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La petite écharpe noire

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Claire Le Coz

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FINALISTE
Sélection Jury

Ma première écharpe était noire. J’aimais, et aime toujours, le noir. Le noir est une couleur qui attire la lumière et vous efface à la fois. J’aimais le noir soyeux, le noir terne, le noir un peu gris, le gris un peu noir, le noir noir exactement, et toutes les déclinaisons de noir possibles auxquelles je ne pense pas immédiatement. Aussi je suppose qu’il était logique que ma première écharpe fut noire, comme il était logique, plus ou moins, que j’eusse une écharpe puisque toutes les femmes auprès desquelles j’avais grandi en portaient. Je dois préciser ici que je ne désirais pas acquérir et porter une écharpe, du seul fait que ces femmes en aient porté. Par exemple, elles portaient aussi des broches, des peignes en écailles, des bijoux, des bagues, des bagues surtout, et tout un tas d’autres accessoires sans que ceux-ci n’aient déclenché de désir d’acquisition ni même l'envie ou l'admiration. Hier comme aujourd’hui je n’ai jamais porté aucun bijou. Je désirais une écharpe parce que j’aimais les écharpes. Les foulards aussi. Les deux parfois se confondent.

C’était une fine écharpe de soie, longue à faire trois fois le tour de mon cou si je voulais l’enrouler, ou à voler jusqu’au visage des passants par temps gros, quand je préférais la laisser flotter, la nouer un peu plus lâche. J’ai porté cette écharpe en hiver, au printemps et à l’automne. L’été il faisait trop chaud, et puis à quoi servirait l’été si on ne laissait pas respirer un peu son corps. L’été je laissais l’écharpe au repos, sur le portant d’une grande armoire à trois portes. Elle avait toute la place et tout l’espace pour elle. Je crois qu’elle s’y plaisait bien. J’ai porté cette écharpe avec des robes courtes, des grandes bottes de sept lieues et des manteaux longs les jours de pluie, avec des pyjamas et d’autres vêtements informes mais chauds les jours de grand froid, aussi pour deux enterrements et un rendez-vous professionnel. Je l’ai emmenée au cinéma et à la mer, dans les rues des villes, les bars, les pubs, les concerts, les marchés, les grandes boutiques, traînée partout de jour comme de nuit, peut-être d’ailleurs plus de nuits, car je vivais alors à contre-jour. Je l’ai emmenée de Florence, à Barcelone, en faisant un petit crochet par la Vendée et même les Alpes, j’avais aussi une prédisposition à la bougeotte à cette époque. Je l’ai oubliée chez une amie qui me la rapportée. Je l’ai vu passée autour du cou d’un homme qui dormait. Cette écharpe a pris le train, le bus, et même le bateau. Elle a tout un tas de souvenirs reliés, de lieux, de moments, de personnes. J’aimais et aime toujours cette écharpe, même si les raisons de cet amour ont évolué avec le temps. C’est peut-être cela un amour qui dure, un amour véritable : celui qui sait évoluer.

Et puis un jour on m’a offert une seconde écharpe. L’idée m’avait effleurée maintes fois, l’idée comme l’envie, d'acquérir une seconde écharpe : une écharpe blanche, une grosse écharpe à maille grise en laine de mohair, et puis d’autres comme autant de tentations, mais le choix de la deuxième écharpe se révélait encore plus épineux que le premier comme si déjà il devait ne pas m’appartenir. Ce cadeau résolvait donc plusieurs problèmes, tel que : « ai-je réellement besoin d'une seconde écharpe ? » et soulagea tout cas de conscience. Ce cadeau était une écharpe de laine bleue à grosses mailles, elle avait deux pompons aux extrémités que j’hésitais longuement à couper, ne les aimant pas, les gardant : c’était un cadeau. Je ne la portais qu’à cette période à cheval entre la fin de l’automne et le début de l’hiver sur une veste en jean, enroulée jusqu’à mon nez. J’aimais beaucoup la teinte de bleu de cette écharpe, très jolie quand elle reposait sur une chaise, un fauteuil, le bord de mon lit, mais c’était aussi une teinte qui n’allait pas forcément avec grand-chose, du moins pas grand-chose de ma garde-robe. Je crois l’avoir portée à quelques déjeuners familiaux du dimanche, en prévision des allers-retours intérieur-extérieur, car j’avais déjà la sale manie de découper un long repas de pauses cigarette. Mais c’était aussi déjà le repli et le goût du silence pour couper avec le bruit. Cette écharpe était le cadeau d’un ami dont les yeux étaient de la même teinte que la laine. L’ami disparu, l’écharpe resta. Elle resta portée longtemps à cheval entre la fin de l’automne et le début de l’hiver, cette période qui ressemblait, au final, assez à cette amitié.

Il y eut ensuite une troisième et une quatrième écharpe, pour la simple et bonne raison que ces deux-là étaient vendues en lot. Une promotion de l’enseigne. Il s’agissait de carrés aux motifs écossais similaires et déclinés en deux teintes : bleu suie et vert d’eau. Je les trouvais jolies à regarder, hideuses à porter, elles n’eurent jamais d’autre utilité que de reposer sur une chauffeuse ou dans une corbeille et de permettre aux chats de s’y lover.

La cinquième écharpe fut une écharpe blanche en mousseline, achetée pour un anniversaire dont l’hôte avait imposé la couleur et pour dissimuler un décolleté jugé un peu trop prononcé une heure auparavant. C’est-à-dire qu’elle fut achetée sur un coup de tête en chemin et trahissait déjà le flegme et l’aucune envie d'aller nulle part. Elle fut baptisée au champagne et cabriola dans un fourré, avant de retrouver le portant de la grande armoire à trois portes dont je crois elle ne sortit plus jamais, ce qui en un sens est assez amusant et en dit pas mal sur comment fut archivée la soirée par la mémoire.

Un jour il y eut vingt écharpes sur le portant de la grande armoire à trois portes.

Un jour, plus tard, il y eut un nombre incalculable d’écharpes sur le portant de la grande armoire à trois portes, certaines rejoignirent même le porte-manteau du vestibule, ce fût le cas de l’écharpe noire, la toute première, car évidemment le noir était resté une dominante et il y en avait tous un tas de toutes sortes venues tenir compagnie à la première. Elle resta l’écharpe noire, les autres écharpes noires avaient d’autres noms : l’écharpe noire à franges, l’écharpe noire damassée, l’écharpe tube noire, etc.

L’écharpe noire avait un peu passé. Elle avait vécu, vu des lieux comme on le sait, accompagné un tas d’événements, accompagné ce corps qui la portait encore les petits matins frais de n’importe quelle saison pour jardiner aux premières lueurs, quand la rosée fait des perles luisantes.

Et puis, enfin, la maison brûla. Elle brûla d’un grand feu, comme on en voit dans ces films catastrophes où les flammes paraissent des dieux assoiffés, des monstres terribles. La maison brûla, et toutes les écharpes du portant de la grande armoire à trois portes qui brûla aussi, et toutes celles installées fraîchement sur le porte-manteau du vestibule qui lui aussi brûla.

À la fin il ne resta que des cendres, des cendres et puis l’écharpe noire autour de mon cou.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Corinei · il y a
+5 zut je suis découverte heureusement ma maison n'a pas encore brulé... il est des histoires écrites par les autres qui vous ressemble
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Thara · il y a
Bonne chance à votre nouvelle...
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Fred Panassac · il y a
Belle fable sur le statut affectif de nos objets et ce que nous investissons en eux. Agréable découverte en finale, mes voix !
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Marie Quinio · il y a
J'aime beaucoup
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Superbe écharpe qui semble métaphore mais qui au fond n'est peut-être bien qu'une bonne vieille étole de soie comme vos la décrivez. En tout cas merci pour ce très beau texte.
si vous avez un petit moment, je vous propose une nouvelle très courte dans le cadre de l'anniversaire la déclaration universelle des droits de l'Homme : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-tournee-des-grands-slaves
je vous souhaite de belles fêtes de fin d'année!

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Lélie de Lancey · il y a
Une écharpe essentielle, initiatrice d'une collection et puis finalement, celle qui reste, toujours... Une bien jolie histoire. :)
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Aurélien Azam · il y a
Mon soutien renouvelé à cet excellent texte :)
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Pascal Gos · il y a
J'avais lu votre texte quand il fut mis sur le site. J'avais aimé.
Je vous ai relu pour la finale. J'ai redécouvert l'intensité du noir de l'écharpe.
Mes voix pour votre texte****
Je vohttp://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-bonheur-des-choses-imparfaites

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Dominique Vernier · il y a
Bonjour, je suis nouveau sur ce site et je découvre les auteurs et les textes en parcourant les pages. J'ai été séduit par votre plume. Je vous donne trois voix.
Je vous invite à découvrir mes deux premières publications
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/coupable-4
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/telemania

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