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La perle et le poète

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Serge Debono

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La nuit vient de tomber et l’enseigne du 27’s Club projette ses lumières roses et bleues sur le trottoir. Dans la rue, le silence est tel que l’on peut entendre le grésillement sporadique du néon. Luther Caine vient de sortir les poubelles dans son uniforme blanc et tient la porte du Club entrebâillée :
― Dis donc Georges ? Il se fait quelle heure ?
― Il est... 18h30 ! répond le vieil homme.
― C’est le désert. Commence à retourner les chaises ! Je crois que ce soir, on va enfin pouvoir fermer à l’heure !
Luther passe derrière la caisse enregistreuse et commence son opération journalière, quand il entend des bruits de pas résonner derrière la vitrine.
― Bon sang ! C’est pas vrai !
― Des clients de dernière minute ? demande Georges.
― Des emmerdeurs, tu veux dire !
En effet, Luther distingue deux silhouettes familières derrière la porte d’entrée. Une jeune femme haute en couleur fait d’abord son entrée.
― Ouah ! Eh, dis donc Luther, tu paies pas l’électricité ? Tes trucs là, ça m’explose les mirettes !
Elle plisse les yeux d’un air réprobateur en scrutant les néons blancs fixés au plafond, puis sort de sa veste pailletée une paire de lunettes rondes. Luther passablement énervé, éteint la quasi-totalité de la salle :
― Comme ça ? Ca va mieux votre altesse ?
― Que d’agressivité, lui lance mollement le jeune homme qui vient d’ouvrir la porte.
― Ben voyons dit Luther, quand la peste est là, le choléra n’est pas loin...
― Encore une de tes expressions à la noix ? Eh ! Dis donc papa, qui tu traites de peste ? s’insurge soudainement la jeune femme.
― Moi « le choléra », ça me plait bien ! dit le jeune homme en souriant.
Ce dernier a une allure étrange. Sa démarche nonchalante et sa voix douce n’ont rien d’inquiétant, et pourtant... Son regard frondeur jure avec sa beauté angélique. Cet homme semble abriter à la fois l’eau et le feu. Il ajoute en observant la pendule du club :
― 18h35, on a bien le temps de boire un verre...
― Ouais juste un verre, grommelle Luther Caine. Et après ça vous me foutez l’camp ! Compris ?
Les deux jeunes gens partent s’asseoir au fond de la salle sous le regard ahuri de Georges et celui dépité de Luther. La jeune femme semble contrariée :
― Je sais pas pourquoi tu t’obstines à venir ici. Tout est blanc, les murs, les plafonds, même le tôlier ! On se croirait à l’hôpital !
― J’aime cette pureté du blanc immaculé, et Luther...
― Quoi Luther ? Tu vas pas me dire que t’apprécies ce vieux débris ? T’as vu comment il nous regarde ?
― Comme un père. Je pense que... enfin, je crois qu’il s’inquiète pour nous, c’est touchant...
― Ah, putain ! Qu’est-ce que tu peux raconter comme conneries par moment !
Elle laisse échapper un rire tonitruant qui fait sursauter Georges à l’autre bout de la salle. Ce dernier vient s’enquérir auprès de Luther de leur santé mentale :
― Ils ne sont pas un peu... bizarre, ces deux là ?
― Complètement chtarbés tu veux dire ! Mais bon, te fais pas de mouron, Georges. C’est juste deux paumés, rien de plus. Ils ne sont pas méchants.
― Des paumés ? Ah d’accord...
Au fond de la salle, le jeune homme juché sur une table semble dessiner des étoiles sur le plafond tandis que son acolyte en bascule sur sa chaise rie aux éclats.
― Ce plafond blanc, c’est l’espace infini, chérie ! Regarde l’immensité dans son uniformité la plus absolue ! lui conseille-t-il.
― Ok, ok ! Mais là tu vas trop vite pour moi, poète ! Redescends un peu, faut qu’on parle sérieusement.
― Sérieusement ? En plein trip, tu veux parler sérieusement? Tu gamberges, chérie, tu as peur ?
― Ouais... c’est un peu ça...
― Mais pourquoi ? La « vibe » est bonne et douce chérie. Laisse toi porter !
― Justement, j’ai l’impression de me laisser porter depuis trop longtemps tu vois ! J’ai le blues, mon pote. Faut que je chante, que j’vois du monde !
― Mais c’est pour ça que t’es dans ce trip, fillette. Pour échapper à la foule !
― Nan, nan. Tu sais, j’aime ça quand les gens m’adulent... Je me souviens quand j’ai débarqué à Frisco. Les gens m’ignoraient ou me raillaient exactement comme chez moi au Texas, et puis un soir j’ai chanté et pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression d’être une reine. Ils ne voyaient plus seulement cette paysanne au visage ingrat et à l’allure empruntée, ils contemplaient avec admiration et compassion, une diva qui exprimait leur doute, mieux qu’ils n’aient jamais été capables de le faire. Les gens m’aimaient enfin ! C’est ça qui me manque ! Tu comprends ?
― Ouais, ils t’aiment tellement qu’ils finissent par te bouffer tout cru ! Un soir j’ai ramené deux groupies chez moi, après un concert. Eh ben tu sais quoi ? Au petit matin je me suis réveillé, elles étaient parties emportant avec elles des poèmes que j’avais écrits, et surtout mon Jack...
― Ton Jack ? Rassure-moi, c’est bien d’une rallonge de guitare dont tu parles ? Elles t’ont pas piqué ton...
― Nan, Jack c’est... mon doudou, un lézard en peluche qu’on m’a offert quand j’étais qu’un gosse...
― Non ? J’y crois pas ! Toi, t’as un doudou ?!
― J’avais... Ben, tu sais, ces soirs où tu te sens seul, quand ta copine s’est barrée et que t’as pas le courage de faire connaissance, que tes amis te sortent par les yeux... ou le contraire. Ben, Jack était là lui ! C’était le seul à pouvoir supporter mes délires sous acide. Et puis, il était là au commencement, quand je n’étais qu’un poète beatnik à la manque et que tout le monde me traitait d’intello prétentieux, lui ne pipait mot et m’écoutait...
― Cette peluche te manque tant que ça ?
― Plus que mes parents, figure-toi !
― Bah mince, si je m’attendais ! C’est comme moi, en fait. Je pense souvent à l’épicier, au coin de ma rue. Tous les jours il m’accueille avec un large sourire : « Bonjour mam’zelle Janis, le soleil brille pour vous aujourd’hui ! ». J’ai l’impression d’être importante, d’être quelqu’un de bien. Oh, je ne peux pas dire que j’ai manqué d’amour avec mes parents ! Mais je crois qu’ils ne m’ont jamais jugé objectivement ! Ils ne m’ont jamais aimé pour ce que j’étais, mais simplement parce que j’étais leur fille. J’aurais tellement aimé toucher leur cœur avec mon art, comme j’ai touché celui de tant d’inconnus ! La vie est parfois mal faite...
― Tu attaches trop d’importance à ta création, ce sont ces résidus de puritanisme qui coulent dans tes veines. Tes parents ne sont que tes géniteurs ! Tu ne leur dois que la vie, comme n’importe quel animal. Tu as toi même, tracé ton propre chemin, selon tes intuitions, selon tes rencontres... Ouvre les yeux, poupée !
― J’aimerais te croire mais... je suis seulement... celle, qu’ils ont voulu que je sois ! Consciemment ou non. Et c’est pareil pour toi mon pote.
― Désolé, mais comme toute bonne américaine, tu es une bible ambulante qui se réfère à sa genèse. Selon moi, on n’est pas ce que l’on naît mais ce que l’on fait. Tu es omnibulée par cette putain de norme, tu ne vois donc pas que nous nous sommes construits comme des grands ? En bien ou en mal !
― Construits ? Mais qu’est-ce que tu racontes, bordel ! Depuis que j’ai vingt ans j’ai pas été clean plus d’une journée. Autant dire que Hiroshima est une construction ! Bon sang, qu’est-ce que tu déconnes ! C’est le trip qui te rend comme ça ?
― Non, enfin... ici c’est différent, tu vois. Je suis allé voir des gens...
― Des gens ?
― Ouais j’ai retrouvé de vieilles connaissances... Voilà, ils ont formé un groupe de discussion et de méditation et j’me suis dis que... ben ça pourrait m’faire du bien.
― La méditation transcendantale ? Ah ouais, pour arrêter la dope, l’alcool, tout ça...
― Ouais, entre autres...
― Mais rassure moi, tu te rends bien compte que tout ça, c’est pas réel ?
― Ouais, mais tu m’connais, faut toujours que j’traine à droite à gauche, que j’vois du monde, même dans mes rêves !
― T’es pas cuit, toi ! Mais bon, la prochaine fois pense aux copines qui s’emmerdent ? Parce que moi, si j’me réveille pas rapidement, j’vais devenir complètement folle ici !
― On ira plus tard, tous les deux. En attendant on va se manger quelque chose. Luther ! Sers-nous ton super Chili !
― Du Chili ? Ca fait cent fois que je te le dis, on ne sert pas à manger le soir, et on ferme à 19h ! répond Luther excédé.
― Ok, ok, cool man... faut pas s’exciter...
― De toute façon j’ai pas faim dit la jeune femme. Par contre, j’boirais bien un verre...
A ces mots, Luther bondit de sa chaise et se rue vers les deux jeunes gens.
― Écoutez-moi bien ! Pour la énième fois, je ne sers pas d’alcool dans mon établissement, c’est compris ?
― Un jus de tomates dit la jeune femme, un sourire en coin.
― Pour moi, ce sera un jus de cactus dit poliment le jeune homme.
Luther, surpris, réfrène un peu sa colère et s’en va préparer la commande.
― « Pour moi ce sera un jus de cactus » dit elle sarcastique. Tu te crois à New York ou quoi ?
― T’as vu la tête de Luther ? Il était là à se demander : « Mais qu’est-ce qu’ils mijotent encore ces deux là ? »
― Ah oui ! confirme-t-elle en riant.
― Tu vois, moi je trouve ça bien d’être bloqué tous les deux dans ce trip.
― Ah, ouais ? dit-elle en reprenant son sérieux. Et le fait que ça dure si longtemps, ça t’inquiètes pas, toi ?
― Nan ! La notion de temps est relative dans ce type de voyage. C’est un peu comme dans la mort... Mais comme je te le disais, je suis heureux de faire un bout de route avec toi. C’est vrai, on a jamais eu vraiment le temps de parler, tous les deux. Et pourtant j’ai toujours eu envie de partager des choses avec toi.
― Ah bon ? Ben, t’avais de drôles de façons de le montrer.
― J’ai bien essayé mais rappelle toi, t’as bien failli me fendre le crâne avec cette bouteille.
― Enfoiré ! On se connaissait depuis cinq minutes et tu m’as réclamé une pipe ! Devant tout le monde en plus ! Déjà qu’ils me voyaient comme une pute...
― Ouais... désolé... sincèrement, dit-il en lui prenant la main.
― C’est rien, va ! Ah les bons hommes, quand vous êtes bourrés...
― Mais c’est notre époque qui veut ça. On est la première génération depuis des décennies, à laisser notre corps vivre en harmonie avec la nature, et les excès sont inévitables chérie. Mais c’est vrai qu’entre nous... j’étais sacrément perché ce soir là !
― Mais tu vois, c’est ça le problème. La plupart d’entre nous n’ont pas conscience de la chance qu’ils ont d’avoir participé à une telle révolution. Tous ces mecs qui se tronchent des filles à la chaîne et qui veulent une bobonne qui les attend à la maison. Ceux qui veulent se défoncer un max et vont voter pour un président qui traite les junkies comme des criminels. Et le pire, ce sont ces managers, imprésarios, ou organisateurs de concerts qui font du business et des tunes sur le dos des hippies. Le mouvement Beat, c’était pas ça à la base putain ?!
― Doucement sur le langage ! dit Luther en déposant les boissons sur la table. On est un établissement convenable ici.
― Oh ça va Luther ! On n’est pas au couvant !
― Au couvant ? Ils ne voudraient même pas de vous comme gargouille !
Le vieux tôlier s’éloigne en riant de bon cœur.
― Tu vois ce que j’te disais ? Quand un mec parle comme un charretier, ça choque personne, mais quand c’est une nénette...
Et pourtant, le jeune homme la contemple avec une admiration évidente.
― Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai un truc sur le front, c’est ça ?
― Eres unica ! (« Tu es unique » en espagnol)
― Ca y est, toi aussi tu me vois comme un clown. On croirait entendre mon dernier mec, un gros connard celui-là !
― Non, j’veux dire que... tu es l’incarnation de la femme moderne. Sauvagement libre et irrémédiablement prisonnière. Moi, je te trouve merveilleuse ! Parfaite dans ton genre.
― T’es mignon, et j’aime bien ta prose, poète. Mais comme tu viens de l’dire, je reste une prisonnière. Prisonnière de tous ces principes qu’on a inculqué aux femmes pendant des siècles. Prisonnière de ce regard méprisant que portent les gens sur moi. Prisonnière de cette satanée bonne morale hypocrite dont on nous farcit le crâne encore aujourd’hui. Je suis jamais assez bien pour eux ! « Sois plus féminine, Janis ! », « une femme ça boit pas comme un homme, Janis ! », « montre un peu plus de respect pour les autres, Janis ! » Mais putain, j’en ai du respect pour les autres ! Ce sont eux, qui n’me respectent pas !
― Moi, je crois qu’en étant toi même, mais de la manière la plus absolue qui soit, tu as de grandes chances de les faire changer d’avis. Hey ! Je t’ai vu sur scène, et j’ai vu leurs visages, totalement médusés par ton numéro. C’était comme si, tu avais allumé dans leur yeux, le feu ardent de l’amour. Tu avais répandu le blues dans toute la salle, de tel sorte que chaque spectateur était parcouru de vibrations intenses, s’accrochant à chacune de tes notes comme pour soulager ta souffrance. C’était géant bébé ! Une communion d’enfer, j’en avais jamais vu de pareil !
Elle en restait sans voix. Elle avait beau fouiller dans ses souvenirs, elle ne se souvenait pas l’avoir vu aussi aimable auparavant.
― Qu’est-ce tu me fais, Jimmy ? Tu me dragues ou quoi ?
― Non, mais je n’ai plus envie de te provoquer, c’est tout. Tu sais, je suis un jeune affublé d’une vieille âme. Alors, j’ai plus le temps de me déguiser, tu comprends. C’est pour ça que je me dépêche de vivre, je sens mon âme qui aspire au repos.
― Si tu l’dis !
― Ecoutes moi bien, ces dernières années j’ai vu pas mal de concerts, des artistes de toutes sortes, du plus génial au plus barré. Crois-moi, quand je te dis que le tien était le plus éblouissant que j’ai jamais vu.
― Putain, salaud, tu m’fais chialer... Maintenant, j’comprends pourquoi ta copine ne t’a pas plaqué. Quand tu veux, t’es un amour ! Avec ta gueule d’ange en plus ! Allez, viens là enfoiré !
Spontanément, et avec une infinie tendresse, il se lève et l’entoure de ses bras tandis qu’elle pleure sur son épaule.
― Attends, putain... j’en ai pas fini avec toi... dit-elle entre deux sanglots.
― Ok.
― Moi, aussi je t’ai vu sur scène. Dans un bon soir, j’veux dire. Putain mec, t’étais pas bon, t’étais carrément dantesque !
― Mais... tu disais que je ne savais pas chanter ?
― Je sais mais, j’te charriais mec ! T’avais une présence divine, mystique, presque intemporelle. Un truc de fou ! Ta voix, sublime ce soir là, et ta poésie nous faisaient passer des ténèbres à la lumière, puis de la lumière aux ténèbres. Tu étais dérangeant mais pertinent, emprunté mais inspiré, effrayant et envoutant. La moitié des gens ne saisissaient pas tes mots, mais tous buvaient tes paroles. Tu avais un charisme incroyable ! Pourquoi t’as arrêté, bordel ? J’veux dire à part les procès et toutes ces conneries...
― Parce que c’était l’épilogue de notre groupe. La fin d’une expérience. Une expérience extraordinaire et très enrichissante. Surtout pour moi qui n’était pas musicien. Mais j’étais lessivé. Trop de concert, trop de promo, trop de business, j’en avais ma claque de ce cirque. On était plus nous-mêmes. On avait perdu la flamme originelle, l’essence même de notre musique. J’ai toujours joué pour l’extase, tu vois. Sans ménagement, sans calcul et sans compromis. Et puis j’ai découvert le pouvoir. Celui de manipuler les masses populaires. C’était effrayant et grisant à la fois. Comme une drogue, la pire de toutes. Au début je n’en voulais pas, puis je me suis mis à aimé ça, et au final je ne pouvais plus m’en passer, mais le plaisir n’y était plus. Un sentiment de culpabilité me poussait à me détruire. Plus mon pouvoir était grand, plus j’aspirais à la mort.
― Mais les premiers temps t’était génial, mon pote ! T’étais pas juste un chanteur de rock, t’étais une véritable icône. T’avais des choses à dire, tu parlais de liberté et d’amour mieux que personne, tu étais le seul artiste pop à allier aussi bien l’intelligence et le talent. Certains te voyaient comme un poète ou comme un penseur philosophe, d’autres comme un révolutionnaire prêchant pour un nouveau mode de pensée. Des allumés, se sont même demandés si tu étais humain ! Comme tu l’a souvent dis, les gens chez nous veulent du « sacré ». Ils voyaient en toi le héros américain, pour eux tu étais à la fois le Christ, Abraham Lincoln et Elvis ! Je sais que, ça devait être très lourd à porter mais bordel... pourquoi tout foutre en l’air ?
Le regard du jeune homme sembla soudain se perdre dans les ténèbres. Un petit rictus au coin des lèvres, il finit par répondre :
― Car le clown en moi avait pris le pas sur le poète. Et au fond, je ne suis pas un homme d’action, je n’suis qu’un homme de mots. Je sais, j’aurais pu devenir quelqu’un d’important, mais pour combien de temps ? J’aurai peut-être pu changer les choses, mais pour combien de temps ? Ils auraient fini par me dévorer à belles dents. On n’aime pas une icône comme on aime son chien ou sa voiture. C’est un amour vorace, insatiable qui réclame la mort. Si j’avais été Président, on m’aurait descendu depuis longtemps. D’ailleurs, de son vivant le poète est toujours perçu comme un manant. S’il veut être roi, il doit mourir. Tu n’as jamais souhaité mourir et voir tes fans te pleurer comme si tu étais leur mère ?
― Oh que si ! On chanterait mes chansons sur ma tombe. Un enterrement super fleuri ! Ma famille aurait l’air bête car ce serait les seuls en noir ! Des milliers de hippies habillés aux couleurs de l’arc-en-ciel ! Ah, Ah ! Le pied, mon pote ! J’en viendrais presqu’à espérer que ce trip de dingue qu’on vit tous les deux n’en soit pas un...
― Ben... c’est possible...
― Arrêtes tes conneries, tu m’fous les jetons !
― Moi j’aimerais que ma tombe soit un lieu de pèlerinage. Un endroit où les paumés du monde entier viendraient méditer quelques heures, ou fumer un joint. Ils liraient certains de mes poèmes et évoqueraient mon existence comme ils évoquent la leur, avec passion. Ainsi je vivrais peut-être à jamais dans l’esprit des gens, qui sait ?
― Ouais ! On peut toujours rêver ?! Moi, ce qui me plairait c’est d’inspirer d’autres artistes. Ce serait marrant de voir des nanas en train de m’imiter ?
―...
― Ouais, ptêt pas en fait ! Juste savoir qu’aux quatre coins du monde, il y a des gens qui me citent comme référence musicale, ce serait bien déjà ! Pas comme un de ces artistes de variété qu’on noie dans la masse ! Nan ! On dirait que j’étais la voix du Blues, le cri d’une jeunesse révoltée, le chant du renouveau ! Mais sans omettre de dire que j’étais une putain de bonne chanteuse ! Ouais, ça, ça me plairait drôlement !
― Ta voix ? C’est une perle dans un écrin, chérie. Encore aujourd’hui. Tu es et tu resteras la reine des fleurs, celle qui faisait chanter son âme comme une déesse.
― Et, toi, avec ta gueule d’ange et ta voix de crooner, tu resteras le plus beau des antihéros, et la plus spirituelle des stars de rock’n’roll. Par contre évite de parler de moi au passé, ça m’fout les jetons !
― Euh... ok...
Il est 19h15, et Luther commence à s’impatienter. Il lance un regard réprobateur à l’adresse des deux jeunes gens. La jeune femme comprend le message et s’adressant à son acolyte :
― Bon, on s’arrache ? On va voir ton pote... Brian, c’est ça ?
― Ouais... d’accord...
― Ca va pas ?
― Si, si...
Tous deux viennent saluer Luther et Georges avant de partir. La jeune femme fait un détour par les toilettes, et Luther en profite pour demander au jeune homme :
― Alors, tu lui as dit ?
― Nan, pas vraiment. J’ai essayé mais... ça merde à chaque fois.
― Tu dois absolument lui faire accepter l’idée sinon...
― Je sais, je sais. Mais j’ai peur qu’elle s’effondre en apprenant la nouvelle.
― Je t’ai entendu toute à l’heure, tu as bien préparé le terrain, petit ! Maintenant fonce !
La jeune femme revient des toilettes, salue brièvement les deux tenanciers et entraîne le jeune homme vers la sortie.
― Il habite loin ton pote euh... Brian?
― Nan... mais tu le connais, c’est un vieux copain...
― Ah ouais ? Et alors ?
― Ben, y aura d’autres vieilles connaissances...
― Qu’est-ce que tu mijotes ? T’es tout bizarre tout d’un coup !
― C’est rien. Allons-y, je t’expliquerais tout là-bas.
― C’est pas tes connards de potes de L.A, j’espère ?
― Tu sais tout le monde change. Surtout ici...
― Qu’est-ce que tu veux dire ?
― J’t’expliquerai...
Georges les regarde quitter la salle, un peu perplexe. Le vieil homme s’interroge.
― Ces deux là doivent donner du fil à retordre au patron, j’imagine.
― Oh, non. Des jeunes comme eux qui souhaitaient par dessus tout venir vivre ici, il en a vu passer des wagons l’patron. Et il en voit encore débarquer chaque jour. Mais j’admets que ceux-là sont un peu spéciaux.
― C’est quoi leur histoire ?
― Tu ne connais pas Janis Joplin et Jim Morrison ?
― Jamais entendu parler.
― En quelle année es-tu mort, Georges ?
― Attends voir. J’avais 62 ans, eh bien ça devait être en... 1943.
― Ouais, t’as pas connu les années 60. Ils étaient les icônes d’une jeunesse vigoureuse et révoltée qui aspirait à un monde meilleur. Un monde sans guerre, sans violence ni préjugés. Ils sont morts tous les deux à l’âge de 27 ans. Et le malheur, c’est que la petite pense qu’elle est encore vivante. Elle se croit en plein trip hallucinogène.
― Ouais, des artistes ! Sont bizarre ces gens là !
― Non, ils furent bien plus que des artistes. Beaucoup de philosophes et penseurs séjournant ici, pensent qu’ils furent un modèle d’émancipation pour la jeunesse mondiale ! Tu n’as pas connu l’après-guerre, mais ce fut une période difficile à vivre. Cela aurait dut être l’heure de la prise de conscience de l’homme, de sa libération. Mais non. Au lieu de ça, nous nous sommes barricadés dans la peur, l’ordre et la sécurité. Les enfants nés pendant la guerre ont été étouffés par les propagandes et la paranoïa des années 50. Du coup, lorsqu’ils ont atteints l’âge adulte, ils n’avaient plus que deux mots à la bouche. Amour et Liberté. Ces deux là se sont enivrés d’amour et de liberté jusqu’à plus soif. Leur cœur aussi grand soit-il fut submergé par l’un et l’autre.
― A qui la faute ?
― Au monde Georges. Ils étaient beaux, doués, intelligents, charismatiques. Avec un peu d’aide, ils auraient pu devenir des guides pour la jeunesse dépassant le cadre de la musique. Mais nous les avons loués, puis noyés sous notre amour et notre besoin d’identification. Ensuite nous les avons crucifiés pour nous rappeler notre vraie nature. Jalouse et destructrice. Car l’homme ne prend pas soin de ses joyaux, il veut les posséder et finit toujours par les détruire.
― Mais dis-moi, Luther ? Que peut-on faire pour eux maintenant ? C’est bien beau tout ça, mais reconnais qu’ils ont quand même le don de te mettre en rogne ?
― Justement, je compte bien changer d’attitude avec eux. Ils ont déjà trop souffert. Et puis, ils vont bientôt pouvoir s’occuper. J’ai eu l’accord du patron pour la salle de concert...
― Pour des énergumènes pareils ? C’est du gâchis...
― Mais c’est notre gâchis, Georges ! Celui de l’humanité toute entière. Ce sont des esprits doués et créatifs dont il aurait fallut prendre soin. Il y en a d’autres comme eux. Nous devons leur procurer la paix qu’ils n’ont pas connue sur terre, car ils représentent les lumières de notre civilisation, celles que nous avons laissées s’éteindre, sans comprendre qu’elles étaient uniques et irremplaçables...
― Simple curiosité, Luther. Tu exerçais quelle profession de ton vivant ?
― Moi ? J’étais psychiatre...
― C’est pas vrai ?! Tu soignais les...
― Quoi ?
― Ben... les siphonnés du bocal, quoi !
― En quelque sorte... mais j’avais des patients un peu particuliers. Durant les années 60, je m’occupais exclusivement des artistes... des artistes de rock’n’roll !

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Dolotarasse · il y a
Comme un hommage de toute une époque. Tu nous entraînes bien dans ton trip. Belle imagination autour de Janis et Jim avec un clin d'œil à Brian Jones (sans doute). Bien aimé !
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Serge Debono · il y a
J'aime bien faire revivre ce type de personnage, ils sont pourvu d'un esprit libre, créatif, humain, et par leur disparition précoce, ils véhiculent pas mal de mysticisme. Si tu as marché c'est bon signe ;-) Gagné pour Brian Jones. Je suis bien content que ça te plaise !
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Corinne Val · il y a
J ai beaucoup aimé toute cette ambiance des années soixante. Merci.
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Serge Debono · il y a
Merci à vous Corinne. C'est sympa d'être venu me lire. A bientôt.
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Serge Debono · il y a
Merci pour ton vote et ton commentaire. J'aimerais pouvoir poster d'autres textes sur le sujet, malheureusement ils dépassent la limite (de mots!) autorisée. Content que ça t'ai plu ! Quand à tes textes, je les ai visités avec un grand plaisir.
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Maud · il y a
J'ai découvert ton nom sur la BD de Bertrand !
Ah oui, le club des 27 !... Janis et Jim... j'adore !... et ton texte, j'adhère !... Un petit souvenir de Woodstock ! :-)
Je ne parle pas musique dans mes poèmes, plutôt peinture dans "Vénus" et coquinerie dans "Nue sous la moustiquaire..." je serais ravie de ta visite...

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Mélodieo Lyon · il y a
Je me suis laissée emporter! Et @short-edition-71fb204f043540b78607991e69bfdb2e:disqus j'espère que tu pourras lire les autres nouvelles de son recueil, moi j'adore ;-)
Bravo Serge!!

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Qualsevol Nit · il y a
Un recueil? Où ça, où ça?
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Serge Debono · il y a
Ben, en fait, à la base ce texte fait parti d'un recueil de 4 Nouvelles sur le club des 27 (R.Johnson, Morrison, Joplin, Hendrix...) J'aurais aimé poster les autres mais elles sont trop longues. J'ai la chance d'avoir une proposition de publication pour l'une d'entre elles, donc courant 2015 elle devrait être sur papier mais si tu es vraiment intéressée, je peux peut-être t'y envoyer (via FB ou boite mail)....
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Qualsevol Nit · il y a
Hélas, je ne suis pas adhérente au club Facebook... Et bien sûr, je ne donne mon adresse perso sur aucun site! Mais tu peux peut-être me dire quand et sur quel support paraît ta nouvelle, c'est vrai que c'est toujours bien de lire sur papier.
Tiens moi au courant!

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Serge Debono · il y a
Désolé, je pensais avoir déjà répondu... Ma nouvelle (portant sur J.Hendrix et R.Johnson) devrait paraître courant 2015, la maison s'appelle Terriciae. Voilà, à bientôt et au plaisir de te lire à nouveau.
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Qualsevol Nit · il y a
Cool, je prends note...
ça doit être génial d'être publié!

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Serge Debono · il y a
"Ah Mélodie, tu m'en aura fait faire des ......." Ouais, tu t'es laissé emporté... lol. Nan, sérieusement même si je doute de ton impartialité, je crois en ta sincérité et ça fait chaud au coeur. Merci beaucoup.
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Qualsevol Nit · il y a
Belle idée d'imaginer Janis coincée dans ce trip....Mais attention, si elle finit par comprendre et qu'elle rencontre le patron elle risque de lui réclamer une Mercedes Benz...Comment ça se fait que je n'avais pas vu tes textes avant?
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Serge Debono · il y a
Lol, bien vu pour la Benz ,même si je l'imagine bien sillonner à travers les nuages dans sa belle Porsche bariolée. Pour répondre à ta question, j'ai posté ce texte sur Short il y a seulement 1 mois et les deux petits poèmes au Printemps je crois... après on est sacrément nombreux sur le site et on y trouve beaucoup de textes de qualité(comme les tiens que je n'ai découvert seulement il y a qq jours). Sans fausse modestie je comprends très bien que les miens n'attirent pas l'attention, d'autant que le site est dédié aux textes courts et que hormis les poèmes et celle-ci, je n'ai que des histoires taille roman à soumettre. D'ailleurs je suis très impressionné par la qualité de ces textes condensé, moi qui ai déjà du mal à ne pas transformer une nouvelle en roman... En tout cas merci, c'est très gentille à toi d'avoir pris sur ton temps pour me lire.
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Qualsevol Nit · il y a
Oui, moi aussi je découvre souvent tardivement de très bon textes. Mais il reste toujours le plaisir de la lecture! Mon truc: souvent je "remonte" les commentaires d'auteurs que j'apprécie en me disant que je vais aimer ce qu'ils aiment... Bon, ça ne marche pas à tous les coups! Mais en quelques mois sur le site, je navigue un peu plus facilement qu'au début.
Et comme tu dis, il y a des textes de qualité. Ça vaut les efforts!

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