La petite yoga girl

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après ... [+]

Quand Oriane réalisa qu'elle était seule au milieu des immenses étendues de l'Himalaya, elle eut le sentiment que ce qui se passait n'était pas réel, qu'elle allait se réveiller d'un cauchemar. Mais quand, après avoir lancé des appels désespérés, elle ne vit personne venir à son aide, elle comprit qu'elle resterait seule un certain temps, vraiment seule.
C'était bien la première fois qu'on ne lui prêtait aucune attention car, Oriane, « la petite prof de yoga » comme on l'appelait, était incontestablement la mascotte de la salle de gym. Mix gym avait d'abord été l'antre des boxeurs. Puis avec l'arrivée des machines de musculation -les steppers, les cross trainers, les ab boosters - l'endroit avait attiré les bodybuilders. Et la salle avait fini par se féminiser avec la création d'un espace avec miroir pour des cours de fitness, de zumba et même de yoga. Même si elle n'était pas la seule, le professeur de yoga, Oriane, était certainement celle qui faisait tourner le plus de têtes. C'est vrai qu'elle était mignonne avec ses leggings fluos, ses tops qui laissaient voir son piercing au nombril et un petit tatouage sexy sur l'épaule. Cyril était un de ceux qui ne manquait pas de laissait tomber la fonte pour aspirer à un peu de légèreté en regardant Oriane prendre la posture du dauphin ou de la créature sauvage.
Quand Cyril lui proposa de l'accompagner pour un trekking au Népal, Oriane fut d'abord flattée puis hésita. Certes le yoga donnait de la souplesse, de l'équilibre, assurait une bonne maitrise de la respiration, renforçait aussi les muscles, mais jusqu'à quel point ? Le but de Cyril n'avait bien sûr rien d'esthétique ou de spirituel, il voulait faire du globule rouge pour être en forme pour les compétitions. Elle finit par accepter pensant que le Tibet et le Népal étaient des destinations prisées par les yogis. Et Cyril finit par la convaincre en disant qu'elle pourrait lui faire des séances d'étirements après les treks.
Elle se retrouva hélas dans un groupe essentiellement masculin, un groupe de gros baraqués qui portaient allégrement leurs sacs et pensaient bien peu à s'étirer lors des pauses. Ils étaient bien équipés, n'avaient pas froid, tandis qu'Oriane grelottait, avait mal au cœur et à la tête. De jour en jour, elle était de plus en plus à la traine, elle retardait le groupe. Si bien que, ce jour-là quand elle demanda une petite pause, on la lui refusa. Le refus ! Ça aussi elle n'y était pas habituée. Cyril, à fond dans la satisfaction de l'effort, lui avait dit : « Tu nous ennuies à la fin ! Débrouille-toi ! On t'attend à la prochaine étape. » C'est alors que le pied d'Oriane avait tourné sur un caillou et sa cheville avait flanché malgré tous les exercices de renforcement des cours de yoga. Elle avait crié mais les trekkeurs ne s'étaient pas retournés, trop occupés à tester leurs muscles, se libérer des toxines et renouveler leurs globules rouges. Oriane avait alors balayé le somptueux paysage du regard, évaluant son étendue.
On sait que l'Himalaya est devenu une poubelle, on trouve de tout sur les chemins : des pitons, des vestiges de matériel de camping, de vieilles chaussures... et là, ce fut un bol qui se trouvait parmi les cailloux, mais pas n'importe quel bol, un bol tibétain ! Oriane essaya d'en faire sortir l'om : ce son profond et apaisant qui a une grande valeur mystique pour les vrais yogis mais qui était plutôt un jouet pour Oriane. Cependant, des moines tibétains entendirent les vibrations de cette étrange musique et s'acheminèrent vers l'endroit d'où elle venait. Sans le savoir, Oriane n'était pas loin d'un monastère. Ils la trouvèrent, l'emmenèrent, lui prodiguèrent des soins ayurvédiques, et l'accueillirent parmi eux.
Une fois remise, elle participa à leurs séances de méditation, accéda à un yoga plus intérieur mais continua à pratiquer ses postures dans son legging fluo qu'elle avait dans son sac et qu'elle utilisait comme sous-pantalon quand il faisait froid. Un jour, le monastère eut la visite d'une célèbre photographe suisse qui parcourait le monde à la recherche d'instants yoga particulièrement photogéniques. La vue d'Oriane dans son legging rose fluo en posture du cygne au milieu de ces moines en tenue sombre l'inspira immédiatement : tradition et modernité du yoga !
Ce fut l'occasion pour Oriane de rentrer en Europe avec la photographe et elle s'installa en Suisse où le yoga payait bien. Sa photo parmi les moines fit la couverture de Yoga du Monde. Un responsable de la publicité dans les salles de gym remarqua que la jolie petite yogini portait un legging Chin-mudra, il saisit l'idée pour diffuser cette marque dans tous les clubs de fitness y compris Mix Gym. C'est ainsi que, tandis qu'il travaillait ses trapèzes, Cyril laissa tomber ses kettlebells quand il reconnut la petite yoga girl qu'il avait laissée au milieu de l'Himalaya.
En réalité, Oriane ne profita ni de cette renommée, ni du plaisir de la revanche, car son épopée prit fin là où elle avait commencé : immobilisée dans le froid, il était trop tard quand les secours arrivèrent. Elle avait les pieds gelés et malgré le legging Chin-mudra qu'elle portait sous son pantalon de trek, elle mourut d'hypothermie.
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Les Histoires de RAC · il y a
Brrr... Ça fait froid... dans le dos ♫
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Pénélope · il y a
Un beau délire de notre pauvre petite yogini dans les froides étendues de l'Himalaya qui ne fait pas de cadeaux.
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Les Histoires de RAC · il y a
Yep, mais pas mal de sous-entendus dans votre texte et c'est plutôt ça qui me plaît ♫
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M. Iraje · il y a
Effectivement, un texte à ... méditer !