La petite soeur dans le placard

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Image de Été 2021
Je m'en rappelle comme si c'était hier. Cette armoire en bois travaillée qui ornait ma chambre et qui contenait tout ce que j'avais. Je me rappelle bien de cette époque où tous les soirs c'était la fête quand je devais m'endormir. À l'époque, chaque soir indistinctement, maman, une conteuse hors pair, me racontait toujours une histoire inédite.
En ces temps-là, il m'arrivait de penser que maman aurait dû être conteuse, préférablement, que travailleuse sociale. Même si je ne comprenais encore trop rien à son métier de travailleuse sociale. J'avais dix ans et ça faisait déjà beaucoup d'années que j'entendais dire qu'elle pratiquait son métier avec brio pour répéter mon père et les amis de mes parents qui venaient souvent à la maison. Pour réussir autant dans son métier comme ils le disaient, elle devait bien leur raconter des histoires à ces enfants avec lesquels elle travaillait. Parce que pour moi, Anne-Mélodie Charpentier, il n'y avait rien que maman fasse mieux que raconter des histoires. D'autant plus que les histoires qui m'emportaient chaque soir dans les bras de Morphée, c'était elle qui les inventait. Je dois avouer sincèrement que je ne l'avais jamais vue avec un livre en main à me lire des histoires.
Ces histoires elle aurait dû les écrire et en faire des livres comme ceux que nous avions sur les étagères de notre bibliothèque de classe à l'école. Plein d'autres enfants comme moi auraient pu en profiter. À l'école, je racontais souvent les aventures d'Anne-Gaëlle, l'héroïne de toutes les histoires de maman, aux autres élèves et parfois même je m'en servais dans mes rédactions.
La seule chose que maman n'avait plus su faire c'est les enfants. Je le pensais comme ça dans la tête de l'enfant que j'étais et je lui en voulais beaucoup. Ça faisait tellement longtemps que je lui demandais une petite sœur avec laquelle partager mes histoires secrètes, elle n'a jamais voulu me faire ce cadeau. Elle m'avait toujours dit qu'elle ne voulait pas d'un autre enfant.
Un soir, bien longtemps après que maman soit partie suite à une jolie histoire sur Anne-Gaëlle, j'entendis frapper dans la porte du placard au beau milieu de la nuit. Oui ! Quelqu'un a frappé dans la porte du placard. J'ai eu très peur. Je ne comprenais pas pourquoi on avait frappé dans la porte de l'armoire. J'allai quand même voir ce qui se passait avec l'armoire. J'ouvris la porte tout doucement. Je ne vis rien et quand je voulus refermer la porte, j'entendis une petite voix qui chuchota :
— Bonsoir, je m'appelle Anne-Gaëlle. J'ai perdu ma sœur jumelle sur la route de la vie. Je n'ai plus personne avec qui jouer. Veux-tu que je sois ta sœur ?

J'ai failli crier, mais quelque chose me retint. C'est peut-être la petite voix triste que je venais d'entendre qui m'a retenue. La voix de la fillette qui a parlé était très triste, trop triste. C'est ce qui en premier lieu avait attiré mon attention. Et aussi il y avait cette envie d'avoir une sœur. De toute façon, je décidai de fermer la porte sans rien dire et je me suis remise au lit. Je n'ai pas pu dormir du reste de la nuit. Je ressassais plein d'idées dans ma tête et me posais plein de questions. Pourquoi l'armoire a-t-elle parlé ? Pourquoi elle avait dit s'appeler Anne-Gaëlle comme dans les histoires de maman ? Qu'est-ce qu'elle veut au juste ?
Le lendemain matin, je racontai à maman ce qui m'était arrivé pendant la nuit et je la vis pâlir :
— Comment est-ce qu'elle s'appelle, tu dis ?
— Anne-Gaëlle, comme dans tes histoires maman. Combien de fois veux-tu que je te le dise ? Répondis-je fatiguée de répondre à cette question pour la énième fois. Elle voudrait que je sois sa sœur...
— Je ne veux plus que nous en discutions. D'ailleurs, je t'ai déjà dit que ces histoires que je te raconte sont des histoires fictives et que Anne-Gaëlle n'a jamais existé. Cette histoire d'une armoire qui parle ne peut-être qu'une anecdote de zombie rien de plus. Si par hasard tu entends à nouveau la voix, ne lui réponds pas, ne lui adresse surtout pas la parole et crie très fort au milieu de la nuit pour que ton père et moi te venions en aide. Personne ne devrait parler aux zombies.

Sur ces mots, elle s'en alla me laissant seule dans la chambre pour finir de m'habiller pour me rendre à l'école. C'est la première fois que je l'ai vue réagir ainsi. Je ne comprenais trop rien. À partir de ce moment, les histoires se sont faites rares. Je ne lui ai jamais reparlé d'Anne-Gaëlle avec qui j'avais parfois de longues conversations le soir. Nous jouions à nous raconter nos journées, à nous faire des blagues et à tirer des contes. Progressivement, Anne-Gaëlle prit la place de maman. Et je me sentais aux anges d'avoir une nouvelle personne avec qui partager mes joies, mes peines bien que des fois il m'est arrivé de penser comme l'avait dit maman, qu'Anne-Gaëlle était une zombie parce que je ne l'ai jamais vue. Ainsi nous ne pouvions jouer à d'autres jeux comme les jeux de cartes ou au Monopoly. Pourtant j'étais contente de trouver la complicité de quelqu'un à qui raconter mes journées avec qui rire et qui me comprenait mieux que quiconque. On dirait la complicité d'une sœur, cette sœur que j'ai souvent demandée à maman.
Un soir, alors que maman et papa dînaient pendant que moi j'étudiais au bout de la table, papa me questionna ainsi :
— Dis donc, Mélo, avec qui tu discutais comme ça hier soir ?
— Moi papa ! Mais je dormais.
— Non, je ne pense pas trop. À moins que tu ne sois devenue somnambule. Je t'ai entendue rire aux éclats à plusieurs reprises. Si je ne savais pas que tu n'avais pas de téléphone portable, j'aurais pensé que tu étais en grande conversation avec un ami.
— Mélo, ne me dis pas que cette Anne-Gaëlle est revenue, fit maman.

Je choisis de ne pas répondre. Maman expliqua alors à papa qu'il y a quelque temps, je lui avais parlé d'une fille qui m'avait parlé dans mon armoire.

— Ah bon ! C'est ainsi ! Mais Caroline ça fait plusieurs années déjà que je te demande d'arrêter de raconter des histoires à dormir debout à la petite. Elle n'est plus de l'âge à écouter des histoires montées de toute pièce au gré de tes fantaisies. C'est normal qu'elle se crée des personnages fictifs.

Je pensai aussi que c'était un peu sa faute parce qu'elle refusait de me donner une petite sœur avec qui je pourrais sauter à la corde, jouer a la marelle, etc. Même si avec Anne-Gaëlle, je ne peux pas jouer à ces jeux, mais je sais qu'elle est là pour m'écouter comme le ferait une sœur, une autre partie de moi-même.

Les longues conversations avec ma sœur de l'armoire ont continué malgré tout. Mais je devenais prudente parce que je ne voulais pas la perdre. Je surveillais indistinctement tous les bruits. Les bruits de pas dans le couloir, les bruits dans l'escalier...

Pourtant un beau soir où j'étais très triste après une journée assez mouvementée à l'école parce que les enfants avaient beaucoup ri de moi. Dans ma rédaction, je parlais de ma sœur Anne-Gaëlle qui vit dans l'armoire de ma chambre avec que j'ai de longues conversations animées. Les élèves n'ont absolument rien compris de ce que je lisais parce que le professeur, selon ses mots ayant trouvé ma rédaction originale et bien écrite, m'avait demandé de la lire pour toute la classe. J'étais indexée de partout sur la cour. Tout autour de moi des groupes d'élèves me pointaient du doigt à la récréation, à la sortie des classes. Ce soir-là, je pleurais toutes les larmes de mon corps en racontant mes déboires à Anne-Gaëlle et je ne prêtai pas du tout attention aux bruits de pas dans le couloir ce qui fit que je n'entendis pas mon père entrer dans la chambre. Ce n'est que quand j'entendis la porte du placard se fermer avec fracas que je compris qu'il y avait quelqu'un d'autre dans la pièce. Depuis combien de temps il était entré, je ne saurais dire tellement que j'étais concentrée à pleurer et à tout raconter à Anne-Gaëlle. Je ne comprenais pas pourquoi les gens ne voulaient pas comprendre que j'avais une sœur qui vivait dans mon armoire avec laquelle je parlais chaque soir.

Ce soir-là, papa jura de jeter ce placard aux ordures pour faire disparaitre ce zombie de sa maison. Je le suppliai, mais il demeura sur sa décision. Et le lendemain avant de partir papa dit à maman :
— Caroline, comme la petite doit aller à l'école, je t'ordonne de ranger tout ce qui se trouve dans le placard ailleurs. Et surtout, qu'il disparaisse à mon retour.
— Mais papa, dis-je en sanglotant.
— Il n'y a pas de « mais » qui tienne, cria-t-il avant de partir et de fermer la porte d'entrée avec fracas.

L'après-midi en revenant de l'école le placard n'était plus là. Mes affaires étaient empilées dans des sacs en plastique dans un coin de la chambre.

Depuis ce jour, je suis devenue comme une ombre. Je n'avais plus d'amis et je détestais mes parents. Je ne me sentais plus à l'aise à la maison. Je voulais disparaitre. Les histoires de maman n'étaient plus là depuis belle lurette pour me faire rêver la vie en rose ni même en gris, certaines des histoires de maman étaient tristes parfois. Et voilà qu'Anne-Gaëlle n'était plus là non plus. Plus rien n'avait de sens. La vie n'était même pas grise, elle était carrément noire comme ces fumées qui s'échappent des pneus enflammés que je vois parfois sur le trajet de l'école vers la maison certains après-midis.

Comme ça, je ne vis plus le temps passer. Je me concentrais sur autre chose comme la lecture, je dévorais carrément tous les bouquins que je trouvais à ma portée afin d'éviter de penser à Anne-Gaëlle. Et j'étudiais comme une forcenée. De toute façon, je n'avais pas le choix, je n'avais plus que ça à faire.

Je ne vis même pas les grandes vacances arriver. Quand maman me parla de m'envoyer passer les vacances à Bassin Manyan aux Gonaïves chez tante Monique, que nous appelions tous affectueusement Tante Mo, sa région natale pour la première fois de ma vie, je répondis oui sans grande conviction. Ces temps-ci, je faisais exactement tout ce qu'on me proposait. Plus rien n'avait de sens vraiment à mes yeux. Anne-Gaëlle me manquait beaucoup. Maman aussi d'ailleurs, qui avait comme perdu sa joie de vivre.

J'espérais seulement que je me plairais là-bas. Maman et papa eux partaient pour une nouvelle lune de miel. Je dois dire que j'étais contente pour eux. De toute ma vie, je ne les avais jamais vus se battre entre eux ni se quereller à part la fois où papa reprochait à maman de me raconter encore des histoires à mon âge et la matinée ou il lui avait ordonné en criant très fort de débarrasser mon armoire. Je me rappelais bien combien Annie était triste quand ses parents avaient divorcé. Moi, j'imagine bien que cela ne m'arrivera jamais. Malgré le fait que je leur en voulais de m'avoir séparée de ma sœur Anne-Gaëlle, je voudrais bien qu'ils restent ensemble pour toujours.

Maman m'avait préparé mon sac de voyage comme l'enfant gâté que j'avais toujours été. Tante Mo était venue me chercher à Port-au-Prince et nous partîmes par le bel après-midi de mercredi qui suivait le mardi où on avait fait la distribution des bulletins. Mon travail de dingue avait été récompensé, j'étais la première de la classe pour la première fois de ma vie. Et je tenais à ce que cela soit ainsi tout le reste de ma vie. J'étais admise en classe supérieure avec de belles notes, je pouvais donc m'adonner à cœur joie à mes vacances à Bassin Manyan que j'avais hâte de connaitre d'ailleurs.

Après un long voyage à bord d'un bus très confortable qui nous conduisit aux Gonaïves, nous montâmes une moto pour nous rendre à notre destination finale parce que Bassin Manyan est une petite localité des Gonaïves qu'on ne peut atteindre qu'en moto. Une fois sur place, j'étais contente de faire connaissance pour la première fois avec mes cousins et cousines, d'autres tantes et oncles, ainsi que d'autres enfants qui habitaient le lakou comme me l'avait dit Tante Mo.

Les vacances s'annonçaient très belles d'autant plus que j'avais la chance de rencontrer plein de frères et sœurs avec qui j'aurais l'occasion de jouer, de me baigner à la rivière... Mais il y avait quand même quelque part au plus profond de mon être de la tristesse, Anne-Gaëlle me manquait beaucoup.

En arrivant, ce mercredi-là, je n'avais fait que déposer mon sac sans l'ouvrir pour aller faire connaissance avec les gens et les lieux. Quand je rentrai dans la chambre que j'allais partager avec ma cousine Claudinette, la fille de tante Mo, pour prendre quelques affaires, je vis une bible dans mon sac. Je ne comprenais pas trop ce qu'elle faisait là. Je me rappelai que maman m'avait dit que l'église était très proche de la maison. Elle avait donc prévu que j'irais à la messe. Tante Mo était très catholique d'après ses dires. D'habitude, nous nous y rendions que très rarement mes parents et moi.

En prenant la bible pour la déposer sur le lit pour continuer à chercher dans mes affaires, une photo en tomba. Je la pris et je vis maman debout avec deux bébés qui me ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Je ne comprenais pas pourquoi j'étais en double sur la photo. En retournant la photo, je lis ceci : « Avec mes deux filles nées le 4 juillet 2005, Anne-Gaëlle et Anne-Mélodie ».

Qu'était devenue Anne-Gaëlle ? Je n'ai jamais eu la force d'en parler à maman et papa. Je sais seulement que je l'ai connue dans l'armoire et qu'elle continuera d'habiter dans mon cœur à jamais.

Avec le temps, je pardonnai à maman de n'avoir pas pu me donner une petite sœur. C'était une très grosse douleur que de perdre un enfant. Je ne pardonnai pas tout à fait à papa d'avoir jeté l'armoire, mais je comprenais sa réaction. La douleur de la perte d'un enfant devait le ronger chaque jour de son existence.

Les vacances d'été à Bassin Manyan devinrent annuelles voire bisannuelles, parfois j'y allais à noël ou à pâques. Elles m'avaient un peu aidé à guérir mes blessures. La venue à Port-au-Prince de Claudinette, ma cousine, quelques années plus tard, combla un peu du vide qui m'habitait. Elle était un peu comme cette petite sœur que je voulais tant. Je ne lui avais jamais parlé de Anne-Gaëlle. Je gardais le souvenir de ma sœur dans l'armoire très jalousement au fond de mon cœur. Malgré le fait que mon appréciation pour Claudinette était très grande, elle n'avait jamais pu occuper la place de Anne-Gaëlle qui avait pris pour toujours une grande place spéciale dans mon cœur.

En grandissant, j'ai toujours eu un fort penchant pour les meubles usagers réparés. Je trainais toujours chez les antiquaires à la recherche de mon armoire, celle que mon père avait ordonné de jeter. C'était presque une obsession. Je voulais pouvoir réentendre la voix de ma jumelle, retrouver la voix de cette moitié que la vie m'avait donnée en cadeau de façon naturelle.

Un jour, chez cet antiquaire à Pétion-Ville, je suis tombée sur cette armoire. Elle ressemblait de façon étonnante à la mienne. J'ai ouvert la porte avec hésitation, avec cet espoir qui nourrit toujours les attentes trop longues. J'allais pouvoir entendre la voix de ma sœur après environ 15 ans. Cette voix qui m'a tant marqué. Cette voix qui m'a tant manqué... L'armoire ne parlait plus !
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JAC B · il y a
De la fraîcheur et de la naïveté dans l’écriture qui rend cette histoire crédible et touchante.
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Chantal Sourire · il y a
Touchante histoire d'enfance !
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Sylvie Sperandio · il y a
Magnifique histoire de deux jumelles qui se «retrouvent» sans vraiment se retrouver. Deux âmes-sœurs qui partagent, via l'esprit et l'infiniment grand, bien que sans cesse remis en question, des moments cruciaux. J'ai vraiment beaucoup aimé cette nouvelle! Bravo!
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Les Histoires de RAC · il y a
Un récit bien mené et une histoire sympathique malgré quelques longueurs ♫ Bonne continuation ♪
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Ginette Flora Amouma · il y a
L'enfant a un ami imaginaire qui l'aide à traverser la vie .
Une belle histoire racontée avec émotion .

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