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La petite fée pas douée

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Chantal Parduyns

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Il était une fois dans une contrée toute proche, là tout à côté, comme qui dirait de l’autre côté de la rue, un petit royaume bien ordinaire. Il était peuplé de gens comme vous et moi avec leurs petites joies, leurs grandes tristesses. La vie s’y déroulait tranquille. Pas d’épidémies, pas de guerres, ce pays banal était oublié des dieux et des autres hommes. Rien n’y attirait la convoitise : aucun donjon pour narguer le ciel, pas de verger illuminé de pommes d’or, pas de ruisseaux tumultueux pour charrier des pépites, bref, aucun signe extérieur de richesse. A l’appel du coq, un soleil pâle se levait sur des prés verts, chatouillait le dos des vaches, éclairait de quelques taches des bois sombres et se reflétait à la surface des étangs argentés. Le soir, il se couchait dans les nuages molletonnés qui s’échappaient des cheminées. Il n’y avait même pas de château dans ce royaume, enfin, pas de château digne de cette appellation. Le roi vivait dans une grande maison confortable ou, si vous préférez, dans un petit manoir douillet.
Car ce pays sans histoire avait un roi, évidemment, un roi qui ne payait pas de mine. Un bonhomme ni jeune, ni vieux, ni beau, ni laid. Un roi sans cour, qui passait des soirées bourgeoises seul, assis dans un fauteuil confortable, les jambes étendues face aux chenets de la cheminée. Un étranger de passage l’aurait pris pour un paysan ou un artisan.
Ses sujets, par contre, le respectaient pour ce qu’il était. Pas un n’aurait osé s’opposer à lui quand il rappelait la Loi. Dans les conflits, ses pupilles impérieuses s’entouraient du feu des volcans et de la glace des montagnes, les mots du roi roulaient dans un grondement sourd qui faisait trembler la terre, les phrases se déversaient avec la puissance inéluctable d’un fleuve. Ni les arbres ni les hommes n’osaient plus respirer, chacun retournait à sa place et à sa tâche. Tout le royaume connaissait sa puissance, même un benêt inconscient n’aurait osé défier longtemps ses pouvoirs grandioses.
Eh oui, ce monarque sans couronne, et sans cour, et sans armée, avait des pouvoirs magiques. Il s’appelait Merlin et était enchanteur. Il avait fréquenté les puissants et connaissait les arcanes du pouvoir. Il commandait au feu et à l’eau. Il avait parcouru la terre, il avait côtoyé les hommes du nord, du sud, de l’est et de l’ouest. Enfin, il avait reçu en cadeau, pour service rendu, ce lopin de terre où il coulait des jours sereins. Il quittait parfois son refuge pour aider un potentat qui faisait appel à sa science mais la plupart du temps, il s’occupait du bien-être de ses sujets ; il pêchait, chassait, entretenait son manoir. Le soir, il étudiait : son intelligence embrassait la vie, le monde et cherchait sans trêve les secrets infinis des chiffres et des mots.
Il avait bien un peu la nostalgie de sa jeunesse aventureuse et de ses voyages lointains sous des cieux inconnus. Mais la raison lui avait appris à se contenter sagement de son petit bonheur paisible.

Un jour, une fée pas douée frappa à la porte de son manoir. Elle avait besoin de conseils, il les lui donna et elle repartit comme elle était venue. Quelques semaines plus tard, la petite fée pas douée s’inquiéta. Elle vivait depuis longtemps au bord d’un fleuve dont elle connaissait les moindres remous et ce fleuve était devenu capricieux, il grossissait, s’emballait, mugissait parfois toute la nuit. La petite fée pas douée savait que la colère du fleuve finirait bien par s’apaiser, qu’il suffisait de patienter, que les choses rentreraient dans l’ordre mais l’attente lui semblait longue. Elle avait besoin de rassurance, de sérénité. Elle se mit donc en chemin vers ce voisin si savant qui l’avait déjà aidée. Elle frappa à la porte du manoir et le bon roi l’invita au pied de sa cheminée. Devant les flammes, elle se réchauffa, se sécha, nota quelques formules magiques dans son grimoire et repartit vers son fleuve.
Un bon mois passa. Le fleuve ne décolérait pas. Les enfants ne venaient plus se baigner dans des éclats de rire ; les femmes évitaient les berges dangereuses ; les hommes s’énervaient, maudissaient la terre, le ciel et la petite fée pas douée qui désespérait : le fleuve restait sourd à ses mots magiques, à ses enchantements, à ses offrandes. Elle se sentait seule, abandonnée, maudite. Alors elle repensa à ce roi si gentil qui s’appelait Merlin.

Elle prit un gros baluchon où elle enferma ses doutes et sa tristesse et elle se mit en route. Elle arriva un beau matin, fatiguée, et frappa à la porte du manoir. Merlin la fit entrer et lui servit un café. Des heures durant, il écouta la petite fée qui n’avait plus parlé à personne depuis plus d’un mois ; quand elle eut dit tous les mots qui pesaient dans son baluchon, le soleil était couché. Il lui proposa un lit et un petit déjeuner.
Pendant toute une semaine, Merlin se pencha avec la petite fée pas douée sur le courroux du fleuve. Chaque matin, ils arpentaient le royaume et consultaient les arbres et les animaux. Malgré l’hiver, le soleil frappait aux carreaux, il s’invitait dans les maisons et faisait danser les poussières. Dans tout le royaume, les paysans s’étonnaient joyeusement de ce redoux et sifflotaient en parcourant leurs champs au repos. Les animaux riaient et les arbres s’étiraient au soleil. Le roi et la petite fée pas douée ne se quittaient plus. Le soir, ils épluchaient les grimoires à la recherche de LA formule magique. Ils lurent toutes les recettes, en notèrent quelques-unes.
Au bout d’un mois, l’hiver n’avait toujours pas giflé les plaines de ses mains glacées, il n’avait toujours pas mordu les arbres de ses petites dents froides. Et les paysans commencèrent à maugréer. « Le climat est détraqué, c’est la fin du monde. Pourquoi le soleil reste-t-il là ? » L’inquiétude gagna tout le royaume. Il fallait un responsable, on chuchota que la petite fée avait amené le soleil et qu’elle devait repartir.
Elle reprit son baluchon et regagna son fleuve. Sur la rive, elle prononça les formules et elle vit sans plaisir les eaux s’apaiser. Les hommes, les femmes et les enfants revenaient sur les berges, les castors construisaient, les poules d’eau dandinaient du postérieur. Tout était pour le mieux, sauf pour la petite fée : elle se sentait triste et seule parmi tous ces gens qui s’activaient et se réjouissaient. Les histoires que lui racontait le fleuve la faisaient toujours rêver mais une langueur traînait dans son cœur et assombrissait ses yeux.

Alors elle mit son désir de bonheur dans son baluchon et reprit la route. Elle traversa des contrées craquantes de givre, grises de brouillard, froides d’un jour sans soleil. Les villages s’emmitouflaient sous les fumées duveteuses des cheminées, les hommes et les animaux se cachaient des rigueurs de l’hiver. Enfin, elle arriva devant le manoir du roi Merlin. Il avait l’air abandonné. Tout autour, des arbres squelettiques faisaient semblant de monter la garde. Elle frappa à la porte de ses doigts gourds. Pas de réponse. Elle frappa encore et encore de ses poings sans force.

Depuis son départ, le roi Merlin s’était réfugié tout au fond de sa bibliothèque. Il passait ses jours glacés à caresser la couverture des grimoires. Il attendait que le temps passe, qu’un paysan arrive lui soumettre un problème ou un litige. Il n’était pas malheureux, il n’était pas heureux.
Au bout d’un long moment, il finit par entendre un bruit sourd et lancinant. Il déplia ses articulations engourdies, se couvrit d’une pelisse et traversa son manoir. Quelqu’un frappait à la porte...
Il trouva la petite fée pas douée transie sur le seuil et il sut qu’elle lui avait manqué. Elle le regardait et le trouvait beau. Elle lâcha son baluchon, le salua et entra dans le manoir. Le roi Merlin fit du feu dans le salon ; il installa sa petite fée dans le fauteuil le plus confortable, lui prépara du café, lui fit à souper. Il courait dans tous les sens pour la soigner. Elle se laissait faire, elle se sentait en sécurité.
Il l’embrassa. La petite fée pas douée goûta la tendresse, savoura le bonheur. Le soleil éclata sur les vitres du salon. Elle avait découvert son talent. Elle n’était pas faite pour parler à l’eau du fleuve mais pour commander au soleil. Si son cœur était au bonheur, le soleil resplendissait. Depuis ce jour-là, il fait toujours beau dans le manoir du roi Merlin.

Souvent, les deux amoureux se retirent dans leur chambre ou ils partent main dans la main jusqu’au bout du monde avec le soleil enfermé dans leur baluchon. Car ils sont sages, ils savent que trop de soleil inquiète les paysans.
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Utilisateur désactivé · il y a
Joli conte.
Sincèrement,
Sandrine

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Chantal Parduyns · il y a
Bonsoir Sandrine !
Merci de votre visite sur mes textes et de votre commentaire qui me fait chaud au coeur.
Et puisque l'époque s'y prête, je vous souhaite tout le bonheur du monde pour l'année qui pointe le bout de son nez !

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Keith Simmonds · il y a
Un beau conte sophistiqué, magique et bien mené! Un grand bravo, Chantal!
Mon vote! Vous avez voté une première fois pour mon haïku, “En Plein Vol”, qui est en
Finale pour le Grand Prix Automne 2016 et je viens vous inviter à renouveler votre appreciation
pour lui. Merci d’avance et bonne soirée! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol

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Chantal Parduyns · il y a
Bonsoir Keith !
Désolée pour le retard dans ma réponse... Je découvre votre commentaire aujourd'hui ! Eh oui, je ne suis pas très stylée et je passe rarement dans mes "oeuvres".
Mais c'est l'occasion de vous souhaiter plein de cadeaux pour la Noël (j'espère que vous avez été sage...)

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Lolo · il y a
Une petite parenthèse ....magique,on est emmené autre part en 2 minutes et on touche le bonheur simple du bout des doigts
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Chantal Parduyns · il y a
Je suis très heureuse que ma petite fée vous ait procuré un agréable voyage. Merci pour votre gentil commentaire !
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François Duvernois · il y a
Des anti-héros ; une fée pas douée, un roi qui n'est pas un vrai roi mais une vraie histoire d'amour. Ecriture soignée. Mon vote.
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Chantal Parduyns · il y a
Merci pour votre commentaire qui me touche beaucoup et qui m'encourage à proposer d'autres histoires sur ce site !
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Jose · il y a
Super conte, à lire et relire, j'aime être Merlin
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Jose · il y a
Super conte, à lire et relire, j'aime être Merlin
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Chantal Parduyns · il y a
Pas de problème ! Je vous garde le rôle si j'écris encore un conte ! MDR
Merci d'avoir rendu visite à ma petite fée et d'avoir déposé votre appréciation.

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Jean · il y a
Super bien de se retrouver un petit enfant quelques minutes . Et puis plus terre â terre , que deviennent nos saisons ?
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Chantal Parduyns · il y a
J'aime aussi retrouver les plaisirs, les souvenirs et les saveurs des temps avant. Merci de votre visite dans le monde de ma petite fée.
Et pour les saisons... je me dis que la nature est plus forte que les hommes, elle a pour elle un temps plus étendu... Enfin, j'espère...
Merci, Jean !

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Fleur de Tregor · il y a
Je vais me répéter... : Oh Chantal, quelle belle histoire ! Quel beau conte ! Je suis heureuse que la fée ait trouvé, dans les bras de Merlin, pourquoi est était faite, pour quoi est était douée.
Merci de nous faire rêver ainsi !

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Chantal Parduyns · il y a
Merci de vous être arrêtée chez ma petite fée ! Et très contente que son histoire vous ait touchée !
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