La pièce en dessous de la cave

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Passionné de littérature et de photographie, je suis l'auteur d'un premier roman paru en décembre 2015. La nouvelle est pour moi un exercice périlleux et subtil car requérant justesse et  [+]

Image de Automne 2020
Mon arrière-grand-mère mourut le 2 décembre 2037. Mon arrière-grand-père, son époux, l’avait précédée de cinq ans mais il était toujours là.

Oui, toujours là, mais sous une forme désincarnée, celle d’une frémissante flamme aux reflets bleutés enfermée dans une sphère transparente équipée d’un synthétiseur vocal et bardée de capteurs sonores, tactiles, olfactifs, visuels... En effet, de son vivant et en dépit de l’opposition farouche de sa femme, mon arrière-grand-père avait souscrit un contrat bien particulier auprès de l’omnisciente société ad vitam æternam. Durant les dernières années de son existence et jusqu’à son ultime souffle, un implant intracrânien, introduit sous anesthésie générale et directement relié au cerveau, avait enregistré, cartographié et compilé ses pensées, souvenirs récents et anciens, traits de caractère, sautes d’humeur, songes inavouables, petits vices et bonnes actions, grands défauts et accès de gentillesse. Une fois le décès prononcé, des ingénieurs habilités par l’entreprise avait extrait du corps le composant électronique, dont le secret de fabrication était jalousement gardé, et l’avait placé au cœur d’un cyberartefact choisi par le défunt. Ainsi, par le truchement d’une I.A. s’appuyant sur les données contenues dans la puce, mon arrière-grand-père continuait à partager notre quotidien, à dialoguer avec nous, à ronchonner à table d’autant plus qu’il ne pouvait goûter les mets concoctés par l’imprimante 3D alimentaire, à ressasser à l’envi ses faits de gloire, à nous gratifier d’anecdotes et de conseils plus ou moins intéressants ou assommants.

Mes parents s’acquittaient, de bonne grâce, de l’abonnement mensuel plutôt onéreux qui garantissait l’accès au service. En vertu de quoi, ils se laissaient, avec une dose minimale de remords, la possibilité de déconnecter ponctuellement « l’âme » de notre aïeul.

Du haut de mes quinze ans, j’éprouvais toujours un pincement au cœur lorsque maman ou papa débranchait, pour quelques heures, le concentré de haute technologie arborant fièrement le logo de la firme ad vitam aeternam soit un ange stylisé embrassant de ses ailes protectrices le globe terrestre.

Si les laïus de mon ancêtre m’agaçaient parfois, je passais également un temps non négligeable à l’écouter me narrer les caractéristiques d’un monde étrange, celui de sa jeunesse, sans internet, sans le tokamak, bienfaisant réceptacle de la fusion nucléaire et de son inépuisable source d’énergie, mais aussi sans médecine génomique transhumaniste. De même, ce passé pas si lointain me choquait par son matérialisme patenté, dévoreur de ressources naturelles et humaines y compris pour d’apparentes futilités comme le théâtre ou le cinéma. L’utilisation massive d’acteurs en chair et en os, de surcroît pour des représentations qui, non-sens absolu, ne proposaient pas la moindre expérience interactive et sensorielle, ni même un début de personnalisation me rendait perplexe, habitué que j’étais, dans mes loisirs dits culturels, à être tout sauf un spectateur bêtement passif.

Lorsque son épouse mourut, laquelle s’était toujours obstinément refusée à adresser la parole à « cette espèce de boule de cristal de diseur de bonne aventure », nous emmenâmes mon « arrière-grand-père » à la cérémonie. L’image du cercueil et de la sphère posée à côté sur un guéridon, marmonnant un discours entrecoupé de sanglots me mit, à mon grand étonnement, mal à l’aise. Pour mon arrière-grand-mère, son mari était mort à la minute où son cœur s’était arrêté de battre et, encore vivante, elle avait invariablement refusé d’offrir, ne serait-ce qu’un soupçon d’attention à l’objet prétendument animé par l’esprit, la mémoire et les sentiments de son bien-aimé. Cette attitude avait semblé générer une certaine tristesse chez l’intelligence artificielle qui s’était préparée à un éternel veuvage, ayant intégré le fait qu’elle ne retrouverait jamais son cher amour après sa mort. Sans surprise, mon arrière-grand-mère, ne reniant en rien ses convictions, avait, elle, naturellement refusé « qu’on lui colle un ordinateur dans la caboche. »

De fait, au retour des funérailles, plus précisément le soir, après le diner, il se produisit un étrange incident. Je m’amusais, avec ma sœur Léna, à faire des dessins dans le ciel nocturne à l’aide de nanosatellites de jeux Cosmos Y loués pour l’occasion quand la voix éraillée de notre arrière-grand-père se fit entendre en une sorte de spasme verbal : « La pièce en dessous de la cave ! La pièce en dessous de la cave ! La pièce en dessous de la cave ! » Comme nous, interloqué, mon père, par le biais d’une manipulation codée, réduisit au silence l’infortuné. Il initia ensuite une séquence de redémarrage et la flamme bleue réapparut dans son réceptacle transparent tandis que le timbre grave de mon arrière-grand-père retentissait comme si de rien n’était, pour nous assener une leçon de géographie, reste oiseux de ses années d’enseignement, métier aujourd’hui disparu.

Le lendemain, pourtant, approximativement au même horaire, le phénomène se renouvela à l’identique. Cette fois-ci, mes parents prirent l’attache du SAV d’Ad Vitam Aeternam, lequel dépêcha sur place, deux androïdes techniciens qui procédèrent à un débogage et à une vérification d’ensemble. On nous assura alors que tout était rentré dans l’ordre. Cependant, les jours suivants, rebelote avec la même lancinante phrase répétée en boucle : « La pièce en dessous de la cave ! La pièce en dessous de la cave !... »

Contrairement à mon entourage qui se désintéressa rapidement de ce dysfonctionnement, je me creusais les méninges pour déceler un éventuel sens caché à cette antienne.

Ayant longuement mûri ma réflexion, je me glissai, une nuit, en catimini hors de l’appartement familial, armé de mon « universel », un outil polymorphe pouvant adopter différentes configurations d’usage : communicateur, canif, lampe, passe-partout... À pas feutrés, je m’orientai dans les rues de la ville, évitant les patrouilles de drones vigiles. Au bout d’une bonne heure de raccourcis et de détours, j’arrivai en vue de mon but final. Au fond d’une impasse mal éclairée, l’ombre fantomatique de la maison de mes arrière-grands-parents émergea. La bâtisse était abandonnée depuis des lustres et, étant invendable car frappée d’obsolescence technologique, elle avait été cédée au prix du terrain par mes parents. Le fait qu’elle fût encore debout tenait d’ailleurs du miracle, l’acheteur n’ayant, pour de sombres raisons, pas encore entamé l’inéluctable démolition. Je me hissai par-dessus la palissade, espérant qu’aucun système d’alarme ne se déclenchât. Le silence était effrayant.

À l’aide de mon « universel », je réussis, en quelques secondes, à ouvrir l’archaïque porte d’entrée et pénétrai à l’intérieur en verrouillant précautionneusement l’huis derrière moi. Chacun de mes pas résonnait dans le vide d’une enfilade de pièces aux murs nus et froids. Je me dirigeai résolument vers un escalier menant à la cave et me retrouvai dans une salle voutée, humide et parcourue par un courant d’air glacial. Cette atmosphère me rappela mes jeux de rôle immersifs en réalité virtuelle sauf que là, j’étais dans la réalité réelle. « La pièce en dessous de la cave » me répétais-je inlassablement en scrutant le halo de la torche de mon « universel » sur le sol poussiéreux.

Après un premier balayage infructueux, mon œil fut attiré par un anneau en fer dans un des coins de la cave. Je m’en approchai, tirai vigoureusement dessus et soulevai ainsi une trappe qui me dévoila le haut d’une échelle plongeant dans les ténèbres. Avec un luxe de précautions, je m’enfonçai, barreau après barreau, dans une noirceur abyssale qui me flanquait la chair de poule. Je sursautai lorsque mon pied heurta finalement une surface plane. J’augmentai alors l’éclairage de mon « universel » au maximum et jetai un regard panoramique autour de moi. La salle, de faibles dimensions, d’une dizaine de mètres carrés à peine, abritait un véritable fatras. Des photographies en papier, dont la fabrication et même la détention constituaient désormais un crime au titre des lois de protection du biote, tapissaient les parois. Certains clichés représentaient mes arrière-grands-parents, jeunes, d’autres, d’illustres inconnus qui paraissaient être des chanteurs, tandis que des représentations de peintures parachevaient, pour ainsi dire, le tableau. À l’ère de l’holographie, des artistes robotiques et de la dématérialisation obligatoire, tout ceci revêtait un caractère furieusement anachronique voire dangereux. Cependant, ma gorge se nouait d’émotion à mesure que je détaillais chaque image.

Au centre, quatre étagères formaient un carré jonché de bibelots, de caisses, de coffres, d’objets hétéroclites et de...livres. Moi qui n’en avais jamais vu, d’instinct, je saisis un exemplaire, et, avec un soin extrême, comme si le lourd pavé allait me mordre, je l’ouvris. J’humai longuement l’odeur inconnue qui s’en dégageait, celle de feuilles jaunies couvertes de caractères. Les pages craquaient sous l’action de mes doigts tremblants et crispés. Peu habitué à déchiffrer le langage écrit avec mes yeux, accoutumé que j’étais à l’assimilation spontanée de savoirs par transmission cérébrale, je lus mécaniquement, à voix haute, le titre de l’ouvrage : « Fahrenheit 451 par Ray Bradbury ». Je poursuivis mon exploration, m’enivrant des parfums d’épices, de cannelle, de fleurs séchées et de thé conditionnés en vrac dans des boites en bois ou des bocaux en verre. J’admirai mon reflet difforme dans de curieux disques à la surface recouverte d’une fine couche métallique et qui étaient censés contenir de la musique. Je compulsai aussi des piles de carnets, emplis d’une écriture manuscrite, élégante et aérienne, comme je n’en avais jamais admiré auparavant, certainement celle de mon arrière-grand-mère. Elle décrivait le quotidien, en apparence banale, d’une famille, avec ses joies, ses peines, ses bonheurs et ses afflictions.

Au petit matin, je pris soudain conscience de la nécessité urgente de m’en retourner avant que mes parents ne découvrissent mon absence. Je contemplai, une dernière fois, ce qui, à mes yeux, constituait désormais un sanctuaire. Mes arrière-grands-parents étaient là, non par leur présence physique, un enregistrement de leurs voix ou l’évocation tangible de souvenirs, mais, au plus profond de mon être, en une vibration sourde et inédite qui me mettait les larmes aux yeux.

Je n’emportai, comme unique butin de mon expédition, qu’un calepin vierge et un stylo, outil singulier, d’une rusticité désarmante que je prenais, malgré tout, plaisir à tenir en mains.

Je débarquai chez moi une poignée de minutes avant le lever de toute la maisonnée. La première chose que j’entendis alors fut papa prononcer un sonore « Bonjour Grand-Père ! » à cet ersatz de feu emprisonné dans son carcan translucide et qui nous donnait l’illusion que la mort ne faisait plus partie de la vie. Alors, dans un élan irrépressible, j’empoignai violemment l’objet et le fracassai de toutes mes forces contre la table du salon, parachevant mon acte, en piétinant rageusement la précieuse puce qui reposait au milieu des débris.

Mes parents et Léna, stupéfaits, interdits, me dévisageaient sans comprendre, jusqu’à ce que mon père m’invectivât en hurlant : « Mais tu es un criminel ! » Je fis alors volte-face, fuyant les bruyantes récriminations paternelles pour me calfeutrer dans ma chambre. J’ouvris alors mon calepin et agrippai gauchement mon stylo, ces deux reliques d’un autre âge, vestiges d’un passé révolu. Je commençai ensuite à tracer d’une écriture, d’abord malaisée et balbutiante, une première phrase : « Mon arrière-grand-mère mourut le 2 décembre 2037. »
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JO Royon · il y a
C’est toujours avec autant de plaisir que je lis tes nouvelles. Merci Aubry
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Aubry Françon · il y a
Merci Josiane, c'est gentil à toi.
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JACQUES LAUNAY · il y a
Pour moi, la SF est l'expression d'une hypothèse du futur. Et pourquoi pas celui-ci ? il fallait l'imaginer. La descente dans les fonds m'a remémoré Alice au pays des merveilles...
Une autre idée de l'avenir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-pilule-savante.
Merci Aubry pour cette création

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Aubry Françon · il y a
Merci à vous Jacques pour ce commentaire bienveillant. Je viens de prendre ma pilule savante. Je vous ai fait un retour de ses effets secondaires sur votre page :-)
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Aurélien Azam · il y a
Récit de SF plutôt bien mené, sur le sujet récurrent des mémoires artificielles post-décés. Quelques bavardages dans la narration, des facilités d'univers ou de réflexions aussi. Néanmoins, l'histoire se tient bien, même si je trouve que la fin aurait pu être davantage travaillée.
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Aubry Françon · il y a
Merci pour ce retour de lecture dont je prends bonne note sur le fond et que j'entends bien volontiers quant aux critiques formulées. En revanche, la forme, en mode "bulletin scolaire -peut mieux faire" est peut-être, si je puis me permettre, assez condescendante et très définitive d'autant que je n'ai pas d'ambition autre que de me faire plaisir en écrivant. Je ne serai jamais Arthur C Clarke, Jack Vance ou Philip K Dick, j'en suis bien conscient, rassurez-vous ;-) De même que je suis bien conscient de ma sensibilité sans doute trop exacerbée face à ce commentaire. Bien à vous.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Je viens de lire (sur papier, car je ne sais lire autrement) votre nouvelle que j'ai beaucoup aimée. C'est savoureux. Merci.
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Aubry Françon · il y a
Merci Pierre-Yves. Je vous comprends, ce n'est pas évident de lire sur un écran, petit ou grand d'ailleurs. Votre commentaire me touche et je suis heureux que mon récit vous ait plu.
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Véronique Goossens · il y a
Passé et futur se rejoignent au présent. Intéressant !
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Aubry Françon · il y a
Merci Véronique !
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Mireille Bosq · il y a
Il est fréquent de croire que "c'était mieux avant". Et cet "avant" chacun a le sien. La citation de l'oeuvre de Bradbury m'enchante lui qui, en inventant les homme livres a réussi à plaider pour un pont entre le passé et un futur parfois pesant.
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Aubry Françon · il y a
Je suis aussi, vous l'aurez compris, un admirateur de Bradbury, toujours d'actualité. Merci pour votre retour de lecture et bien le bonjour à Simone et Manu sur la Tolérante.
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Philippe Goyon · il y a
Asimov et Brown... et moi (beaucoup plus modestement) te remercient. C'est rapide, limpide et efficace. Bravo.
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Aubry Françon · il y a
Merci Philippe ! Très honoré par ton commentaire.
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Fleur A. · il y a
Une bonne histoire qui se lit avec plaisir
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Aubry Françon · il y a
Merci pour ce retour de lecture !
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ALYAE B.S · il y a
Waw, vous avez une si bonne imagination. J'ai passé un très bon moment de lecture. Je ceuille un cœur et vous invite à venir découvrir mon TTC la face cachée de l'Isère qui est en finale. 😉
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Aubry Françon · il y a
Merci pour votre passage sur ma page.
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Marie Quinio · il y a
On frissonne à l'idée que ces faits soient de vraies prédictions... Très bien écrite et imaginée, cette histoire, bravo !
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Aubry Françon · il y a
Merci Marie, c'est gentil à vous.

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