La petite fugue

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Fille dotée du sens de la synthèse et plus observatrice qu'oratrice, le court me va plutôt bien! Avide de cinéma et de voyages, l'écriture et la lecture m'aident à m'évader quand le ... [+]

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Non, mais qu'est-ce que je fiche ici ?
Cette question, je me la pose tous les matins. Pas une journée ne se passe sans que je ne me torture l'esprit, à racler les moindres recoins de ma cervelle afin d'y trouver une réponse sensée et rationnelle, sans le moindre succès.
Je regarde les gens autour de moi ; cette nuée de visages inexpressifs, de têtes inclinées, plongées dans les lignes de leur journal gratuit, ou noyées dans les écrans de leur smartphone. Personne ne regarde personne, personne ne parle à personne. Pas besoin d'aller au Japon pour voir des robots humanoïdes, ils sont déjà là ! Des êtres faits de chair et d'os, qui pourraient marcher les yeux bandés tellement ils connaissent le chemin de leur vie par cœur. Du moins, s'ils en ont encore un, de cœur... Faut les voir se bousculer pour rentrer dans le RER B, se battre pour s'asseoir, se dévisager au moindre frôlement maladroit. Sur la pierre tombale de l'Humanité, on pourra écrire : « La RATP nous a tués. »

Mais je m'égare. Je pars dans mes délires. Faut m'excuser, tous ces trajets en train, toutes ces secousses, tous ces retards ont fini par avoir raison de ma santé mentale. C'est que ça fait dix ans maintenant que le train, le monde, les grèves, le quartier de la Défense, sont devenus mon quotidien.
Dix ans. Ça fait dix ans que je vis dans le béton et dans la foule, en malheureuse anonyme. Ça fait aussi dix ans que je suis mariée avec Philippe. Et au bout d'une décennie, le bilan de notre vie conjugale reste maigre : pas d'enfant, et un simulacre de sentiment qui s'estompe peu à peu. C'était notre anniversaire de mariage, la semaine dernière. Évidemment, il l'a oublié. Le pire, c'est que pour la première fois, je l'ai oublié aussi. Et dire qu'au commencement de notre relation, je sacralisais chaque seconde passée en sa présence, je glorifiais les premiers souvenirs de notre vie à deux, je me prosternais devant la stèle de notre vœu d'amour éternel... Aujourd'hui, je ne suis plus capable de me souvenir de la date de mon mariage, le soi-disant plus beau jour de ma vie, si je ne l'ai pas inscrit dans mon agenda et mis un rappel...

Non, mais, vraiment, qu'est-ce que je fous là, bordel ???

Alors maintenant, attention, reconcentre-toi ma grande, c'est l'heure du débarquement à Châtelet-les-Halles avec, à la clé, un changement pour passer du RER B au RER A. Le point d'orgue de mon parcours du combattant matinal. À chaque fois que j'arrive dans cette station, je pense au troupeau de gnous dans le « Roi Lion » qui charge le pauvre petit Simba resté en bas dans le canyon. Je me sens comme un petit être sans défense et chétif balloté de gauche à droite, d'avant en arrière, tombé dans une rivière au très fort courant et qui cherche à rejoindre la rive, sans se prendre un tronc d'arbre dans la gueule, si possible.

Ouf ! Heureusement, je parviens à m'engouffrer dans la rame sans encombre, peut-être le signe annonciateur d'une journée moins médiocre qu'à l'ordinaire...

« Mesdames et Messieurs, nous stationnons quelques instants pour régulation du trafic... »

Quinze minutes plus tard, le train est toujours bloqué à quai. Je suis dans une position des plus inconfortables. Il y a environ douze personnes au centimètre carré, sans compter leurs sacs, deux valises et trois poussettes, et un type qui a décidé de s'appuyer sur la barre à laquelle je me tiens pour pouvoir lire son bouquin. J'ai beau lui enfoncer les ongles dans l'omoplate droite, Monsieur ne bouge pas d'un iota. Je jette un regard désemparé autour de moi dans l'espoir de trouver une bonne âme compatissante à la destruction de ma manucure, mais rien. Nada. Que des têtes baissées, que des yeux dirigés vers le sol, que des mines renfrognées. Que des robots déshumanisés. C'en est trop, il faut que je sorte, j'ai besoin d'air. Je me dirige vers la sortie au moment même où les portes du train se referment. Tant pis, j'ai trop attendu. Dans un élan de rejet, je prends le RER, mais dans l'autre sens, comme pour rentrer chez moi. Sauf qu'arrivée à la station Gare de Lyon, une idée me foudroie ; et si je ne rentrais pas ?

Je me précipite hors de la rame et je fonce vers le hall de la gare. Je me jette ensuite sur le premier guichet que je vois :
— Bonjour, un billet, s'il vous plait.
— Où allez-vous, Madame ? me demande le préposé.
— Aucune importance, un billet pour le prochain départ.
— Mais, euh, vous voulez partir aujourd'hui ?
— Oui, oui, aujourd'hui. Tout de suite.

Le guichetier me fixe intensément. Il doit certainement considérer la possibilité d'appeler la police ou l'hôpital psychiatrique le plus proche, mais une fois le paiement effectué, il me tend un billet et m'indique la voie : « Et dépêchez-vous, le train part dans cinq minutes. » Dans ma hâte, je ne m'enquiers même pas de ma destination. Ce n'est qu'une fois arrivée sur le quai que je la découvre en consultant le panneau d'affichage : Aix-en-Provence !

Tout en m'installant dans la voiture huit, je m'imagine déjà un chapeau de paille sur la tête, assise à la terrasse d'un café, étourdie par le chant des cigales et l'odeur divine de la lavande, enivrée de soleil... Le soleil ! Fini, les tubes de néon blafards et glacés, à moi la lumière et la chaleur, à moi une vraie vie !
Accoudée à la fenêtre, bercée par le doux balancement de la voiture sur les rails, je zieute, amusée, mon reflet dans la vitre triple épaisseur du TGV. Je vois une femme, les cheveux défaits, la mine réjouie et un étrange sourire aux lèvres, à la Mona Lisa. Oui, c'est ça, j'ai le sourire de quelqu'un qui cache un secret coupable. À quarante-deux ans, et pour la première fois de ma vie, j'ai pris la clé des champs...
Je n'arrive toujours pas à croire que j'ai fait tout ça ! Que je me sois écartée du chemin, éloignée du troupeau, échappée d'un travail et d'un mariage ennuyeux. J'avais délibérément séché le boulot pour un peu de bon temps. Moi qui pensais être un zombie, physiquement présente, mais irrémédiablement morte à l'intérieur... Il m'a suffit d'un moment de folie pour ranimer en moi des sentiments que je croyais éteints à tout jamais, de rallumer la flamme du désir de vivre. Une larme coule le long de ma joue, sans doute une larme de joie ! Ou bien est-ce toute cette verdure s'étalant sous mes yeux qui m'éblouit. Il faut dire qu'après dix ans de banlieue, de béton et de tristesse météorologique fréquente, ma vue chromatique s'étend du gris clair au gris foncé.
Les paysages défilent de plus en plus vite, le train augmente son allure, et mon rythme cardiaque s'accélère. Je ne peux m'empêcher de sourire. Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sens incroyablement vivante.

Une résolution se forme alors dans mon esprit : plus jamais ! Plus jamais je ne reviendrai dans la grisaille de ma vie, plus jamais je ne me lèverai le matin en sachant pertinemment de quoi ma journée sera faite, de quoi les cent, les mille prochains jours seront faits. Plus jamais je ne reverrai Philippe, plus jamais je ne supporterai cette vie de faux semblants que nous avons construite naturellement, et à laquelle nous nous sommes conformés sans aucune remise en question. Je suis partie, il n'est pas question que je fasse machine arrière.

Une voix annonce notre arrivée prochaine à Aix-en-Provence ; prise d'une soudaine frénésie, je me lève et me positionne devant la porte du train, prête à bondir sur le quai, à me mettre à genoux et à embrasser cette terre promise. J'ai tellement hâte de découvrir ma nouvelle ville ! Certes, je pourrais aller ailleurs, mais je ne peux m'empêcher de me dire que le destin a choisi pour moi, et il ne faut pas trop contrarier le destin. La porte n'a pas le temps de finir de s'ouvrir que, déjà, je me précipite au-dehors ; le temps est magnifique, avec le soleil au zénith et une brise légère, tout ce que j'avais imaginé ! La ville, la vie désormais m'appartiennent, je peux en faire ce que bon me semble. Liberté chérie, je te trouve enfin ! Il ne me reste plus qu'à décider par quoi commencer.

***

La nuit n'est pas encore tombée, mais déjà le ciel se noircit et les éclairages publics s'allument doucement. Je m'avance d'un pas lent, la tête basse. Un frisson parcourt mon corps ; peut-être est-ce le froid. Je m'enveloppe dans mon manteau. Je marche sur le trottoir, mes pas résonnant dans la rue tranquille. Il n'y a pas un chat dehors, pas un bruit.
J'arrive devant la maison, je sors les clés et j'ouvre la porte. Je rentre, je pose mon sac dans l'entrée et m'avance vers le salon. Philippe est là, sur le canapé, en train de regarder je ne sais quel match de foot. Sans décoller ses yeux de l'écran, il me dit : « C'est toi, chérie ? » Non, non, c'est un cambrioleur qui profite du fait que tu ne daignes même pas regarder ta femme pour aller voler ta collection de capsules de bouteilles. Je réponds tout de même par un petit oui. Toujours sans décrocher son regard de la télé, il me demande : « Tu as passé une bonne journée ? »

Comment lui dire ? Comment lui dire que je me suis enfuie, ou du moins que j'ai eu l'intention de m'enfuir ? Que j'ai commencé la démarche de le quitter, de tout quitter, de disparaître sans rien dire et que je me suis ravisée ? Que j'avais enfin la liberté de faire tout ce que je voulais, mais que je ne savais justement pas quoi en faire ? Que je suis restée des heures assise sur un banc, à réfléchir à ce que je voulais faire maintenant que j'avais l'occasion de repartir de zéro, et que je suis restée des heures sur ce banc sans aucune réponse ? Que j'ai abandonné et que j'ai repris le train pour rentrer gentiment à la maison, que j'étais en pleurs tout le trajet durant, désespérée de me rendre compte qu'en dehors d'une douce épouse et d'une fidèle employée de bureau, je ne suis rien ? Que je ne sais rien faire, rien créer par moi-même ? Que ce monde me fait trop peur pour que j'ose vivre pleinement ?
Je réprime une larme en secouant la tête et réponds : « La routine... »
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Viviane Fournier · il y a
J'ai adoré. ...
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Michel Dréan · il y a
Le train-train quotidien fait dérailler les vies Gwen ! Beaucoup aimé ce ton doux-amer.
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Constance Delange · il y a
Texte poignant de réalisme, chacun porte en soi un ailleurs
bravo

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Marie Claude Lisée · il y a
Texte captivant! Le mal être, la grisaille bien décrite. Quelle bonne idée que cette fugue vers un lieu inconnu mais si ensoleillé et rempli de promesses. Promesses difficiles à tenir finalement! Bravo pour ce texte!
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Fred Panassac · il y a
Je découvre cette escapade (déprimante mais bien écrite et à surprises !) et je vous soutiens en finale *****
En vous lisant avec plaisir, je me suis dit que personne d’entre nous, il y a trois mois, n’aurait pu imaginer que tout quitter serait devenu une nécessité absolue pour tant de gens, sous les bombes, si proches de nous.
L’Histoire a de ces ironies tragiques…

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Nadege Del · il y a
Bien emmené pour une chute qui ne se devine pas. Mon vote
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Camille Sagasta · il y a
Et pourtant… Ce petit vent de liberté est prometteur… Quand on y a goûté, tout est possible... Allez, courage… un autre billet de train ?… Une belle histoire loin d'être sans issue... Merci !
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Isabelle Levy · il y a
Où se cache la liberté sinon en nous? Vous décrivez très bien la difficulté d'être son propre geôlier. Bonne finale!
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Aldo Rossman · il y a
Ce "je ne suis rien ?" est assez bouleversant en fait. C'est lui qui donne sa tonalité à la nouvelle, qui hésite entre le goût de la liberté et l'arrière-goût du désespoir.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une parenthèse dans la vie pour vite se rendre compte que la parenthèse enferme davantage !
Un texte qui interpelle . Bonne finale à vous .

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