreprise sans concession et sans langue de bois. C'est parfois cruel mais le plus embêtant c'est que c'est réel! On en re demande.
Bravo

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Laurence Bourgeois · il y a
Merci Fred !
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Clarabt · il y a
Mes voix de nouveau
Bonne chance !

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Laurence Bourgeois · il y a
Merci Clarabt ! Nous verrons... A bientôt !
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Laorencia · il y a
Bravo Laurence
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Laurence Bourgeois · il y a
Merci Laorencia et pour votre gentil message sur mon mail... A bientôt !
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Wall-E · il y a
Ah, un calembour ! Et du plus bel effet !
Je commence a aimer votre style autant que votre vision de la société... disons du travail...
Wall-E

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Laurence Bourgeois · il y a
Merci Wall-E pour TOUS vos commentaires affutés sur mes 3 textes. Super ! A bientôt, Laurence
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Corinne · il y a
👍👏🤞
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Laurence Bourgeois · il y a
Merci Corinne !
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Alain Lonzela · il y a
Je confirme mon soutien et j'adore toujours autant le jeu de mots ;-)
Bonne chance

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Laurence Bourgeois · il y a
Merci Alain, nous verrons si le jeu de mot ira sur le podium...
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Alain Lonzela · il y a
Je vous le souhaite
Bonne chance

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Corinne · il y a
J’ai bien l’image du caméléon ...😉. Bravo Laurence! Fière de voter pour toi
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