La petite poison

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Il se voulait rassurant, il m’a complètement paniquée cet appel d’Adrien. Mes oreilles se sont mises à bourdonner. Ma tête à tourbillonner. Mon cœur à tambouriner de toutes ses forces pour sortir de ma poitrine. Pour un peu je serais tombée dans les pommes. Il a fallu que je m’asseye.
Le 6e sens des mères, celui qui les prévient d’un danger menaçant leur progéniture, chez moi devait être en panne : je ne me doutais de rien. Je préparais tranquillement mon déjeuner, un rôti de porc à la cocotte pour qu’il soit moins sec, des pommes de terre à la boulangère et une tarte aux cerises qui finissait juste de cuire.
Pour une surprise, c’était une surprise ! Je ne savais pas encore si elle était bonne.

François était à son vélo. Quand il est au vélo, François est injoignable, il ferme son portable.
Vite, je lui ai écrit un petit mot pour le prévenir et j’ai collé le post-it en plein milieu de l’écran de la télé. Là, je suis certaine qu’il le verra, autrement il ne trouve jamais rien.
J’ai abandonné mes pommes de terre à moitié épluchées sur le plan de travail, sorti la tarte du four, éteint le gaz sous la cocotte et j’ai filé à la station de métro.
Par chance, on était dimanche. Un jour de semaine, la patronne aurait sûrement pas accepté que je quitte la boulangerie avant l’heure normale, 7 heures et demie.
Par chance, nos amis Raymonde et Charly avaient remis à la semaine prochaine leur invitation à passer deux jours à la campagne ; ils ont acheté une vieille maison dans la baie de Somme en prévision de leur retraite.

Je contourne l’hôpital, agglomérat de bâtiments anciens gris et de bâtiments récents affreux, pour trouver l’entrée. Après c’est facile il n’y a qu’à suivre les flèches vertes m’a expliqué Adrien jusqu’au service du Pr Langlois. Elle est chambre 309.
Je suis devant. La porte est fermée.
Je l’ouvre doucement, en retenant mon souffle. Il ne faut pas te réveiller, tu as besoin de te reposer. L’épreuve a été rude. Tu as frôlé la mort.

J’entre sur la pointe des pieds et mon regard inquiet se pose sur toi. Comme tu es pâle, ma fille, hâve, défaite, blanche comme le drap que l’infirmière te remonte sous le menton. Tes cheveux collés en paquets ont l’air d’une poignée d’anguilles éparpillées sur l’oreiller.
Je surveille un instant ta respiration, lente, profonde, régulière. Tu dois être médicamentée pour dormir si tranquillement. Une aiguille est plantée sur le dos de ta main, retenue par un pansement. Un mince tuyau la relie à une poche remplie d’un liquide transparent accrochée à une potence à la tête de ton lit. Ils t’ont mise sous perfusion.
Normal, m’explique l’infirmière, tu as perdu beaucoup de force avec cette grosse hémorragie... Un accident exceptionnel qui a nécessité la transfusion de plusieurs poches de sang... Il aurait fallu opter pour l’opération beaucoup plus tôt, mais l’anesthésiste de garde était débordé. C’est comme ça, il ne faut pas avoir besoin d’être opéré en urgence pendant le week-end. Les médecins de garde sont trop peu nombreux. Ils font ce qu’ils peuvent mais les attentes sont parfois très longues.
J’opine de la tête, je suis d’accord avec les récriminations de l’infirmière qui s’appelle Nonette comme le précise le badge épinglé sur la poche de sa blouse blanche. Ma fille aurait pu mourir faute de soins adéquats.

Nonette te prend la tension, en inscrit les chiffres sur la feuille de papier affichée au pied de ton lit. Elle vérifie d’une pichenette que la perfusion fonctionne puis elle se tourne vers moi et m’affirme que tout va bien, que tu es juste encore sous le coup de l’anesthésie mais que tu ne vas pas tarder à te réveiller. Elle me dit encore de ne pas hésiter à sonner à la moindre inquiétude. Les semelles de bois de ses sabots modernes claquent sur le carrelage quand elle sort en refermant la porte derrière elle.
Tu n’as pas bougé.
Sur ta tempe, là où ta peau est tellement fine qu’on la dirait transparente, la petite veine bleue palpite. Des larmes me montent aux yeux et, comme tu ne me vois pas, je les laisse couler sans retenue. Mes joues sont inondées et je n’ai pas de mouchoir.
Si tu étais réveillée, tu m’aurais déjà interpellée, exaspérée « arrête tout de suite, maman, avec ta sensiblerie débile, retiens-toi ! »
Toi tu te retiens toujours, tu ne montres jamais rien de tes sentiments ou de tes émotions. Laisse-moi pleurer tranquillement !
Si tu ne dormais pas, je sais que tu aurais ajouté avec cette exaspération à peine contenue que tu as toujours dans la voix lorsque tu t’adresses à moi : « mais pourquoi pleures-tu, maman, puisque tout va bien ? »
Heureusement que tu dors sinon il aurait fallu que je te réponde que je pleure à cause de la petite veine bleue qui est en train de palpiter sur ta tempe. Et tu aurais levé les yeux au plafond, agacée.
Tu ne peux pas comprendre !
Cette petite veine bleue, je m’en souviens comme si c’était hier, je me souviens de le la fabuleuse émotion qui m’a submergée lorsque je l’ai vue battre pour la première fois. Un énorme sanglot venu du plus profond de mes entrailles m’avait alors secoué tandis que je te serrais contre moi de crainte que tu ne tombes. Mon bébé ! Ma fille ! Tu m’as laissée, deux ou trois minutes, flotter dans une bulle de bonheur absolu tandis que je m’émerveillais de te voir si minuscule et si parfaite à la fois. Et puis, la bulle a volé en éclats et tu t’es mise à t’époumoner aussi fort que le permettaient tes poumons aux alvéoles encore repliées et tes cordes vocales encore inachevées. La puéricultrice s’est penchée vers toi et elle t’a questionnée : « alors la petite poison qu’est-ce qui ne va pas ? »
Faisait-elle allusion aux difficultés qui avaient précédé ta naissance ou pressentait-elle, grâce à je sais quel don de prémonition, que tu allais nous en faire voir de toutes les couleurs à ton père et à moi?
Car ce sobriquet de « petite poison » donné par la puéricultrice le jour de ta naissance, tu t’es attachée, avec une persévérance têtue et une imagination fertile, à ne jamais le démériter.
Rien, tu n’as rien épargné à tes pauvres parents désarmés ; de tes accès de colère tonitruants à ce refus perpétuel de dormir qui transformait chaque soirée en corrida et chaque nuit en nuit blanche; de ta volonté tranchée de te nourrir exclusivement de pâtes à ces éternels régimes qui t’ont conduite, adolescente anorexique, à l’hôpital ; de ton opposition farouche à toute autorité à cette longue disparition volontaire, deux ans et huit mois sans aucune nouvelle de toi. Bien plus tard, des années après ta réapparition, tu nous as expliqué ton besoin de liberté, ton désir de n’avoir aucun compte à rendre à personne, cette nécessité que tu éprouvais de savoir «  qui tu étais vraiment, loin de notre influence autoritaire et de notre éducation réactionnaire ».

Tu t’agites dans ton lit, je te prends la main... Là, tout va bien, maman est là.
Je sais, tu détestes que je m’inquiète pour toi, tu prétends que c’est la preuve que je ne te fais pas confiance... Tu ne comprends rien, l’inquiétude ça n’a rien à voir avec la confiance... Un jour, tu comprendras l’inquiétude des mères...

Tes jambes se replient sous le drap. Tu pousses un profond soupir. Tes paupières s’entrouvrent mais, agressée par le soleil cru de cette belle matinée d’été, tu tournes la tête à l’opposé de la fenêtre et... Tu me vois ! Ton visage s’éclaire d’un sourire fatigué. Ta main presse la mienne. Tes yeux accrochent les miens.
«  - Tu l’as vue ?
Ta voix rauque exprime la lassitude profonde.
- C’est tout ton portrait !... Les infirmières m’ont dit qu’elle ne restera pas longtemps en couveuse... 2,5 kg c’est un beau bébé pour un préma...
- Tout va bien alors... Tu as du te faire un sang d’encre.
- J’avoue.
- J’ai pas voulu qu’Adrien vous appelle avant que tout soit fini.
- Pourquoi ?
- Pour ne pas avoir à supporter, en plus, ton inquiétude... On était déjà complètement paniqués... Faut dire qu’elle nous a pris par surprise, avec six semaines d’avance !... On dormait tranquillement et, pof !, le lit s’est transformé en piscine... La trouille qu’on a eue ! Surtout que les contractions ont tout de suite été fortes et rapprochées... On s’est grouillés d’arriver à la maternité... Heureusement le samedi à 5 heures du matin, y a pas d’embouteillage !... Après le col s’ouvrait pas... Le travail a duré 26 heures... J’ai bien cru que mon cœur allait s’arrêter... Tu te rends compte, elle ne voulait plus sortir de mon ventre !
- Mais elle est sortie finalement...
- Il a fallu mettre les forceps... Ça promet si elle a déjà décidé de n’en faire qu’à sa tête cette petite poison !

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