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La phobie de Jules

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Jerome Aubert

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Le psychologue, spécialiste des phobies, regarda ma mère droit dans les yeux, l’air à la fois mi-grave mi-victorieux, comme s’il venait d’élucider en un coup de baguette magique un des nombreux mystères de la vie, et lui annonça lentement et en articulant chaque syllabe distinctement : « madame D’Aquin, votre fils est atteint de triskaïdékaphobie ! ».
- « C’est grave maman ? » Retorquai-je debout du haut de mes douze ans à côté de ma mère assise, recroquevillée sur sa chaise, un peu pâlotte et bouche bée à l’annonce de Stanislas Quincey. Ma mère me prit la main dans la sienne et la serra. J’avais l’impression de serrer une éponge gorgée d’eau et retirait ma main doucement pour l’essuyer sur mon jogging bleu Le Coq Sportif.
- « Vous...vous êtes sûr ? » Balbutia-t-elle. Stanislas Quincey lissa sa grande moustache rousse avec ses gros doigts et remonta ses petites lunettes rondes aux écailles d’argent. Il avait un petit d’air du détective Hercule Poirot des romans d’Agatha Christie.
- « Tout de même, Madame D’Aquin, les circonstances de votre accouchement, la naissance de Jules, que vous m’avez détaillées la fois dernière et puis ce jour, oui ce jour qui revient tous les mois, c’est un traumatisme pour Jules. C’est une évidence Madame D’Aquin et soyez certaine que je ne dis pas cela pour vous culpabiliser ». Ma mère m’avait maintes fois raconté l’épisode épique et anxiogène de son accouchement. En fait de ma naissance. La naissance du petit Jules D’Aquin. La perte des eaux au Parc de la Tête d’Or, la galère pour trouver un taxi et se frayer un passage au milieu des manifestations étudiantes, la sortie difficile du ventre de ma mère aux forceps, le gynécologue accoucheur surnommé le boucher à la maternité pour son manque de douceur qui me sort en me prenant par une jambe comme le dernier chiot d’une portée. Résultats : un crâne légèrement déformé en forme d’œuf et une boiterie due à une hanche gauche légèrement disloquée des suites d’une sortie à la va vite des entrailles de ma mère. Ça ne m’empêche pas de vivre une vie quasi normale. Je peux faire tous les sports que je souhaite, on ne me surnomme plus crâne d’œuf depuis que je me laisse pousser les cheveux. Je dirai que l’impact est plutôt psychologique. J’évite de regarder les calendriers, les cadrans d’horloge, les numéros des quais de gare et même les plaques d’immatriculation des véhicules. Il y a certains jours que je dois absolument éviter. En fait c’est mon corps qui les évite. Douze fois par an exactement. Je suis pris subitement de tremblement, il est fréquent que ma température corporelle monte accompagnée d’une chiasse fugace qui s’estompe aussi vite qu’elle est apparue. Un médecin inexpérimenté diagnostiquerait une intoxication alimentaire massive, voir une forme aigüe d’infection inconnue au bataillon médicale à la vue de mes symptômes. Alors qu’en fait c’est la peur, ou pire l’angoisse qui est la source de ces symptômes. Je la ressens cette angoisse même en écrivant mes leçons dans mon agenda et évitant coute que coute la page qui renseignerait la date fatidique. Je ne peux d’ailleurs même pas le regarder ce nombre. Ça me fait vomir. J’évite aussi de regarder les lotos programmés à la télévision. Si la boule au numéro anxiogène apparait à l’écran, alors mon corps se met à trembler et une montée de nausée me submerge. J’en ai vu des médecins et guérisseurs en tout genre. C’est Stanislas Quincey, spécialiste des phobies de toute sorte qui mérite les plus hautes félicitations du jury. Moi, Jules D’Aquin, je lui octroierai le prix Nobel sur le champ.
- « Mais ça se soigne ? » Chuchota ma mère d’une voie tremblotante à peine audible.
- Quincey expira bruyamment : « Vous savez j’en ai vu passé des phobies rares dans mon cabinet et la majorité sont traitées en trois, voire quatre séances. Pour Jules, ce sera plus rapide maintenant que l’on connaît l’origine de la survenue de la phobie. Tenez, j’ai vu juste avant vous un enfant souffrant de Pténorophobie, la peur d’être chatouillé par une plume. C’est sa troisième séance et sa mère m’a appris qu’elle lui a acheté la semaine dernière deux petits poussins au marché. Cela fait partie du protocole voyez-vous. C’est comme l’homéopathie, soigner le mal par le mal...à toutes petites doses. Hier, un professeur de français souffrant de sciophonie, la peur des ombres, terminait la dernière consultation dans mon cabinet. Cette femme vient d’Orléans et elle prévoit un spectacle d’ombres chinoises avec sa classe. Des petites ombres, bien sûr, pour commencer... » termina-t-il en sifflotant.
- « Mais vous les soignez toutes ?
- Affirmatif ma chère dame ! Je suis Stanislas Quincey, le spécialiste mondial des phobies, on vient me consulter depuis Moscou jusqu’à Santiago de Chile et ce depuis plus de trente ans ! » s’exclama-t-il d’un ton solennel mais ferme en enlevant ses lunettes et les prenant par les branches, le visage gras penché vers ma mère, qui gênée, s’enfonça dans sa chaise. « Je pourrai écrire des volumes entiers sur les phobies les plus extraordinaires et extravagantes. Un dernier exemple » clama t’il, le ton plus grave. Un confrère grec m’a confié l’année dernière un patient atteint de chionophobie, la peur de la neige. C’était une première pour moi. Cette personne n’avait jamais vu la neige de son existence et en avait une peur maladive. Aujourd’hui elle vient skier régulièrement dans les Alpes en Chartreuse. Etes-vous rassurée Madame D’Aquin ?
- Oui ! S’exclama maman, maintenant souriante dans un grand soupir d’apaisement. Je pris sa main dans la mienne. Elle était bien moins moite qu’auparavant.
- « Prévoyons deux consultations pour Jules. La seconde, un treize du mois. Une petite dose homéopathique. » ajouta t’il l’air malicieux en clignant d’un œil. Je manquai de tomber dans les pommes à cette évocation et pris ma mère dans les bras. Nous rentrâmes à la maison à pied tandis que je répétais inlassablement : « je suis triste et décaphobe, je suis triste et décaphobe ». « Non Jules » corrigea ma mère : « triskaïdékaphobe, tris-kaï -déka -phobe ! ». Nous pouffâmes de rire et poursuivîmes notre chemin en trottinant main dans la main dans la rue sans issue qui menait à notre petit pavillon. Mon père qui s’inquiétait de ma condition phobique prévoyait souvent une petite sortie après mes séances. Pour me détendre disait-il. C’était aussi pour le détendre, lui, pensai-je. Il se tenait debout, derrière la portière du vieux Zafira et sourit en me voyant.
- « Allez Jules, t’es prêt ? C’est parti ! » Me dit-il en se précipitant vers moi et en me poussant sur le siège passager du véhicule. Ma mère nous regarda partir et semblait apaisée.
Dans la voiture, à peine étions nous partis, j’interrogeai mon père : « on va où ?! »
- A un match de rugby !
- Je blêmis : « c’est quoi comme Rugby ? »
- Un match de coupe de France, Lyon-Valence, c’est du rugby à treize. » Grimaça mon père
Je me penchai en avant et vomi mon goûter entre mes jambes, tout en essayant d’éviter les éclaboussures sur le tableau de bord. Une triple dose homéopathique, un peu trop pour moi.
- « Qu’est ce qui t’arrive mon Julo ? » Se lamenta mon père en garant la voiture sur le bas-côté tout en enclenchant les warnings.
- « Papa, on a trouvé ce que j’ai. Je suis triskaïdékaphobe ! » Articulai-je, les bras en l’air pour signifier que je n’avais aucune idée de ce dont il s’agissait.
- « Quoi ?? » S’inquiéta mon père. Papa actionna la quatre G de son smartphone et tapa fébrilement le terme médical que je tentais de lui dicter, dans la fenêtre de recherche.
Au bout de dix longues secondes, la réponse apparut : triskaïdékaphobie : phobie du nombre treize.
Jules fêterait ses treize ans l’année prochaine. Il était né un treize à 13h13 exactement, dans la chambre numéro treize. « Cela lui portera chance ! » avait ricané le boucher de la Maternité Croix Rousse.
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Image de Michelle St Cassien
Michelle St Cassien · il y a
Je crois voir les personnages autour de moi. Très bien "visualisé"... Quelques petites retouches "textuelles" et c'est parfait !
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