La pilule savante

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

La pilule savante

Remarque : les chiffres entre parenthèse renvoient à des notes en fin de texte.

En ce printemps fleurissant de 2134, nous fêtons le centenaire de la première pilule savante. Que de péripétie pour en arriver à son concept actuel, et quels progrès a-t-elle vu ! Que de combats pour la faire adopter, mais aussi pour la faire évoluer au fil de ses avantages et inconvénients constatés ! A combien de positions d’arrière-garde a-t-il fallu s’opposer, argumenter ! Et toute cette profession d’enseignants qui n’a plus eu de charge de cours et à qui il a fallu proposer des reconversions ! Le ministère de l’Education a été relégué aux manuels d’histoire... Depuis longtemps, les contrôles de connaissance ont été transférés au ministère du bien-être. Il faut dire que maintenant, l’acquisition de la connaissance de base est un véritable plaisir d’autant plus que c’est le seul patrimoine personnel reconnu officiellement. Plus personne ne possède d’habitation, ni de meuble, ni de moyen de transport. Tout se loue, se prête, s’utilise sans qu’il soit nécessaire de le posséder.
C’est en 2034 qu’un certain Igor Vassinov, d’origine russe, immigré en Californie dans l’e-biovallée (1), mit au point une pilule du calcul. En l’ingurgitant, elle était censée apporter immédiatement la capacité à savoir additionner des nombres entiers entre eux sans en avoir appris le mécanisme par l’enseignement classique. Vassinov l’avait d’abord testée sur un singe qui put compter sans erreur quelques jours après l’avoir absorbée, et les résultats furent durables pendant toute une année. C’est alors que Vassinov communiqua sa découverte à la communauté scientifique. Ce fut un tollé considérable ! A juste titre, tous les scientifiques, presque tous les philosophes, tous relayés par les commentateurs des médias et de ce qu’on appelait à l’époque les réseaux sociaux, mettaient en avant le danger de l’utilisation de cette technique si elle devenait accessible à toute organisation néfaste, subversive ou dictatoriale. L’autre danger se situait au niveau des animaux : qu’adviendrait-il de l’humain si les animaux accédaient aux mêmes niveaux de connaissance ? En complément à ces arguments raisonnés, les enseignants du monde entier craignaient pour leur métier. On pouvait les comprendre. Une opposition à ce projet s’était massivement levée pour demander l’interdiction internationale de toute recherche complémentaire dans ce domaine.
Mais certains soutenaient Vassinov, tout en comprenant les menaces pour l’humanité ; ils souhaitaient les transformer en opportunité pour l’avenir. Connaissant les risques maléfiques de l’homme, ils se doutaient bien que certains chercheraient à reprendre illégalement et confidentiellement cette démarche pour un profit douteux malgré les interdictions et les surveillances, qu’ils soient des organisations secrètes ou des pays peu recommandables. Autant, dans ce cas maîtriser soi-même cette recherche dans un but honnête dans l’intérêt de leurs congénères ! C’est alors qu’ils firent appel à l’ONU et l’OMS (2) pour faire gérer et surveiller mondialement la recherche sur la pilule savante. A cet effet, l’OMCS (3), désormais si bien connue, fut créée.
Après 8 ans de négociations sur la stratégie internationale de la recherche, Vassinov put redémarrer son projet, aidé d’une équipe de toutes origines nationales, ethniques et religieuses. Il suivit les exigences programmatiques de l’OMCS. En effet, celle-ci décida que les premiers savoirs à développer sous forme de pilule devaient être la bonne utilisation de la logique, avant toutes autres matières classiques telles que les mathématiques, les langues nationales et étrangères, ou encore les sciences en général et les savoir-faire. Il était considéré que l’intégration massive de la logique permettrait à tout un chacun de bien raisonner autant dans ses actions quotidiennes, personnelles et professionnelles, que dans les décisions politiques telles que les élections. La difficulté était de définir le contenu de la pilule sans tomber dans le « bourrage de crâne », mais en permettant à chacun d’exercer son libre arbitre avec sa liberté de conscience.
Et ce fut un succès, à diverses vitesses. Après une période d’expérimentations et d’observations, les pays démocratiques acceptèrent rapidement la mise en place du programme. Les pays totalitaires durent progressivement s’y soumettre à la suite de révolutions internes déclenchées subrepticement par les pays démocratiques qui craignaient l’utilisation malsaine de ces découvertes et préféraient utiliser la pression de la population sur leurs dirigeants.
Le succès se remarqua par une plus grande finesse d’analyse des situations familiales, professionnelles et politiques par tout un chacun. Ce fut en quelque sorte la plus grande évolution positive des mentalités que le monde entier put enregistrer, à l’inverse des phénomènes entropiques qui tendaient continuellement à dégrader la condition humaine (des guerres qui n’en finissaient pas, des modifications climatiques qui poussaient à des déplacements de populations miséreuses, et de ce fait, des replis forts sur les identités nationales conduisant à des exclusions massives par les populations les plus aisées de la planète). La meilleure capacité d’analyse par chacun généra une exigence d’honnêteté et de loyauté de toute une partie des dirigeants et de leurs partenaires. A titre d’exemples, le personnel politique élu eut une obligation de transparence totale, abandonnant leur quasi mépris de la population ; les journalistes furent tenus à une rigueur de commentaires presque pédagogiques d’un niveau qu’ils ne connaissaient pas auparavant ; les religions ont été confrontées à des désertions massives de leurs fidèles.
Mais aussi dans la vie quotidienne, des conflits potentiels étaient étouffés au moindre soupçon grâce à une rapide résolution de la difficulté relationnelle par une bonne analyse de la situation. « Il n’y a rien de pire qu’une idée quand c’est la seule que l’on a » (4) était un leitmotiv dans toute recherche de résolution de conflit.
On a pu aussi constater que l’accès à la maîtrise de la logique grâce à la pilule savante, toujours sous la pression de la population de plus en plus avertie et devenue sage (5), avait contribué à l’harmonie de plus en plus durable entre la très grande majorité des pays. Harmonie fiduciaire avec une monnaie unique maintenant dans 157 pays sur les 183 de la planète représentant 87% de la population : le deroy a remplacé progressivement le dollar, l’euro, le yen, le rouble et bien d’autres. Harmonie fiscale : les paradis fiscaux ont quasiment disparu ; restent encore les Iles Futessu, par exemple, qui ont de moins en moins de fidèles et se fonderont dans l’harmonie mondiale au cours de la prochaine décennie. Remarquons aussi l’absence de contrôle aux frontières pour tous les pays de la zone deroy.
La pression fiscale a donc fortement diminué grâce à de nombreuses réductions de coûts d’administrations tels que les besoins de contrôle plus faibles, les gestions nationales allégées à l’instar de la justice qui traite de moins en moins de cas et de la fermeture progressive des prisons, certaines retransformées en complexes de retraites intellectuelles, ou de l’éducation nationale qui n’existe définitivement plus depuis 2107. Même les ministères de l’agriculture, pourtant si nécessaires pour l’alimentation des populations ont vu leurs effectifs décroitre fortement. Les Affaires Etrangères n’ont presque plus d’activité : les échanges entre les nations s’effectuent par visio-conférence et n’ont plus de conflit à traiter, sauf avec quelques pays restés en marge dont la surveillance est répartie entre les nations de plus en plus unies.
Au-delà des aspects financiers, la population a fortement gagné en sérénité. Compte tenu des besoins et de la répartition de l’activité sur l’ensemble des pays, le temps de travail a été progressivement réduit jusqu’à 16 heures par semaine en moyenne, au fur et à mesure des réductions de charges générées par les économies drastiques des services de tous les états participants à cette révolution, temps de travail d’autant plus accepté qu’il est désormais considéré suffisamment rémunérateur. Une très forte disponibilité est alors apparue pour tous les loisirs divers et variés, devenus accessibles à tous dans leur très grande majorité. A ce titre, les développements de technologies nées au cours du XXIe siècle, quasiment toutes rendues possibles par les capacités extraordinaires de stockage numérique (6), ont fortement réduit les coûts des loisirs utilisant l’intelligence artificielle. C’est le cas dans les sports où l’homme défie des instruments physiques et intellectuels complexes, l‘aidant ainsi à maintenir ses propres capacités, voire à les améliorer.
Toujours grâce aux capacités informatiques, depuis les années 2040, l’activité rémunérée s’est effectuée très majoritairement à distance depuis son lieu de résidence, où qu’il soit. Les premiers métiers déportés à cette période ont été naturellement ceux exercés dans des bureaux. Les transports ont vite été automatisés par des camions pilotés par une intelligence artificielle. 60% des ateliers étaient déjà pilotés à distance vers les années 2090. Mais cette activité en home-office devenait de plus en plus solitaire, bien compensée par de nombreuses mises en commun des activités de loisirs déjà décrites.

Voilà en quoi la pilule du savoir fut rapidement un succès dans sa première version « logique » par la réduction des inégalités de capacités d’analyse qui existaient à l’aube du XXIe siècle. Elle permit la mise en place de toutes ces actions mondialement concertées au profit de la vie de l’homme la plus harmonieuse possible, tout en intégrant la nécessité de réparer les désastres environnementaux causés par les générations précédentes depuis la première révolution industrielle.
A ce jour, en 2134, on peut dire que l’offre en pilules savantes est littéralement encyclopédique et touche de très nombreux domaines. Le rythme de la posologie est maintenant bien connu (7). Il est tel qu’il est impossible à toute personne d’absorber tous les savoirs dans sa vie (8). Il est donc nécessaire que chacun décide des domaines de compétences qu’il souhaite acquérir. Et point n’a été nécessaire d’établir une langue commune puisque l’offre de pilules du savoir permet de les apprendre très facilement pour les pratiquer avec aisance. D’ailleurs, tout un chacun y voit une richesse culturelle favorable à l’esprit créatif.
Aujourd’hui, Vassinov aurait 147 ans et pourrait encore être fier de sa détermination des années 2040-2050 pour promouvoir cette pilule savante qui a tant servi l’humanité. Ce succès sera-t-il durable ? Comme tout progrès, il peut y avoir une part de danger ; danger qui semble avoir été savamment écarté jusqu’à ce jour. Que nous dira l’avenir ? Je propose un rendez-vous avec nos enfants en 2234...


(1) Depuis les années 2020, des laboratoires cherchant à concentrer l’intelligence artificielle (terme de cette époque) dans les matériaux bio-sourcés s’étaient concentrés dans cette vallée. Ils mettaient en commun leurs avancées respectives.
(2) Respectivement Organisation des Nations Unies qui avait pour but de tenter de maintenir la paix dans le monde, et Organisation Mondiale pour la Santé, deux organismes devenus inutiles grâce à l’utilisation intelligente de la pilule savante. Ces deux organismes ont donc été supprimés au début du XXIIe siècle.
(3) Organisation Mondiale de la Connaissance et du Savoir
(4) Cette phrase aurait été attribuée à Albert Einstein, l’inventeur de la relativité, concept qui a conduit pendant plus d’un siècle à la prolifération des armes atomiques, maintenant supprimées, toujours grâce à la pression des populations qui y voyaient raisonnablement un grand risque lorsqu’elles étaient mises dans les mains d’un dirigeant politique douteux.
(5) Au sens très ancien du savoir.
(6) Maintenant plus de 500 gCh (gigacervaux) dans le volume d’une tête d’épingle. A remarquer que vers les années 2070, il a été nécessaire de remplacer l’unité de mesure de capacité de stockage informatique : l’unité de référence est devenue le cerveau humain (Ch) qui était estimée correspondre à 1015 téraoctets.
(7) L’OMCS estime actuellement à 1 pilule toutes les 7 semaines. Au-delà, il existe un risque minimum de 5% de dégradation irréversible du cerveau.
(8) Pour une durée de vie moyenne actuelle de 97 ans. A remarquer que le début du XXIe siècle avait vu de nombreuses recherches dans le domaine de l’homme augmenté et de l'allongement de la vie, abandonnées au regard des mauvaises conditions de fin de vie rencontrées.
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Image de Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Le ton journalistique de cette fable utopique ? dystopique ? lui donne un aspect documentaire bien maîtrisé. On y croirait ! L'expérimentation sur les animaux de la fameuse pilule m'ont fait penser à la planète des singes.
Image de JACQUES LAUNAY
JACQUES LAUNAY · il y a
Ah oui ! Je n'avais pas pensé à la planète des singes. Peut être avaient ils ingurgité cette pillule...
Merci Aubry pour cet ajout.

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