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La perceptrice emportée par le vent

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Luc Michel

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Lucette était en charge des écritures à la perception de Ménétrux-En-Joux; elle accueillait le public avec douceur et un je ne sais quoi d'humilité dans la voix qui vous changeait le plus indélicat des contribuables en un citoyen exemplaire. L'averti avait beau débarquer dans le petit bureau, la chemise défaite et l’œil en feu, jetant à la ronde des : "je vais t'en foutre moi, bande de feignasses", il suffisait que Lucette, sagement penchée sur sa table derrière son guichet, souleva doucement son visage de madone et le regarda avec ce mélange d'amour profond et de modestie pour que le malappris baissa aussitôt, et bien malgré lui, la garde.
- Qui y a t-il pour votre service? , disait-elle de sa voix de vierge soumise.
- Euh... ben voilà, répondait le rustique en tournant sa casquette entre ses doigts, j'viens...j'viens... payer mes impôts quoi!
Et toujours le bougre payait et toujours il disait merci et remettait son chapeau en bredouillant quelques explications confuses en sortant.
Ses collègues disaient d'elle : " C'est une fée ".
Mais bien loin de s'en émouvoir, Lucette baissait les yeux et la figure illuminée, elle retournait à ses écritures dans une attitude d'effacement et de renoncement qui la rendait comparable à cette piéta qu'on trouve au Vatican, dans le fond de la chapelle Sixtine.

Lucette avait quarante-cinq ans sonné. Pas de mari, pas d'enfant, elle ne pouvait donc compter que sur elle même et comme elle avait dit un jour à ses collègues :

- je n'ai qu'une part et c'est pas drôle tous les jours.

Mathilde, sa voisine de bureau, avait cru déceler en cet instant de rare confession comme l'éclat d'un ciel mouillé tout au fond de ses yeux si bleus et n'avait pu s'empêcher de songer : comment d'aussi jolis yeux n'ont-ils su plaire à un homme ? mon dieu que la vie est triste parfois!
- Oui, bien triste lui avait répondu Joséphine, en raccrochant le téléphone. Bien, bien triste.
Et les choses en étaient restées là.

Les choses en étaient restés là, jusqu'à ce 30 septembre, ultime jour de paiement du troisième tiers provisionnel. Lucette, prévoyant une forte affluence, s'était habillée, comme chaque année, pour la circonstance. Un petit gilet blanc sur une jupe bien droite, ses cheveux châtains remontés en un chignon soigné; à peine avait-elle souligné le contour de ses lèvres et s'était-elle mis un peu de rose aux joues. Pas de bijoux, pas de fantaisie, le redevable n'aurait pas supporté ; il aurait eu l'impression qu'on lui vole son argent, disait-elle.
Car, au fil du temps, à force d'abnégation et de renoncement, Lucette en était venue à se considérer un peu comme la propriété de chaque citoyen; elle était rémunérée grâce à l'effort collectif de toute une nation et s'employait en conséquence à ne jamais décevoir. Elle était ce qu'on appelle une employée modèle.
Ce matin-là, le temps était splendide, un vent léger faisait ployer les peupliers juste derrière la fenêtre et venait s'engouffrer avec précaution sous le petit bureau depuis lequel Lucette était occupée à recevoir les clients.
Elle était, comme à son habitude, douceur et sourire, conseillant habilement, dans un souffle de voix, une femme âgée qui portait des moustaches, lorsque se présenta à son tour un homme d'âge mûr, aux allures de gaucho des pampas d'Amérique.
- Lucette, je vous aime, dit simplement l'homme en rougissant un peu.
Puis, prestement, il tourna les talons et s'enfuit sans un mot. Lucette en demeura de longues secondes toute éberluée, et pour la première fois, tandis qu'un gaillard de deux mètres, son chèque à la main, lui avait sifflé aux oreilles : " Alors, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ? j'ai pas du temps à foutre moi, qu'à rêvasser! ", elle s'était entendu lui répondre : " Oh, ça va hein, on a bien le droit de rêver un peu ! "
Le reste de la journée s'était écoulé pour Lucette dans une sorte de brume légère; elle n'avait plus eu la tête à l'ouvrage, remuant sans répit dans son esprit embué cette épineuse question de l'amour tombé sur elle comme un avertissement sans frais.
- On dirait que tu lui as tapé dans l’œil, ma Lucette, avait ironisé Mathilde
- Et même pas qu'un peu, tu as vu comme il est parti, Lucette nous fait des cachotteries, on dirait ! Avait continué Joséphine.
Et les deux femmes s'étaient mises à glousser comme deux tourterelles, soulevant sur le bureau le jabot de leurs énormes poitrines, spectacle désolant, s'il en est, de la versatilité de la race humaine.

Le soir, le visage appuyé à la fenêtre de son petit pavillon, éclairé du jour finissant, Lucette se sentit lasse et pensive. Elle n'attendait rien, ne demandait rien, s'étant résigné depuis bien longtemps à ce que sa vie s'ordonnât tranquillement entre deux colonnes de chiffres et voilà que l'amour avait surgi; il avait surgi sous la forme d'un homme aux airs d'aventurier timide; elle en conçu une sorte de chagrin, une fâcherie contre elle même, de n'avoir pas su qu'un espoir enfoui dans le fond de son cœur s'éveillerait ainsi, à la moindre étincelle, comme un volcan endormi chatouillé par la langue de Vulcain au plus profond des entrailles de la terre.
- Je ne suis pas heureuse, se dit-elle tandis qu'un vent violent s'était levé et avait rabattu le battant du volet sur son nez.

Le lendemain, l'homme revint. Lucette, depuis le fond de la pièce où elle était occupée à ranger les avis de la troisième campagne, prenant son courage à deux mains, traversa la pièce sous le regard espiègle et les gloussements étouffés des deux arlequines, et se planta devant lui.

- Monsieur, vous me devez, je crois, quelques excuses...
- Lucette, je vous aime, vous ne m'aimez donc pas ?
- Mais, mais, mais, enfin monsieur comment pourrais-je sa...sa...voir...enfin, comme vous y allez !
C'était un homme de belle taille, doté d'une fine moustache et d'un gilet d'un gris colombe profond, croisé sur sa poitrine. Ses cheveux, d'un noir d'ébène, glissaient en de belles ondulations soyeuses jusque sur ses épaules, il avait des yeux qui lançaient des éclats noirs et brillants, une voix douce, mélodieuse; une petite chaîne en or pendait à son cou. Jamais Lucette n'avait vu un si bel homme à Menetroux-En-Joux, non jamais.

Les deux poules s'étaient arrêtés de glousser; elles dévisageaient maintenant l'homme, bouches ouvertes, avec des yeux de volatiles effarés.

- Lucette, je vous aime et si vous m'aimez aussi...mais je n'ose l'espérer..., dit-il en baissant les yeux
- Mon...monsieur, mais...mais...comment, comment avez-vous... ?
- Chez nous le vent à un visage, il a des yeux, une bouche, il gonfle ses joues et nous emmène où il veut, nous le suivons, il nous tient par la main, le vent est une personne, il est notre vie; c'est lui qui m'a guidé ici, jusqu'à vous, votre visage de vierge à l'enfant, dans ce petit endroit que je prenais jusqu'alors pour l'antre du diable. Pensez donc ! Un bureau des impôts ! Cela n'est pas dans nos habitudes nous qui allons dans des roulottes...le vent s'est assis devant moi, je buvais tranquillement mon petit café du matin, au bar de l'étoile, à deux pas d'ici, sur le même trottoir; il a mis sa main dans la mienne et me voilà devant vous...le vent, je vous dit, le vent. Nous croyons, chez nous, à des choses qui ne sont pas et nous faisons bien; on ne m'a pas trompé. Je m'appelle Ayaz Balatta.
- Et moi Lucette Comté. Ma mère faisait des fromages.
- Lucette ?
- Oui, Ayaz ?
- Prenez ma main, maintenant s'il vous plaît, après je vais m'enfuir et il sera trop tard...
- Vous...vous...mais...mais...maintenant...maintenant...mais...?
- Oui, après il sera trop tard, Lucette
- Après il sera trop tard... répéta Lucette, le regard tourné vers le ciel.

Et dans le soleil d'une mâtinée de septembre, on vit pour la dernière fois à Ménétrux-En-Joux, Lucette Comté, perceptrice des contributions, sortir du bureau du ministère des finances publiques, avec, à son bras un homme qui ressemblait à un gaucho de la pampa des Amériques. C'est du moins ce qui se disait encore au village, longtemps, bien longtemps après ces événements qui ont marqué à jamais l'histoire de ce petit pays des montagnes jurassienne.
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Ginette Vijaya · il y a
il suffit d'un rien pour changer le cours d'une destinée !
Une histoire comme un conte et narrée avec une écriture qui invite à la dévotion .

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Silvie · il y a
Un art de la narration très maîtrisé. Peu importe la vraisemblance, vous prenez votre lecteur par la main, et il vous suit docilement sur les terres du rêve. Si vous aimez les contes, je vous invite à découvrir "Que ma joie demeure", mon dernier en lice. J'espère que vous viendrez, Luc.
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Joëlle Brethes · il y a
Savez-vous ce qu'est devenue Lucette ? J'espère que cet amour n'était pas… que du vent ;-)
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Luc Michel · il y a
Bah, moi une fois que mon histoire est terminée, je laisse mes personnages faire ce qu'ils veulent...mais comme dit Claire, avec le prélèvement à la source, elle a bien fait de partir! Merci Joëlle !
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Joëlle Brethes · il y a
"Père" indigne ! ;)
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Il était temps pour Lucette, parce que le prélèvement à la source va tarir toute la poésie des perceptions. Son miracle est de rendre l'impôt indolore. Mais que dire de son départ pour le paradis (fiscal) ? Bon, faut pas se mentir après la fée majuscule ça fait encore une fée mais ça reste un bon texte. Les moustaches, les non-bijoux, etc : de belles trouvailles. Par contre Lucette n'a pas vraiment de paroles marquantes. serait-ce que d'habitude elle n'a qu'à soulever le visage pour que tout soit dit ? Bonne continuation.
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Luc Michel · il y a
Lucette est une taiseuse, c'est pour ça, elle ne parle pas beaucoup. Merci Claire !
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Dolotarasse · il y a
Tout le monde peut aimer et être aimé... Un vent de poésie souffle sur ton texte ;-).
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Luc Michel · il y a
Merci Dolo, encore une fois de ta visite qui me fait énormément plaisir !
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MCV · il y a
ça me rappelle une chanson d'Anne Sylvestre "Méfie toi, qui aime le vent, engendre la tempête". Le mélange de féérie et de bureaucratie est charmant. Si je peux me permettre, vous êtes un peu fâché avec la concordance des temps (lignes 5 et 6 notamment, mais pas que)...
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Luc Michel · il y a
Merci MCV! Oui je crois, mais vous auriez mis quoi ? ( ma question confirme bien que je dois être même très fâché avec ça car je ne vois pas ! :)))
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MCV · il y a
Sérieux? Dans "il suffisait que Lucette, sagement penchée sur sa table derrière son guichet, souleva doucement son visage de madone et le regarda avec ce mélange d'amour profond et de modestie pour que le malappris baissa aussitôt", je verrais plutôt il suffisait que Lucette, sagement penchée sur sa table derrière son guichet, soulève doucement son visage de madone et le regarde avec ce mélange d'amour profond et de modestie pour que le malappris baisse aussitôt...". Ou alors c'est moi qui n'ai pas compris votre phrase...
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Luc Michel · il y a
Oui, sérieux et sans mauvais esprit de ma part, bien au contraire! Je connais mes faiblesses...Mais ici, pour out vous dire, cette phrase précisément avait été corrigée par TropYk (qui a changé de pseudo, elle s'appelle Jhenna ou un nom comme ça mais je n'arrive pas à la retrouver...); j'avais mis: "eut soulevé" au début etc...c'est elle qui m'a dit : "souleva" et j'ai trouvé ça mieux en effet! Et maintenant v'là que ça change encore! Non di diou! Que faire, que faire ? "Suffisait" c'est du passé et "soulève" c'est au présent, donc ça ne concorde pas non ? C'est quoi la règle en fait ? Un grand grand merci !
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Dans le cas qui préoccupe, ce n'est pas une histoire de concordance des temps. C'est une histoire d'exprimer une habitude au présent ça marche à chaque fois qu'elle soulève. Si c'est du passé c'est pour cette fois-ci décrite dans le passé. Or on comprend bien qu'avec Lucette ça marche à chaque fois. Et pitié pas de subjonctif passé SAUF si tout le texte est en rapport avec un phrasé du 18 eme siècle.
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MCV · il y a
"il suffisait que Lucette souleva", ça ne va pas du tout! Pas plus que "eut soulevé". Je campe sur "il suffisait que Lucette soulève..." Le pb c'est que j'ai tout oublié de mes leçons de grammaire et que je fais ça au feeling. Si j'ai un moment, je chercherai la règle.
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MCV · il y a
Voilà: il s'agit ici d'un subjonctif présent (remplacez par "il suffisait qu'elle aille"). En toute rigueur il faudrait un subjonctif imparfait "il suffisait qu'elle soulevât" (et non pas qu'elle souleva), mais il me semble que ceci fait très littéraire et que la forme subjonctif présent est admise. Enfin, ce que j'en dis...
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Luc Michel · il y a
Ah mince alors, ça doit être ça en fait ! Ouf, que c'est compliqué! Mais intéressant...Merci MCV !
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Luc Michel · il y a
Mais si ça va ! TropYk est prof...de français ? Je ne sais plus (ah si je pouvais retrouver son nouveau pseudo je lui écrirai). Voilà un lien : http://la-conjugaison.nouvelobs.com/regles/conjugaison/la-concordance-des-temps-92.php
Ils disent que cela indique la brièveté (je dormais quand l'orage éclata). Bon, en y réfléchissant le présent c'est pas mal non plus ! :))) Mais j'aime bien "souleva" Ah zut, je suis à nouveau perdu ! :))) Ha,ha,ha !

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Djenna Louise Buckwell · il y a
Luc, je ne suis pas du tout prof. Ni de français, ni de rien d'autre ☺
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Luc Michel · il y a
Ah mince alors, j'en étais persuadé ! Bon en tous les cas souleva, je suis sûr que c'était toi, mais c'était peut-être "soulevät" ? Quelle affaire ! Ou soulève ? Pourquoi pas après tout ? :)))
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Djenna Louise Buckwell · il y a
Il suffisait qu'il soulève, ou il suffisait qu'il soulevât, les deux sont corrects à mon sens. C'est une question de choix. Mais le plus sage est de demander à un prof, effectivement ☺☺☺☺
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Luc Michel · il y a
Merci Djenna!
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MCV · il y a
Ah mais noooon! Ce n'est pas pareil de dire "il suffisait que" (ou il fallait que) et "je dormais quand"! Parce que dans "je dormais quand", en effet, il y a une action qui dure et pendant la quelle se passe une autre action brève (l'orage qui éclate). Tandis que "il suffisait que" n'indique pas une action mais pose une condition pour que la suite se passe.
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Luc Michel · il y a
Bon, c'est vrai...n'empêche que suffisait c'est une action passée alors pourquoi au présent ensuite ? A l'oreille ça colle donc tant mieux ! Je ne sais plus...! :)))
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MCV · il y a
Bon, moi je prends une aspirine...
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Jcjr · il y a
J'ai aimé cette invitation au voyage pour sortir Lucette de son sacerdoce de métier. Cette petite pointe d'humanité s'est réveillée, portée par le vent. Quant au décor, je l'imagine tout à fait, étant jurassien d'origine. Je vous invite à découvrir " le bilan " en finale TTC. Jurassiquement votre.
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Luc Michel · il y a
Merci jcjr! Je viens de comprendre comment vous avez découvert ce texte car je ne l'avais pas "notifié" (enfin si il y a quelques temps mais je l'avais enlevé puis remis). Et vive le Jura !
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