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La petite fille qui s'appelait Robert.

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Cette petite fille s'appelait Robert. Et elle n'en voulait même pas à ses parents car ils étaient morts
avec ses sœurs dans un accident de voiture.
Ils venaient pour la récupérer au goûter d'anniversaire de sa meilleure copine. Elle avait passé une
super journée, il y avait eu une chasse aux trésors, et puis une course en sac, et aussi des ballons,
des paillettes, et pleins de bonbons. Du sucre et du piquant, les lèvres étaient devenues multicolores,
et les sodas faisaient roter, même les filles n'arrivaient pas à s'empêcher.
À la fin, quand tout le monde avait un peu mal au ventre en montant dans les voitures, elle était
restée avec sa meilleure copine. Assise dans le jardin, elles se racontaient cette journée trop bien.
Elles n'avaient même pas vu que tout le monde était parti.
Et puis la maman de Mheko était venue les voir avec une glace à l'eau, un sorbet grenadine.
Robert avait été surprise de voir la Maman s'asseoir avec elles. Elle s'était accroupie dans l'herbe
humide de l'ombre de fin d'après-midi, malgré sa belle jupe toute blanche. Elle avait dit doucement
à Robert que son grand-père allait venir la chercher, car ses parents étaient encore en route, on
n'arrivait pas à les joindre, sûrement un embouteillage dans un tunnel.
Robert n'avait pas trop compris quoi comprendre, et puis son grand père était arrivé drôlement vite.
Elle ne le connaissait pas beaucoup, ils se voyaient rarement, elle croyait qu'il habitait loin, mais il
était tout gentil. Elle s'endormit rapidement à l'arrière de la voiture. C'est en la voyant assoupie que
le grand père s'était mis à pleurer en silence. À son âge il ne savait pas plus retenir ses sanglots que
quiconque, mais ses reniflements étaient maîtrisés.
Il se gara au pied de son immeuble effrité, sortit de la voiture, referma la portière, se moucha, et ouvrit la portière pour prendre la petite dans ses bras, il regroupa toutes ses forces pour la sortir du siège et elle se réveilla. Il lui fit goûter le sirop d'orgeat, elle aima beaucoup et en reprit un verre puis demanda où étaient ses parents, et si ses sœurs étaient restées seules à la maison, elle se dit qu'elle leur avait offert un grand moment de liberté. Elle-même trouvait ça marrant d'être chez Papisec, c'était la première fois qu'elle venait ici, ou alors elle ne se souvenait plus. Il avait allumé la télé et la laissa regarder ce qu'elle voulait. Elle s'installa dans le fauteuil, Papisec resta près du téléphone, elle n'avait pas très faim mais il lui donna des biscuits et des chips. Il se servit un grand verre de cognac et s'assit devant le combiné, la tête baissée, mais elle ne le vit pas, absorbée par l'écran et son flot saturé de marasme cérébral qu'elle prenait pour irrésistible divertissement.
Elle entendit à peine le téléphone sonner. Papisec ne dit pas grand chose, et il raccrocha. Il but de
son cognac quelques gorgées et resta assis là, pensif. Comment allait-il lui dire ? Allait-il lui dire ? Qu'allait-il faire d'elle ?
Il était vieux, il ne savait plus ce qu'il fallait faire avec les enfants. Il ne l'avait jamais su.
Ses enfants, ils les avaient finalement peu connus, surtout sa fille. Encore, le fiston s'était pris
quelques bonnes trempes. Ça créait du dialogue. Il avait fini par répondre et ils s'étaient un peu
compris. Mais sa fille, il n'avait jamais su quoi lui dire, et n'avait trouvé ni force ni motif pour la
frapper. Elle n'avait pas eu besoin de lui.
Une bague au doigt, deux graines dans le trou, c'était tout ce qu'il avait fait pour sa famille. Après il
les avaient regardé évoluer, vieillir, quand il rentrait du travail. Il avait beaucoup travaillé, mais ne
s'était pas enrichi, plutôt ruiné la santé. Toujours exploité, toujours subalterne, des métiers de plus
en plus dur à cause de l'âge. Il avait même continué à la retraite, pour survivre en se tuant à la tâche.
Il distribuait des pubs dans les boites aux lettres, forcé de faire le double d'heures pour atteindre les
objectifs, même les jeunes s'en sortaient à peine. Il avait fini par arrêter. Plus de force. Il lui en
restait juste pour lever un peu le coude et se beurrer des tartines. Heureusement il avait sa
voiture, mais il devait esquiver le médecin qui voulait lui enlever. Tous les docteurs lui posaient la
question maintenant, alors il ne se garait plus devant les cabinets et mentait.
Sa femme avait attendue 53 ans de mariage avant de rompre. Et elle avait eu droit à sa pension, bien
normal. Sans les journaux ça avait été dur. Il ne mangeait plus assez, il s'était mis à faire les
poubelles. D'ailleurs son cognac c'était de l'alcool pour fruits, teinté d'Anthésite.
Mais il ne fouillait plus les ordures depuis que sa femme était internée, cette Alzheimer avait sauvé ses finances.

Robert avait fini par s'endormir devant la télé. Il la couvrit de son vieux pancho et baissa un peu le son. Ce soir elle pouvait dormir là. Mais demain il lui faudrait un lit.
Il regardait les pots de fleurs dans sa chambre. C'était encore trop tôt pour récolter. À quelques jours
près, vraiment dommage. À priori elle croirait ce qu'il lui dirait, et c'était juste des plantes vertes.
Il leur avait mis un peu de lumière pour compenser le soleil dans son fond de cour. Volets fermés pour les cambrioleurs. Combien de jours mettrait-elle à vouloir les ouvrir ? Les ouvrir juste cinq secondes Papisec ?
Peut -être qu'il aurait déjà récolté. Les voisins seraient sûrement surpris de voir ces volets s'ouvrir.
D'ailleurs il n'y arriverait peut-être pas, depuis le temps. Il alla chercher une bombe de dégrippant.
Arrivé dans la chambre il fit demi tour et retourna la ranger.
Une fois la récolte vendue la petite Robert serait plus à l'aise dans la chambre. Lui même dormait
déjà dans le canapé depuis des années, il avait pris le pli avant que sa femme ne le quitte.
Ce soir, dans son lit, avec son faux cognac, il ne ferma pas l’œil. Il ne pleurait pas, il essayait
d'envisager la suite. S'occuper d'une enfant ! Apprendre à 78 ans.
La petite risquait d'être surprise par l'odeur des plantes quand même, il lui dirait que c'était des
bouquets de fleurs, et que c'était bon pour son sommeil. Allait-elle se réveiller défoncée après une
nuit dans la chambre ? Il résolut d'ouvrir la fenêtre entre 03H00 et 05H00 pour aérer une fois par
jour.
Il espérait qu'elle soit assez crédule, et pas fouineuse. Pas de ces petits narquois qu'il croisait parfois
dans la rue et qui le bousculaient en se courant après. Il aurait bien voulu demander conseil à une
voisine. Mais il n'avait jamais parlé à personne ici. Il se méfiait des curieux qui voudraient voir
comment la petite est installée. Et il ne pouvait laisser rentrer personne chez lui, beaucoup trop de
gens auraient reconnu les senteurs qui s'échappaient de la chambre. Dans le deux pièces, son
installation se dissimulait mal.
Il soupira, l'anxiété s'était mué en angoisse. La nuit était longue, il vida un verre et referma la
fenêtre avant de s'allonger, raide et les yeux rivés au plafond. Lui qui avait souvent attendu la mort
comme ça, espérait qu'elle ne vienne pas ce soir.
Quand elle se réveilla il était assis devant elle. Elle avait bien dormi et sa première question fut pour
ses parents. Il ne pouvait pas mentir. Il s'était préparé à ce moment toute la nuit. Il avait trouvé des
mots simples, qui cachaient mal la tragédie. Elle éclata en sanglots, il la prit dans ses bras, elle se
laissa faire, elle l'enlaça. Il pleurait lui aussi. Il profita des larmes pour dire tout ce qu'il y avait à
dire de la suite, le pragmatique, la nouvelle maison, avec Papisec. S'occuper d'elle au mieux.
Comme elle pleurait toujours il se résolut à appeler son fils.
Ünkart fut sous le choc, puis il condamna les comportements routiers, mais il était hors de question
qu'il prenne la petite, avec ses deux vauriens plus âgés, il avait trop à faire, et il n'était pas sûr
qu'elle ne finisse pas violée.
Papisec avait raccroché à ce moment-là.
Ça faisait très longtemps qu'ils n'étaient pas venus le voir. La dernière fois ça s'était mal passé, avec les garçons principalement. Ils n'avaient à aucun moment témoigné le moindre respect, et s'étaient
même moqués de lui sans vergogne. Sautant sur les lits, fouillant les tiroirs, riant des habits qu'ils
trouvaient ridicules. Et ses vieux vêtements s'étaient déchirés en déguisant ces brutes. Ils avaient
même essayé de lui enfiler un sweat-shirt à capuche. Son fils avait rangé son téléphone et était
finalement intervenu. Il avait collé deux beignes à ses fistons qui l'avaient suivi dans la voiture sans
mot dire, la mère les y attendait.
Son ex-femme avec ses fuites de cerveau ne risquait pas de pouvoir l'aider.
Il était seul. Ils étaient seuls tous les deux.
L'argent de la récolte lui permit d'acheter à manger pour la petite, il la servait généreusement, et il
finissait éventuellement. Sinon il remettait dans le plat. Au moins pour la nourriture c'était simple,
des pâtes tous les jours. Il volait des pots de sauce et elle disait qu'il cuisinait bien. Crème
vanille au dessert, elle se régalait sans trop rien dire.
Elle travaillait bien à l'école, ils faisaient les devoirs ensemble, elle lui expliquait tout, tu vas voir
c'est facile Papisec.
Et le soir elle pleurait. Il s'asseyait derrière la porte pour savoir, et il l'entendait se retenir. Et haleter
violemment, c'était trop dur alors il entrait et la prenait dans ses bras. Elle se calmait un peu et se
détournait. Il lui demandait s'il devait rester, elle faisait non de la tête, elle prenait une grande
inspiration et se calmait. Papisec se remettait derrière la porte, et ça recommençait. Alors elle lui
demandait de rester et il dormait assis sur le lit, la main sous sa tête.
Le jeune qui était venu embarquer la récolte avait remarqué les affaires de la petite. Il lui avait
conseillé de la sortir rapidemment de cet appartement miteux. Le vieux avait juste répondu que la petite n'avait rien vu et n'allait pas rester.
Il se mit à l'emmener au parc le week-end. Et elle s'amusait, en général toute seule, sauf quand
Mheko était là. Souvent elle s'accrochait aux jambes d'une maman passant par là, elle ne disait rien,
enlaçant la cuisse. Papisec venait la détacher doucement, les mamans étaient compréhensives, elles
lui caressaiten la tête.
Il s'était gardé des feuilles et s'était mis à fumer le soir, il toussait un peu mais avec l'alcool ça tournait drôlement.
Il lui trouva un vélo et ils allèrent en forêt. Il n'y avait aucune jambe pour s'agripper. Elle pédalait
jusqu'au bout de la grande allée, et Papisec marchait vers elle. Elle revenait aussi vite, et repartait de
plus belle. Papisec devait souvent s'arrêter contre un arbre.
Quand elle le voyait comme ça, elle revenait. Il disait qu'il était un peu fatigué et que ça lui faisait
couler les yeux, ou alors c'était le froid, ou alors le pollen.
Il fallait de l'argent. Il devait relancer une culture, et puis de toute façon c'était commandé.
L'installation n'était pas là par hasard. Encore heureux que les contrôles se fissent quand elle était
en classe. Le matin il cacha toutes ses affaires d'enfant, on lui amena les boutures, c'était
passé inaperçu. Mais elle avait pris l'habitude d'ouvrir les volets.
Ses parents étaient locataires et ils n'avaient pas légué grand-chose. La petite avait récupéré ses
affaires et quelques jouets de ses petites soeurs. Papisec avait pris des habits un peu trop grands pour lui. Tout le reste, vendu, en lot, pas cher, ça payait à peine la femme de ménage avant l'état des
lieux, mais il avait pu récupérer la caution. Il avait ouvert un compte épargne au nom de la petite,
mais il n'avait pas mis l'argent finalement, elle en avait besoin tout de suite.
Il y avait tellement de publicités à la télé, et il n'arrivait pas à dire non, déjà qu'il parlait très peu.
Il se contentait de répondre : on verra. Et en général, il l'achetait le samedi.
Ils passaient toute la journée dans le centre commercial. Elle était assise dans le caddie et lui parlait
un peu comme à une meilleure copine. Elle détaillait tout ce qu'elle voyait. Elle le guidait dans la
galerie marchande, puis dans les rayons jouets. Ensuite elle mangeait un hamburger énorme, avec
beaucoup de frites, il les finissait froides et se voyait parfois refuser un rab de sauce. Elle
débarrassait fièrement son plateau et reprenait sa place dans le chariot. On achetait le jouet et on
rentrait y jouer. Des fois ils allaient au cinéma, souvent même, il y avait beaucoup de films pour
enfants. Ils se réveillaient à la fin et essayaient de raconter l'histoire. Ils rentraient ensuite et elle
jouait à la princesse pendant qu'il regardait la télé.
Elle pleurait moins le soir. Elle était contente de le voir à la sortie de la classe. La maîtresse avait dit
qu'elle travaillait en silence et ne jouait plus dans la cour, elle ne parlait plus, même à Mehko.
Avec lui pourtant elle avait l'air bien, elle était joyeuse, il en avait des palpitations parfois. Et elles
s'accéléraient quand il se sentait trop fatigué, trop vieux, tellement proche de cette fin qu'il avait
finit par tant souhaiter.


Il se dit qu'elle vivrait bientôt un nouveau traumatisme. Au début il avait voulu lui expliquer, mais
c'était trop tôt, maintenant il n'osait pas ternir ses yeux. Il se dit qu'il n'avait jamais été si heureux, et
qu'elle aurait beaucoup de mal à le rester.
Ça lui trottait de plus en plus dans la tête. Il n'avait pas relancé de récolte, le botaniste était passé,
avait fait son rapport, on lui avait crevé les pneus.
Il ne pouvait pas tenir comme ça. Elle avait commencé à grossir à force de pop-corn et de fast-food,
il trouvait ça beau. Il se brûlait la gorge sur un joint mal roulé quand il cracha du sang. Il tituba dans
la cuisine et sortit son plus grand couteau. Il le regarda longuement avant de le ranger.
Il la regarda dormir. Elle respirait calmement.
Ça dura comme ça quelques nuits.
Et puis un soir la bonbonne de gaz fut vide, pas de pâtes ce soir. Il était sorti en vitesse pour acheter
un kébab et elle avait adoré. C'était généreusement servi, il en avait mangé aussi.
Le lendemain il alla acheter une bonbonne, il la traîna sur la route avec un petit diable, et il la rangea à côté des pots de fleurs. Ils mangèrent encore du kébab ce soir-là, elle fut ravie.
Il en était même resté, Papisec en avait peu mangé, il buvait surtout. Et c'était la première fois
qu'elle le voyait fumer. Ça avait un air de fête, d'ailleurs il avait ramené des petits gâteaux, tous
sucrés, très fondants. Papisec fit une infusion, elle la trouva délicieuse, ah oui
Papisec je te jure c'est la meilleure boisson que j'ai jamais bu, parole ! Ils topèrent en riant.
Quand il entra dans la chambre, elle dormait toujours. Il s'allongea à côté, elle s'enroula sur lui sans
se réveiller. Il ferma les yeux lui aussi, bercé par le sifflement qui tournoyait dans sa tête.

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