La Piroë

il y a
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67 ans, mais ça ne va pas durer. Amateur de jeux de mots, je m'essaie aux nouvelles, à des aphorismes, à quelques poèmes que j'appelle rimailles. Je tente de rendre parfois mes textes ... [+]

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En hommage au grand Edgar


Je rêvais.
Mes coudes sur la table et le front entre mes mains. J'étais au-dessus d'une surprenante soupière qui renvoyait une couleur aussi déroutante que, peut-être, écœurante ; que contenait-elle donc ? Une soupe au lait grenadine où l'adjuvant aurait été, non point forcé, mais sur-forcé ? Une soupe à la framboise ? Une soupe au vin fané ? Où était-ce bonnement une simple soupe au sang ? En l'effleurant avec le bout de la cuillère, celle-ci y laissait une empreinte qui mettait un certain temps à s'effacer. Puis elle était absorbée. Avalée. Plus la moindre trace. Sauf, peut-être...

En y regardant bien, je perçus en surface un léger mouvement.
En y regardant mieux, j'aperçus une étrange embarcation qui tenait, par sa forme, du canoë typique de ces Peaux-Rouges criards, de si triste mémoire, et par ses proportions, de ces longues pirogues sillonnant les Grands Lacs africains, au rythme sec d'un griot aquatique improvisé. J'optais alors pour la nommer « Piroë ». À bord, et sur l'avant, l'un derrière l'autre, deux hommes pagayaient, en position indienne : à demi à genou et le torse bien droit. Sur l'arrière, deux autres semblaient aux aguets, vieux fusils au canon rouillé et, regards tors, épiant je ne sais quel danger pouvant surgir de derrière l'horizon ou d'ailleurs. Entre eux quatre, quatre passagers, allongés l'un après l'autre, face au ciel, mais mains derrière le dos ; ces mains derrière le dos leur donnaient l'apparence de prisonniers. Et ils en étaient sûrement. Eux avaient tous la peau sombre. Très sombre. Cette couleur de peau, ajoutée aux mains derrière le dos, en faisait des esclaves, enchaînés sans doute à quelque anneau de bronze caché au fond de la Piroë, qui avançait lentement, comme le trahissait son léger sillage.

Les esclaves avaient l'air reposés, détendus, sereins, alors que les autres hommes offraient un affreux rictus qui, peut-être, n'était autre qu'un semblant de sourire d'espérance, mais apparu après trop de souffrances, de fatigues, et d'horreurs. De temps à autre, ceux qui n'étaient pas couchés, pagayeurs et guetteurs donc, se nourrissaient en s'abreuvant de la soupe si rouge sur laquelle ils flottaient, à l'aide de vieux pichets en métal, moitié rouillés, moitié cabossés, mais heureusement, non fêlés. Puis les pagayeurs cessèrent tout mouvement et la Piroë s'immobilisa. C'est alors que d'un même mouvement, je vis les quatre esclaves se lever, et relayer les quatre autres. Ce n'étaient donc ni des prisonniers, ni des esclaves, mais des compagnons de misère ou d'aventure.

À leur tour, ils s'abreuvèrent, mais se positionnèrent différemment. Tout à l'avant, un pagayeur, suivi d'un homme armé, le regard vers l'avant ; tout à l'arrière, l'autre pagayeur, suivi de l'autre homme armé, tourné lui, vers l'arrière, tous quatre, en position africaine cette fois, assis, le corps courbé et les jambes pliées devant. Entre eux, les quatre relayés, qui dormaient déjà, étaient eux aussi allongés face au ciel, les mains derrière le dos, nouveaux faux esclaves ou semblants de prisonniers temporaires, l'air reposé, détendu, serein, alors que les pagayeurs arboraient désormais le sinistre rictus. De quel horrible passé cette Piroë venait-elle de s'échapper, et vers quel destin nageait-elle ?

Une forme apparut à l'horizon, grandissante, et plusieurs longues heures après, la Piroë longea les rivages d'une terre d'apparence aride, défendue par de gigantesques falaises, mais sans nul doute accessible, si j'en jugeais à cette curieuse veine de couleur encore plus sombre qui venait se mêler à la soupe. Ils s'en étaient également aperçus, car ils la suivaient. La veine charriait parfois des matières – végétales ? – en voie de décomposition. Bientôt, une sorte de crevasse horizontale s'ouvrait, et la Piroë s'y engouffra. Pendant longtemps, ils naviguèrent dans cet étroit défilé, ce canyon. Enfin, les rives s'élargirent et de suite, ils semblèrent mieux respirer. Le danger ne pouvait être que plus présent, mais ils me donnèrent l'impression de moins s'en soucier. Le canon des fusils était désormais posé sur les genoux, et non pointé vers je ne sais quel ennemi. La soupe, qui était devenue un sombre café au lait, avait cependant conservé quelques reflets carmins, quelques veines qui lui donnaient un air de couverture de livre ancien.

La rivière, si la soupe était un lac, le fleuve, si elle fut mer ou océan, le ruisseau, si elle était étang, le ru si elle était mare, ou la larme, si elle était le concentré de tous les malheurs et toutes les souffrances de l'humanité, depuis que le monde est monde, leur opposait de plus en plus ces sauts qu'il leur fallait franchir en portageant, comme dans le pays des Algonquins. L'épreuve était pénible, plus du fait de la longueur de la Piroë, qui la rendait peu maniable, que de son poids, et les huit hommes n'étaient pas de trop. Je ne sais plus le nombre de leurs suées et de leurs portages. Je voyais leurs muscles saillants trembler, et il me semblait entendre leurs cris d'effort et leurs plaintes de fatigue. Fût-ce la fatigue, où la fatalité, soudain, la Piroë leur échappa des mains et vint s'empaler sur un roc effilé qui la fendit sur la moitié de sa longueur.
Tout ça pour ça !
Ils l'abandonnèrent sans s'attarder. C'était des hommes à la décision rapide, et c'est à pied qu'ils continuèrent leur périple. Une épaisse végétation me les cacha un long moment. Mais de ma position, j'aperçus au loin la brillance d'une sorte de nouveau lac. J'y concentrai mon regard et patientai, mon état de rêveur me permettant tout.
Sur ce lac, en y regardant bien, je perçus en surface un étrange mouvement. En y regardant mieux, j'aperçus une étrange embarcation qui tenait sa forme de la Jaganda, radeau rectangulaire où chacun s'activait, cette fois, tous ensemble. Quatre ramaient, deux sécurisaient, et les deux autres manœuvraient un énorme gouvernail ainsi qu'une godille. Le sillage, bien qu'aussi régulier, était moins élégant que celui de la Piroë. La soupe changeait encore de teinte. Elle vira au brun foncé, au brou de noix, puis, enfin, à une sorte d'encre de Chine aux reflets durs et brillants. Les guetteurs avaient repris leur surveillance horizontale. À l'opposé du lac, une immense forêt laissait deviner ses sombres cimes.
Un instant, à mon grand étonnement, je me retrouvai parmi eux. Ils n'en furent pas surpris. Je les questionnai et ils semblaient me comprendre. Cependant, lorsqu'ils s'exprimaient, je ne compris rien à leurs sons gutturaux. Ils me montrèrent alors, tels des saints Sébastien, leur corps aux plaies multiples et purulentes où s'abreuvaient d'insatiables vermines. J'en restai confondu, puis, sans prendre congé, me retrouvai mes coudes sur la table et mon front dans mes mains.

Ils ne s'alimentaient plus. La soupe leur renvoyait leur visage émacié. Sentaient-ils un danger ? Ils prirent tous soudain peur. C'est alors qu'une ombre s'abattit sur eux, malgré un ciel sans nuages, et un énorme aigle pêcheur, qui n'avait rien de l'oie d'Andersen, s'empara du radeau et de ses occupants. Bientôt, il se posa sur son aire où l'attendaient quatre affreux aiglons mutants, aux corps d'aigles, mais aux têtes de rats. Chacun ne fit qu'une bouchée de deux victimes. Le repas consommé, l'aigle se saisit de nouveau de l'inutile radeau, et s'en alla le lâcher au-dessus de rochers où, à ma grande surprise, il ne se fracassa pas. Il se plia en deux, ressemblant à un livre.

Je trempai alors mon index droit, dont j'avais taillé l'ongle en pointe, dans cette soupe, et ne ressentit ni froideur, ni chaleur, ni tiédeur. Pas même un semblant de sensation d'humidité. D'ailleurs, il en ressortit sec. Je pus cependant sur les pages de ce radeau livre, écrire ce récit, afin que nul n'ignore le sort de ces héros rimbaldiens, car c'était bien des héros, victimes d'un tragique destin, digne de la légende arthurienne et des autres chevaliers désormais maudits, à la recherche de je ne sais quel Graal, ou rescapés temporaires d'un bateau voué à devenir fantôme.

Je suis si vieux, je suis si las que j'en ai oublié mon nom. Il y a longtemps, très longtemps, dans une vie antérieure dont des bribes me reviennent parfois, on m'appelait Edgar. De bien méchantes langues m'avaient alors surnommé, post mortem, Le More de Baltifou.
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Hans Helskald · il y a
Une bien délicieuse soupe de fantasmagorie.
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Gabrielle Egger · il y a
un récit bien étrange comme une soupe épaisse, Edgar est sorti de sa tombe, remettez m'en une louche
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Phil Bottle · il y a
Merci d'avoir aimé...
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Jean-Yves Duchemin · il y a
E. A. Poe est mon idole depuis l'ennui des temps :)
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Phil Bottle · il y a
Poe était sans doute encore plus génial qu'on ne l'imagine, si on le replace dans la pensée de son temps... Mon hommage était un peu prétentieux, mais honnête. Adolescent je l'avais beaucoup lu, et cela m'arrive encore.
Mais l'ennui des taons est quelque chose de terriblement plus piquant et agressif que celui d'étang... (foie de grenouille!)

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VikTor Maou · il y a
C'est pas de Poe, mais ça ressemble à du Poe. Il reste un peu de confiture dans le Poe. Vous en reprendrez bien un petit Poe ?
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Phil Bottle · il y a
Ah oui, merci. Juste un tout petit peu tout petit peu tout petit peu...
https://www.youtube.com/watch?v=tBzO5ZrUsOs
;-))

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Georges Saquet · il y a
Une très belle composition ! Mon vote.
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Phil Bottle · il y a
Encore merci... si mes textes vous plaise, j'en suis très heureux...
Et merci d'être venu me lire...

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JL DRANEM · il y a
Étrange atmosphère !
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Phil Bottle · il y a
Un peu glauque, loin de vos îles aux parfums mêlés d'acre souffre et de douce vanille. Merci d'être venu et d'avoir aimé.
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J.A. TROYA · il y a
L'ombre de Poe parcourt votre texte, et ça tombe bien c'est un de mes auteurs préférés !
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Phil Bottle · il y a
Merci beaucoup. Si l'ombre d'Edgard plane, alors, c'est qu'il m'a bien inspiré. Bien bonne journée.
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Dolotarasse · il y a
On navigue dans l'étrange, mais pas que... Pour moi, c'est un texte à relire. Bravo, Phil.
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Phil Bottle · il y a
Merci Dolo... j'aime bien, parfois, emprunter des méandres...
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Patrick Gibon · il y a
joli conte en hommage à de grands littérateurs!
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Phil Bottle · il y a
Merci Patrick!
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Fleur A. · il y a
Joli travail !
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Phil Bottle · il y a
Merci Fleur. Content que cela vous ait plu, et donc merci aussi pour votre vote.
Puis-je vous proposer mon vieux pinceau? mais peut-être l'avez vous lu. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-vieux-pinceau/votes

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