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La pièce de Rosalie

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99 voix

LAURÉATE
Sélection Jury

À ce que l’on disait, elle s’appelait Rosalie. Elle devait avoir au moins quatre-vingt-dix ans. Tous les matins, vers 11 heures, elle passait devant chez moi. Elle ralentissait, régulait sa marche au pas le plus court, et finalement s’arrêtait sous le lampadaire, éteint, évidemment. Elle posait son panier, regardait vers le ciel et fouillait dans la poche de son long manteau gris. Toujours le même, quelle que soit la saison. Là, elle tirait une photo et une pièce d'un franc, et opérait une sorte de rituel mystérieux. Cela durait trois minutes environ. Moi, j’étais scotchée derrière le rideau de ma fenêtre de cuisine. Je n’en ratais pas une miette, vous pensez bien… Puis, au bout d’un moment, elle envoyait un baiser vers le ciel, glissait la photo et la pièce dans son manteau. Elle reprenait son panier et, avant de repartir, elle fixait la fenêtre de ma chambre, à l’étage, et souriait. Elle a fait ça tous les jours, pendant plus de huit mois.
Et puis un matin, alors que j’étais en train de me laver les mains derrière mon rideau, je l’ai vue reprendre son panier, hésiter et s’approcher de chez moi. Je n’ai pas bougé. Je l’ai regardée venir. Après avoir hésité quelques instants, son cabas à la main, elle a fait les deux derniers pas qui la séparaient de ma porte d’entrée.
Et elle a sonné.
Tétanisée une demi-seconde, j’ai posé mon torchon sur le coin de l’évier et je suis allée ouvrir. Mes pas résonnaient étrangement sur les tommettes du couloir. J’ai tourné doucement la molette de mon verrou – un tour, deux tours –, et j’ai ouvert la porte. Je l’ai découverte, appuyée contre l’encadrement, essoufflée et rosissante. C’est elle qui a entamé la conversation.
— Bonjour, madame, m’a-t-elle dit si doucement que sa voix ne ressemblait qu’à un souffle.
— Bonjour, madame, ai-je répondu.
— Me permettez-vous d’entrer quelques minutes, je vous prie ? J’aimerais vous entretenir d’un sujet qui me tient à cœur.
— Je vous en prie, madame, entrez.
Je n’étais pas méfiante. Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’être. Il y avait tellement longtemps que je la voyais devant chez moi que c’était comme si je la connaissais déjà. Et puis elle semblait si fragile, si inoffensive.
Nous sommes entrées dans la cuisine. Son regard tournait dans la pièce. En deux secondes, elle avait regardé partout. Furtivement. Elle piétinait devant une chaise. Je suis passée derrière elle.
— Ôtez votre manteau, asseyez-vous. Je vous en prie, madame.
Tout doucement, avec la lenteur délicieuse des personnes âgées, elle a retiré son grand manteau et me l’a tendu. Mais juste avant, elle a fouillé dans sa poche gauche et en a extrait la photo et la pièce. En prenant son vêtement, j’ai seulement eu le temps de me rendre compte que c’était un portrait en noir et blanc. J’ai déposé le manteau sur le fauteuil à fleurs du salon et suis venue m’asseoir en face d’elle. Elle tremblait. Elle, si hardie lorsque je l’ai découverte, semblait maintenant frêle comme un rameau et légère comme un rêve.
— Voilà, madame, a-t-elle commencé, c’est une longue histoire que j’ai à vous raconter.
Sa voix était légère et haut placée.
— Il y a de cela un peu plus de soixante-dix ans, j’habitais cette maison avec mes parents.
— Mon Dieu, ai-je répondu.
C’était émouvant de me trouver en face de quelqu’un qui avait autrefois foulé les tommettes de l’entrée ou effleuré la rampe de l’escalier.
— C’était pendant la Grande Guerre. On pensait alors que c’était la dernière, et tout le monde l’a ensuite nommée la première.
Elle faisait de l’humour tout en parlant. Je lui souris.
— C’était une maison de location. Mon père travaillait à la scierie, au bas du bourg. Il n’avait pas été mobilisé en 14, car la grande scie lui avait enlevé un bras en 1906. Mais il n’était pas malheureux et réussissait à faire avec. Ma mère faisait la cuisine, le ménage et s’occupait des enfants au manoir des de Villette. Il n’existe plus, maintenant, il a été détruit pendant la guerre. La deuxième. Le fils des de Villette aussi d’ailleurs, a été tué en Allemagne. La fille, je ne sais pas ce qu’elle est devenue.
C’était étonnant. Elle me parlait comme si elle m’avait toujours connue. Son débit était calme et régulier. Alors qu’elle parlait, son regard allait de la table à la fenêtre et revenait vers moi. Ses yeux se réhabituaient à ces lieux qu’elle avait connus, enfant. Quant à moi, j’étais étrangement muette. Je l’écoutais en la dévorant des yeux. À y repenser maintenant, je me rends compte que je ne lui ai même pas proposé un café, ou un thé, ou une infusion.
— En 1917, madame, j’ai connu Alphonse à un bal des conscrits. Il n’était pas d’ici. Il était de Neuilly-le-Bisson, dans l’Orne. Il était venu en permission pour une semaine chez son oncle Édouard, de la ferme des Portiers. Pour lui donner la main pour les moissons. Nous avons dansé deux soirs de suite. Et puis…
Rosalie rosissait. Comme une enfant. Son embarras m’amusait. Je savais pertinemment ce qu’elle avait à l’esprit et qu’elle n’arrivait pas à exprimer. Mais je décidai de ne pas l’aider. De la laisser dire ce qu’elle avait à confesser. Faire son aveu. L’hésitation n’avait pas duré longtemps.
— Et puis je me suis donnée à lui le dimanche soir. Nous avons passé une nuit délicieuse. Dans la chambre, juste au-dessus.
Et, tout en parlant, elle désigna le plafond au-dessus duquel se trouvait ma chambre.
— Tous les soirs, pendant une semaine, nous avons dormi ensemble sans que mes parents se soient doutés de quoi que ce soit. Il était souple. Le soir, lorsque le lampadaire de la rue s’éteignait, il escaladait les moellons de la maison. Il disait qu’il y avait assez de prises. Et il entrait dans ma chambre. Il repartait au petit matin par le même chemin.
Tout en parlant, elle poussait vers moi la photo qu’elle avait sortie de sa poche.
— Le voilà, mon Alphonse, madame.
Il était beau comme un poilu de la guerre de 14. Son casque sur la tête, appuyé à une colonne de marbre, il fixait l’objectif de ses yeux noirs. Pas de fusil à la main, juste sa cartouchière et son brelage. Chaussures noires et guêtres blanches. Malgré la solennité de l’uniforme, on devinait le garçon de la campagne, simple et aimable. Plus de soixante-dix ans plus tard, son regard était encore puissant et doux à la fois. En bas de la page, d’une écriture fine et précise, était inscrit : « Pour Rosalie, ma promise. Tendres baisers de ton Poilu. » Et c’était signé « Alphonse », avec un beau paraphe tortueux.
— La photo ne m’a pas quittée depuis le jour où il me l’a donnée. Elle a fait tous mes porte-monnaie et mes portefeuilles. Elle a connu tous mes sacs à main et m’a accompagnée partout où je suis allée.
— Qu’est devenu ce monsieur ? me suis-je inquiétée, bien que je me sois déjà doutée de la réponse.
— J’y viens, madame, j’y viens. Pendant la semaine où nous avons été ensemble, Alphonse m’a avoué qu’il avait perdu son couteau dans une tranchée, entre deux assauts. Je lui ai proposé de lui en acheter un à la foire d’Argentan, en novembre, et de le lui offrir à la Noël, s’il avait une permission. Autrement, je le garderais jusqu’à son retour, à la fin de la guerre.
— L’avez-vous acheté ?
— Oui, bien sûr. Et je l’ai caché, pour que mes parents ne le trouvent pas.
— Dans la maison ?
— Oui, madame, dans ma chambre, là-haut. Entre le passage de la cheminée et la fenêtre, il y avait une latte de parquet qui se défaisait. Il suffisait d’appuyer dessus d’une certaine façon et l’on pouvait l’ôter et découvrir un petit espace pour ranger quelques bricoles. C’est là que j’ai caché le Thiers. Je pense qu’il y est toujours, si personne n’a découvert la cachette.
— Vous ne l’avez pas repris à la fin de la guerre ?
— Non. À l’époque, je travaillais chez des patrons loin de chez moi et ne revenais que toutes les trois semaines environ. Un jour que mon père est venu me chercher à la gare, il m’a annoncé que le propriétaire avait décidé de reprendre sa maison pour l’offrir à sa fille. Mes parents avaient dû déménager dans la précipitation. Je ne suis jamais revenue dans cette maison.
— Et Alphonse, madame ?
— Alphonse n’est jamais revenu de la guerre.
— Il a été tué ?
— On n’a jamais su, madame. Il est reparti au front une semaine après m’avoir demandé de l’épouser. J’avais accepté, et nous devions en parler à mon père, à son retour. Il aurait attendu ma majorité, évidemment. Je n’ai jamais eu de nouvelles de lui. On n’a pas retrouvé son corps. Son oncle Édouard n’en a plus jamais entendu parler non plus. Peut-être est-il encore en vie ? Je ne sais pas. Il n’y a rien de plus difficile que de ne pas savoir, de ne pas avoir un corps, un nom sur un monument aux morts, une certitude.
— Vous vous êtes mariée ?
Tout un tas de questions me brûlaient les lèvres, mais je n’osais pas les poser.
— Non, madame. Jamais. Je m’étais engagée auprès d’un homme et n’ai pas voulu me parjurer. Pour les femmes de mon époque, on n’a qu’un homme dans sa vie. Moi, c’était Alphonse.
Je la voyais qui se tortillait sur sa chaise. Puis elle osa.
— Puis-je vous faire une demande ?
— Bien sûr, madame, je me doute de ce que vous voulez. Venez, nous allons monter dans la chambre.
Elle se leva et, sans même m’attendre, se dirigea vers l’escalier de bois. Faisant glisser sa main ridée sur la rampe de chêne, elle gravit légèrement les seize marches. Arrivée en haut, elle s’écarta pour me laisser passer. Je la précédai et ouvris la porte de ma chambre. Elle s’arrêta et regarda sans bouger. Ses yeux étaient humides et pétillants à la fois.
— Allez-y, madame, risquai-je. Vous savez où il est.
Sans hésiter, elle se dirigea vers la croisée et regarda le sol. Son regard s’alluma. Tout doucement, elle se baissa, s’agenouilla et appuya à deux endroits différents d’une latte du parquet. À ma grande surprise, la lame de bois se décliqua sans problème. Rosalie me regarda d’un air triomphant.
— Il y est ? questionnai-je.
Rosalie risqua un coup d’œil dans le sol. Puis me regarda en souriant.
— Bien sûr qu’il y est.
Et elle saisit le couteau. Couteau pliable de Thiers avec un manche en corne de vache. Enfonçant son ongle dans l’encoche, Rosalie tira sur la lame et ouvrit le canif. Il n’avait plus été ouvert depuis 1917. Pourtant, il se dévoila sans effort.
— Je me ferai enterrer avec, m’annonça-t-elle. Comme ça, j’aurai un souvenir de mon Alphonse, en plus de sa photo.
Je lui tendis la main pour l’aider à se relever.
— Attendez une minute, me dit-elle.
Et de sa main gauche, elle sortit la pièce d'un franc. Une semeuse 1906 qu’elle me montra rapidement. Elle se baissa, posa la pièce à la place du couteau, saisit la latte du parquet et, d’un geste souple, la remit en place. Je l’aidai à se relever.
Rapidement, à petits pas, elle quitta la chambre sans un regard pour ce qu’elle était devenue, pour la nouvelle décoration. Ça ne l’intéressait pas. Elle n’était pas venue pour la chambre, mais pour le couteau. Elle avait une mission à remplir. Elle était heureuse.
D’un même pas alerte pour son âge, elle descendit l’escalier. Sans que je l’y aie invitée, elle entra dans la cuisine, passa la porte du salon et se dirigea vers le fauteuil à fleurs pour récupérer son manteau et son panier. Elle enfila le vêtement et, tout en fermant ses boutons, me dit :
— Après avoir vécu toute ma vie à Paris, je suis venue terminer mes jours ici. Depuis un an, je n’avais qu’une envie, c’était de venir récupérer mon couteau. Son couteau. Je le lui disais à Alphonse, chaque matin en passant devant chez vous. Et puis ce matin, je ne sais pourquoi, j’ai su que c’était le jour.
Elle tourna les talons, posa la main sur la clenche de la porte d’entrée et, juste avant de sortir, se retourna vers moi.
— La pièce, voyez-vous, c’est pour ne pas couper l’amitié, pour ne pas briser l’amour qu’il y a entre lui et moi. Un couteau, une pièce, vous connaissez la coutume ? Au cas où il serait encore vivant, je ne voudrais pas qu’il lui arrive malheur. Merci, madame, merci mille fois. Je peux partir tranquille, maintenant. Dans tous les sens du terme.
Et sans me laisser le temps de lui répondre, elle referma la porte d’entrée et disparut dans la rue.
Jamais je ne l’ai revue passer devant chez moi.

Prix

Image de Printemps 2015

99 VOIX

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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Charmante histoire racontée à l'aide d'un style agréable! +1
N'hésitez pas à venir sur Ciel couvert ou bien Lumière d'un tableau :)

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Claude Moorea · il y a
J'ai eu beaucoup de plaisir à lire votre nouvelle. Merci.
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Christian Pluche · il y a
J'aime beaucoup l'histoire, la narration et le style ! Bravo!
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Guy Bellinger · il y a
Une jolie histoire d'amour que la tragédie a rendue éternelle. Votre vieille dame est bien attachante.
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Joëlle Brethes · il y a
J'ai apparemment tardé à vous féliciter ! Votre texte faisait pourtant partie de mon top 5 ! :-)
A bientôt pour d'autres textes

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Trissia Lepopnav · il y a
Très heureuse de vous voir récompensé ! Bravo
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Loly Lamotte · il y a
J aime les conteurs et vous en êtes un!
Je me suis régalée de cette histoire d amour qui traverse les âges... et si vous avez le temps allez lire mon OSCAR en compétition pour l été!
A bientôt
Loly

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Anthony Degois · il y a
Je découvre votre texte au charme désuet incontestable! Je me suis laissé porter par le récit. Votre prix est amplement mérité.
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Jean-Marc Bassetti · il y a
Merci beaucoup !
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Frédérique Lechat-Lechat · il y a
Un beau texte qui vous a rendu ce que vous lui aviez donné ! Bravo !
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Jean-Marc Bassetti · il y a
Merci bien !!!
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