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La Peste et le Choléra

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Anthony Degois

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La pomme de la discorde, qui en avait bien plus à son arc que son nom ne le laissait croire, s’évertuait à trouver des victimes nouvelles qui pourraient témoigner de sa capacité à empoisonner les relations humaines.
Cette fois, elle voulait faire dans l’originalité, et c’est dans la langue que la pomme se glissa et trouva quelque chose à son goût, la langue française qui, depuis des siècles, avait fait de deux fléaux deux indissociables amis dans une expression de choix : la Peste et le Choléra. Ils étaient aussi indissociables que les Deux Pigeons de la Fontaine et leur amitié avait fait son nid dans le confort molletonné de la langue de Molière.
La pomme sema donc la zizanie entre la Peste et le Choléra qu’on avait pourtant vu évoluer côte à côte pendant des décennies. Par les propos acides de la pomme, les deux infections n’eurent bientôt plus d’affection l’une envers l’autre, et ne furent plus en odeur de sainteté l’une pour l’autre.
C’est ainsi qu’on les vit un jour pousser les portes du tribunal où siégeait le juge le plus juste que la Terre ait porté. Vêtues de la même blouse, l’une la portant par la droite, l’autre par la gauche, c’est ensemble que les deux maladies franchirent la porte du tribunal car elles voulaient remettre les choses au clerc et qu’on les départageât.
Cela avait été une journée faste pour le juge le plus juste : deux gymnastes pendus à perpétuité, trois hypersensibles écorchés vifs, un chef de gang guillotiné, un voleur de poule édenté, un dilapidateur lapidé ainsi qu’un membre du parti centriste écartelé. Monsieur le juge le plus juste, qui cumulait cette fonction avec celui d’application des peines, avait encore fait preuve d’une sagacité sans égal dans ses sentences bien senties. Il débordait d’une confiance en son jugement telle qu’il en bavait de suffisance. Aussi lorsque son huissier, de justesse – il s’apprêtait en effet à clore les débats de la journée– fit en sorte qu’entrent la Peste et le Choléra, le juge le plus juste savourait une controverse aussi prometteuse. Pensez-vous, ces deux maladies, qu’on croyait soudées comme les doigts de la main d’un lépreux, se retrouvaient chez lui en bisbille !
— Laissez-moi parler, dit la Peste !
— Non, laissez-moi parler, dit le Choléra !
— Oui, laissez l’autre parler, ajouta le greffier qui par esprit d’impartialité s’adressait aux deux, à moins que ce fut pour montrer sa maîtrise parfaite des expressions de langue française.
Dans les deux cas, c’était une preuve supplémentaire qu’on ne parvenait pas à les départager et que le juge le plus juste était tout trouvé pour se saisir du dossier.
— De quoi s’agit-il, interrogea le juge le plus juste ?
— Oui, de quoi vous agitez-vous, proposa le greffier qui finalement ne maîtrisait peut-être pas tant que ça la langue française.
— Venez-en aux faits, demanda le juge le plus juste.
— Monsieur le juge d’application des peines, vu toutes celles que nous avons causées, vous êtes le plus à même de nous départager. Depuis des siècles, on nous met, Monsieur Choléra ici présent et moi-même, Mlle Peste, aussi présente que lui, sur un même pied d’égalité dans une expression populaire qui sous-entend l’impossibilité de choisir entre deux situations pénibles, expression que je ne répéterai pas ici car je ne veux plus l’entendre.
— Monsieur le juge d’application des peines, je suis d’accord avec Mlle Peste sur ce point. Je ne veux plus de cette époque où nous vibrions ensemble et où elle m’appelait « ma puce ». Il faut dès aujourd’hui clamer haut et fort lequel de nous deux, c’est-à-dire moi, est le plus redoutable et redouté.
— Vous conviendrez aisément, monsieur le juge, qu’il n’y a rien de comparable, qu’il n’y a aucune commune mesure entre moi et cette maladie qui, du point de vue de l’Histoire humaine, est... bénigne.
— Bénigne ! moi, bénigne !
— Bénigne, oui , oui, je confirme.
— Cette fois, tu vas trop loin.
Le greffier ayant peur qu’elle ne parte en effet s’écria :
— non, ne partez pas. On va vous départager.

La peste, noire, reprit de plus belle, comme en quarante, (1340, les spécialistes et autres pestophiles l’auront compris ) :
— Monsieur le juge, il suffit de jeter un œil dans le rétroviseur de l’Histoire. Combien de morts ai-je sous ma responsabilité ?
— Il s’agit bien du nombre ! C’est la puissance de la douleur causée qui compte.
— Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! Moi, peste noire, peste jaune, peste brune, je leur en fais voir de toutes les douleurs.
— J’ai moi aussi une puissance dévastatrice à faire pâlir ! Je ne me laisserai pas insulter de petite infection.
Aucun parti ne voulait en démordre. La Peste impudique exposait ses plus beaux bubons et il y avait du monde au balcon. Le Choléra, plus discret, n’en était pas moins sûr de ses effets. Il présenta une lettre manuscrite : « Monsieur le juge, je rentre tout droit d’Angleterre d’où je ramène le témoignage de Lady Arée qui a laissé des traces... écrites des douleurs que j’ai causées en 1854. Elle dit que mes sévices étaient tout à fait compétents en la matière, qu’elle fut fécale ou non. »
Le Choléra crut bon d’ajouter devant la mine dubitative du juge, qui tenait la lettre du bout des doigts, que c’était lui qui avait souligné la phrase.
— Et moi, ajouta la Peste, j’ai le rapport du Sir Conscrit qui montre bien les limites de votre pandémie. Et pan ! Démis de ses fonctions, le soit disant maître es crimes !
La Peste, on le voit, avait affûté ses arguments. Le Choléra, piqué, aurait voulu lui ôter les maux de la bouche qu’elle avait pleine de venin, mais il se contenta de répliquer :
— Par la grâce de mon action, des hommes pleins de l’estime d’eux-mêmes se vident en public.
— À cause des boules, du pus, des ganglions, mes victimes l’ont mauvaise, à l’aine, se fâcha la Peste !
— Avec moi, quand on va à la selle, on le fait au galop, répondit à la hâte le Choléra.
— Avec moi, les enfants sont des innocents aux mains pleines... de bubons.
— La peste soit du bubon, s’écria le choléra !
Bien qu’il fût dans une colère noire, il était clair qu’il aurait tout donné pour abattre sur le champ cette maudite Peste. Il aurait tout donné pour la tuer. Quelle gloire s’il devenait l’assassin de la Peste, le pesticide ! Il attrapa donc la Peste par le col et rata de peu son cou qu’il avait prévu de transpercer.
Après en être venus aux faits, voilà qu’ils en venaient aux mains ! Tout cela parce qu’on ne réussissait pas à les départager. Le juge avait beau écouter, il ne parvenait pas à choisir entre la Peste et le Choléra. Entre ces deux plaies, il ne savait plus quoi panser. Il ne savait pas lequel de ces deux fléaux avaient les plus hauts faits. C’était sa crédibilité du juge le plus juste qui était en jeu, sa réputation. Il fallait qu’il trouve un accord qui satisfasse les plaignants.
Le juge avait heureusement ce qui lui fallait sous la main de justice qu’il gardait toujours près de lui. Dans un coin, se tenait un homme discret que personne, ni la Peste ni le Choléra, n’avait remarqué jusque là.
— Mademoiselle, monsieur, je vous présente monsieur Delagorge qui saura vous trouver, chères maladies, un terrain favorable à votre entente.
— Je ne vous serre pas la main, annonça Delagorge. Ce n’est pas que j’ai peur de vous contaminer, c’est juste que je ne veux aucun contact avec la paume de la discorde. Avec mes amis, nous sommes là pour vous mettre d’accord.
Cet être malfaisant n’était pas venu seul mais en compagnie de quelques compagnons de cellule : messieurs Dufoie, Delapeau et Dusein.
— Mes compagnons et moi avons monté une petite entreprise de multiplication des peines. Elle a connu un démarrage foudroyant, si je puis dire. Nous en sommes à quinze-millions de victimes.
— C’est pas mal, admirent sans admiration la Peste et le Choléra qui parlaient de cancer, euh, de concert.
— Par an, précisa Delagorge.
— Je crois que la messe est dite, trancha le juge le plus juste.
— Et plutôt deux fois qu’une, s’amusa Delagorge.
— Vous avez devant vous votre maître estourbir, clama le juge.
— Or not tourbir, rirent les comparses de la Delagorge déployés dans le tribunal.
— Estimez-vous heureux de figurer encore dans une locution qui vous rappelle votre gloire passée, conclut le juge en direction de La Peste et du Choléra.
La Peste et le Choléra restèrent interdits. Tout penauds, ils rentrèrent dans leurs pénates. Sur le chemin, tous deux pleins de rage, la Peste pesta, le Choléra ne décoléra pas.
À moins que ce ne fut l’inverse.

PRIX

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Marc du Grillon · il y a
Moi qui adore les jeux de mots, me voilà superbement servi. Merci, je vous relirai avec grand plaisir car certains ont du se jouer de moi.
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Anthony Degois · il y a
Merci Marc. Les jeux de mots qui se jouent de nous même de l'auteur, ça arrive.
J'ai écrit d'autres textes du même genre. Peut-être vous plairont-ils également.

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Utilisateur désactivé · il y a
Une nouvelle bien écrite, et un excellent dialogue, j'aime.
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Anthony Degois · il y a
Merci beaucoup.
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Richard · il y a
quelle belle idée! c'est une jolie écriture. très agréable a lire...
je vois dans les commentaires que vous vous frottez a l'écriture de pièces?! c'est une bonne chose... moi même je pratique l'art de la scène, après une formation au conservatoire d'art dramatique, (je joue d'ailleurs ce soir la générale...) bref je serai intéressé par la lecture d'une pièce avec plaisir si vous m'y invitez...
mon vote.
invitation dans "mon château" ma 1ère nouvelle, autobiographique... en finale.
merci ;-)

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Anthony Degois · il y a
Merci Richard, pour votre lecture.
Oui, j'ai écrit une pièce et nous sommes en train de la monter pour la rentrée. Nous la jouerons à Marseille en septembre.
Je n'ai pas de formation théâtrale mais j'ai la chance de jouer dans une compagnie. J'espère que votre générale s'est bien passée. Quelle était la pièce?
Irai-je me perdre dans votre château?

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Jean Calbrix · il y a
Je relis avec plaisir votre nouvelle qui, sincèrement, aurait mérité la finale, Antony !
Vous avez apprécié mon carton. Le confirmerez-vous ? : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-societe-fait-un-carton

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Fred Panassac · il y a
Un texte exquis dans ses jeux de langage à votre manière très ciselée ! Je viens enfin vous lire, et vous apporter le suffrage que cette histoire mérite. Bonne chance et félicitations Anthony !
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Anthony Degois · il y a
Merci Fred pour vos vote et commentaire.
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Utilisateur désactivé · il y a
Gloups ! Dès qu'il y a pépin il faut que le juge s'en mêle.
Excellent !

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Anthony Degois · il y a
Merci!
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Utilisateur désactivé · il y a
Excellent ! We want mort !
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Anthony Degois · il y a
Mort and more! Merci Romain d'être passé.
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Philshycat · il y a
Le bon choix ?
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Anthony Degois · il y a
J'irai donc faire mon choix, Philshycat, en lisant vos oeuvres. Merci d'être passé(e).
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Utilisateur désactivé · il y a
Texte "parfaitement parfait" mais comme je suis jalouse de l'idée que je n'ai pas eue et de votre écriture aussi ! Mon vote enthousiaste.
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Anthony Degois · il y a
Merci Marie pour votre lecture et votre commentaire enthousiastes.
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Utilisateur désactivé · il y a
C'était avec plaisir.
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