La perle des Antilles

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Monsieur le directeur général adjoint, voici le compte (conte) rendu de cette importante opération, que vous m’avez demandé expressément.

On ne trouve pas toujours les perles que l’on souhaite sur cette croisière, mais il y en a.

C’était le 01 février ; cent soixante lecteurs du journal Grand Sud Morning se tiennent sagement enfilés comme sur un collier de perles, justement, derrière les comptoirs de la compagnie Air Cielo.
Antonio en blouson rouge, le directeur et l’organiseur de cette croisière, sa sœur Bianca, en ensemble blanc (c’est normal pour une hermine) et ouf ! Pas de vert ; on (on est un con, ça on le sait !) aurait pensé qu’ils travaillent pour cette compagnie qui porte si fièrement ces couleurs que l’on retrouve dans les pizzas.
Brenda, la journaliste habillée en journaliste avec un ensemble pixellisé aux marques du journal. On pouvait remarquer que la fin de Morning est écrite sur la courbe de ses seins.
Laura, la photographe, comme elle court toujours, porte un jogging moulant et confortable qui se prête à merveille pour un vol long-courrier.
Raffi, l’animateur, lui est habillé comme un geek ; casque, fils, Ipad, ordi, pendu au cou, collé au corps, plaqué sur la ceinture.
Et moi, Aldo le fournisseur, impeccable comme d’hab. ! Eh oui, j’ai mis ça sur mon site : « Komjemelapet.com.

Après les ronds de jambe habituels aux clients qui pensent qu’ils sont les plus importants, et ils ont raison, tout ce petit monde hétéroclite passe les portiques de sécurité.
Oh là là, il faut se déchausser ! On en voit des arpions, sous les chaussettes percées ; Kindy, mais que fait Kindy ?
Les frocs délestés de leur ceinture s’affaissent, dévoilent des fesses, plates, bombées en goutte d’huile (à bronzer, c’est mieux pour les Antilles).
Après chacun se rembraille, l’air détaché et vaque à ses occupations des moments dans la zone du duty free.

« Les passagers du vol Air Cielo à destination de Pointe-à-Pitre, des sièges 45 à 20 sont priés d’embarquer. Mais quelle fierté, le zinc est sur le tarmac, un zinc rien que pour eux, un vol privatif.
- Le voilà, c’est NOTRE avion pérore madame Manganèse.
- Quelle organisation, c’est « estra » chante de son accent du Midi, monsieur Grisbi, plein aux AS et je ne l’invente pas.
Et d'un seul coup je vois une femme qui part accompagnée d'un membre de la sécurité, tous les deux courent vers la sortie. Ils ont eu le coup de foudre ou quoi ! Non, mais voilà, c'est bien une cliente d’Antonio, madame Oro, qui a pris son vanity-case contenant ses bijoux d'une valeur de 6 000 €., elle l'a oublié devant le comptoir d'enregistrement. Elle ne l'a pas retrouvé. Madame Oro part quand même, essoufflée elle me confie : je me sens nue ! Terrible, heureusement qu'elle monte habillée ; de toute façon c'est tout ce qui lui reste à faire. En plus d'avoir perdu ses bijoux il ne faut pas cumuler en perdant sa croisière si bien organisée par le directeur régional Sea Croisières que je suis. Et oui komjmelapet.com, c'est mon site.

Tout ce petit monde s’empresse et se presse pour avoir la meilleure place.
Nous, l’équipe, buvons du petit-lait, et pour certains qui n’embarquent pas en classe affaire, ne pourront pas boire plus que de l’eau à bord de l’Airbus.
Et oui il y a les gueux et les seigneurs... ceux qui bossent et qui sont près des clients pour s’en occuper. Et d’autres qui ont encaissé leur chèque et comme on dit chez moi : « Jmal bagage » ; dégage avec tes malles. Les seigneurs en business class, avec du vin, des bombasses et des fauteuils qui sont des fauteuils.

Après un vol de 09 h 00 longuet, car nous n’avons pas pu nous ensuquer avec du vin, comme certains. La compagnie n’ayant pas assez embarqué de vin, la distribution par les hôtesses s’est arrêtée deux rangées avant la mienne. J’ai donc commandé une bouteille de champagne que j’ai ajoutée sur ma note de frais de déplacement. Je précise longuet, mais lorsqu’une blondasse m’ai dérangé dans ma dégustation et nous ai fait un cinéma ; elle était angoissée, ne se sentait pas bien. Elle avait décidé de partir deux jours avant : son ami musicien jouant à bord lui avait demandé de le rejoindre suite à une offre tarifaire spécifique au staff Sea Croisières. Elle n’avait pas reçu de billet et s’inquiétait inutilement. Après l’avoir écouté religieusement à en perdre la foi de la patience, elle me confiait que cela lui était déjà arrivé et qu’elle avait embarqué quand même. Bref une chieuse de première !

Je m'endors et je fais un rêve prémonitoire. Carlita, ma charmante collègue tend un fil dans les escaliers du bureau, l'ascenseur est en panne, je me casse la gueule ; jambe cassée. Elle vient me voir à la clinique du Jambon et me dit : tu ne peux pas partir c'est dommage, c'est moi qui accompagne la croisière des lecteurs...
Et je me réveille, je sens le sein de Brenda sur mon visage qui me dit (Brenda, pas le sein) : On est arrivés !

Les pieds et les yeux gonflés nous débarquons à Pointe à Pitre. Organisation sans faille.
La chaleur moite enveloppe les testicules qui sont déjà à 37°, et les seins des femmes ; toute cette cohorte de chair déambule vers les bus. C’est la nuit ! On embarque dans les bus réfrigérés qui sentent le parfum d’un récent nettoyage. Ah, aseptisés, on est aseptisés, c’est rassurant. Tout le monde est pressé d’embarquer. J’aime bien regarder les gens qui se hâtent pour monter à bord avant tout le monde, comme si leur vie en dépendait.
Il est tard et tout le monde file dans sa cabine sans demander leur reste. D’autres filent dans leur suite en demandant leur reste...
Le lendemain matin, le navire est en mer. Je monte sur le pont ; une luminosité laiteuse écrase les reliefs de la terre et des couleurs. La mer n’est pas si turquoise, elle est d’un camaïeu de bleus, monsieur le directeur général adjoint.

Les escales défilent avec les excursions organisées, tout va bien, les clients sont contents, presque tous. Ils ne cessent de se faire photographier par Laura qui est charmante et souriante. Ses formes voluptueuses ne nécessitent pas qu'elle dise : "Souriez le petit oiseau va sortir !" Les humains masculins l'ont déjà tous sortis sous leur grande serviette de table. Bon, il y en a... un confetti suffirait pour cacher le petit oiseau, pas vrai Raffi, pas vrai Antonio !
Pendant les dîners Brenda, converse avec les passagers et tourne autour des tables, mais pas seulement ; elle tourne et retourne ses yeux sur le serveur antillais d'une belle stature, bon lui le confetti, cela ne va pas le faire, mais ça Brenda ne s'en plaindra pas.

Alors que tous les soirs j'essaye au dîner de rehausser le niveau intellectuel de la table, je me rends compte que l'on parle cul depuis le début, enfin ce sont les croisières Sea Croisières “bonheur puissance 2“. En affichant sur les publicités des écrans « vide cerveau » de nos salons, une égérie aux pieds nus ou avec des jumelles pour inciter à vendre ; et bien c'est réussi, mais on voit bien que les navires n'ont pas embarqué que des enfants de chœur.

Un matin, je me lève à la bourre pour partir en excursion à Virgin Gorda et je rejoins tout le groupe au théâtre et j'entends Antonio hurler en italien. Il me voit, me tombe dessus en Italien :
"Ma cos’è questo sandwich ?
- Quel sandwich ?
-Ils distribuent des tickets pour l'excursion, et dessus sont écrits » bon pour un sandwich et une boisson «. Je n'ai pas choisi cette excursion pour que mes clients mangent un sandwich.
- Attends, je vais voir.
Je reviens, confusion, panique, le descriptif de l’excursion mentionne ; « puis vous rejoindrez à Gazebo (déjà le nom on aurait dû se méfier) le restaurant vous accueillera avec des encas délicieux et une boisson ».
- Shit, abbiamo più scelta on verra sur place, “trilingue“Antonio.
Nous n’avons plus le choix, nous devons descendre au pont 0 pour embarquer sur les chaloupes qui nous conduirons à terre.
Les encas délicieux se résumeront à un petit paquet de chips, un petit sandwich tout mou et une petite boisson.

Au retour, après une franche engueulade devant Rubio, le Guest relation manager qui regardait les mouches, on s'est embrassé et c'est passé.
Mais j'ai bien aimé Virgin Gorda, l'eau était limpide ; en snorkeling avec Raffi on voyait de loin toutes les fesses des nageuses, et c'est vrai, c'était sympa, on ne pouvait pas se faire repérer. Finalement, c'était peut-être cela les encas délicieux.
En tout cas quand on va sur le site Sea Croisières, il est bien notifié : puis vous rejoindrez à Gazebo le restaurant qui vous accueillera avec un sandwich et une boisson rafraîchissante (inclus dans le prix) Merci Antonio pour ta contribution.

Mais en matière de plongée et de prise de photos sous-marine, nous avions notre photographe Laura pour qui aucun appareil ne résistait à sa sagacité.
Nous débarquâmes sur l'île Catalina avec sa douce baie de sable blanc léchée par le doux ressac des eaux cyan des Caraïbes (oh ! ça suffit les clichés !). Laura demanda la caméra Go Pro de Raffi pour faire des photos sous-marines pour varier les images de la croisière. Oui, ce fut une bonne idée, car les photos des tables avec des serviettes qui émergent comme des minuscules têtes de Casper, c'est lassant.
Alors que Brenda s'extasiait sur l'organisation du barbecue géant pour servir plus de 3 000 croisiéristes, et surtout sur les corps luisants de sueur et musclés du staff portant le matériel, Laura barbotait avec la Go Pro. Antonio et Bianca testaient tous les transats de la plage pour finir, ils en choisirent deux et s'endormirent, quel boulot.

De retour à bord je rejoignis Raffi qui visualisait les photos de la journée et celle prise par la Go Pro. Première photo, un bout du maillot de bain, deuxième cliché, un bout de sein. Toutes les autres photos fixent les lèvres siliconées de Laura enserrant le tuba et ses yeux interrogatifs derrière la vitre embuée de son masque. Pas une étoile de mer, pas un poisson, pas un seul petit oiseau qui va sortir.
Raffi se tourne vers elle et lui demande :
"Mais qu'est-ce que tu as fait ? Tu t'es photographiée, tu as une crise narcissique.
- Ah ! voilà pourquoi je ne voyais pas, je ne voyais que la lumière rouge qui s'allumait quand j'appuyais sur le bouton.
- Et oui tu te photographiais à la place des poissons que tu te voyais, tu as pris la Go Pro à l'envers.
Ah ! Grôôôsssse rigolade comme dirait Bianca née à Dortmund.

En tout cas, il ne faut pas se moquer parce qu'il y en a, quand ils retirent du cash en République Dominicaine pour acheter des cigares et qu'ils se gourent sur le taux de change à un point où les frais prélevés par leur banque pour un retrait à l'étranger sont plus élevés que la somme retirée en pensant qu'elle dépassait les 200 €, et qu'en réalité elle ne dépasse pas 2 €. On ne se moque pas. C'est encore une combine de journaliste, forte en mot et pauvre en calcul. C’est une information à diffuser sur le journal de bord, le dollar de la République Dominicaine vaut peau de balle.

La croisière se termine par une soirée d’adieu au restaurant. Tonne soudain la musique, ce n’est qu’un au revoir » et tout le monde fait tournoyer sa serviette en l’air pour chasser le spleen de la fin du périple, ou pour chasser les mouches du bureau de Rubio.

J’écris ces lignes en sirotant la bouteille de Rhum Bielle offerte par la fille cachée du commandant Cousteau, pour l’avoir surclassé en cabine avec balcon vu mer. Comme quoi il y en a qui font des cadeaux... et cette bouteille ne sera pas ajoutée sur ma note de frais en plus des boissons prises au bar. Voilà mon rapport monsieur le directeur général adjoint ; je souhaite que vous ayez pleinement conscience de tous mes efforts fournis pour la réussite de cette opération et que vous révisiez, à la baisse, mes objectifs de chiffre d’affaires qui sont encore loin d’être réalisés.

Ps : Je viens d’apprendre que la blondasse de l’Airbus est votre sœur et que je conteste que mon haleine fût avinée, tout au plus mon souffle était « champanisé » quand je lui ai demandé de fermer sa gueule. Non, je ne suis pas sexiste !

Au retour les bijoux ont été retrouvés au poste de sécurité de l’aéroport, et madame Oro a rajouté à sa collection une perle des Antilles.
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