La pelisse de Gaston, le sénéchal

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Trois étapes dans ma vie de fonceuse: Les métiers de l'habillement: une passion. Puis la réalisation d'un rêve: des études universitaires avec une licence d'Histoire à la clé. Enfin, les  [+]

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La paix était enfin revenue.
À l’approche de l’année 1280, après plus d’un siècle de chicanes avec les voisins espagnols et français et grâce à la signature d’un accord deux années auparavant, le languedocien Roger-Bernard de Foix maintenant coprince d’Andorre, goûtait ce moment.
Resté méfiant tout de même, pressentant une possible reprise des hostilités avec l’un ou l’autre de ses anciens adversaires, il se donnait les moyens de contrôler son coprince, l’évêque d’Urgell.
Le bouillant seigneur s’empressait donc de faire édifier un château digne de ce nom.
Selon la mode du temps, il abandonnait palissades de pierre sèche et plates-formes sommitales en bois, leur préférant une solide bâtisse ornée de tourelles circulaires. La mesure s’imposait comme prudente au vu des récents progrès réalisés dans les armes d’attaque des forteresses.
Nombre de féodaux remaniaient leurs bastilles de façon plus ou moins radicale. Roger-Bernard optait pour la conception d’un édifice entièrement nouveau. Que cela vaille plus tard quelques soucis à ce guerrier né n’est pas ce qui nous occupe aujourd’hui. Une humeur joyeuse régnait à l’idée à la fête donnée à l’occasion de l’achèvement d’une partie de l’ouvrage.
Cette entreprise colossale avait attiré dans la région tout ce qui se comptait comme compétence en matière de taille de la pierre, du bois et de la ferronnerie. Des maçons, des charpentiers, des intendants, des ouvriers, mais aussi des fournisseurs, des colporteurs, des serviteurs, des cuisiniers, des couturières, des hommes de bouche. Toute une population sédentaire ou nomade mettait la dernière main à de longs travaux ou s’activait aux apprêts du banquet.

Depuis plusieurs jours s’y étaient ajoutés les amuseurs de toute sorte. Roger-Bernard, troubadour à ses heures, les prisait particulièrement et les avait conviés à préparer la fête d’inauguration. C’est dire le charroi et la foule qui se pressait dans la basse-cour. Là, ce n’était que cris, interpellations, rythme des marteaux du forgeron, du maréchal ferrant, hennissements, bêlements.
Aux alentours des cuisines commençait à se répandre le fumet des rôtis en train de tourner à la broche. Les réjouissances qui se préparaient se devaient de se montrer à la mesure de la noblesse du seigneur et du bâtiment de granit fait pour durer autant que pour affirmer sa force.
Parmi les gens attachés au service du sieur Roger qui en comptait beaucoup, se distinguait la figure de son homme de confiance le sénéchal Gaston originaire de la principauté.
Séjournant longuement sur ses terres andorranes, Roger-Bernard l’envoyait en son nom, exercer ses fonctions auprès de ses vassaux du Languedoc.
Chargé de représenter le prince pour les affaires de son domaine et celui de la justice seigneuriale, il effectuait un nécessaire contrôle sur les attributions et propriétés du souverain.
Gaston jouissait d’un remarquable prestige. Encore jeune, grand, bien découplé, luxueusement vêtu, il attirait le regard des dames et l’envie des hommes.
À ce tableau flatteur une ombre cependant : à trente-quatre ans, veuf pour la deuxième fois, il restait sans héritier.
Nul ne songeait à douter de sa virilité ni n’aurait seulement osé en considérer l’idée. Cependant, il se murmurait à voix basse que ce n’étaient pas forcément les terres labourées jusque-là à mettre en cause dans son absence de descendance.
Il déambulait aujourd’hui, à la nuit tombée, dans les plis flottants de sa pelisse doublée de sauvagine. Les soirées, en cette fin septembre, commençaient à se refroidir.

Le banquet et les réjouissances durèrent une grande partie de la nuit.

À la foule des invités se joignaient des visiteurs de passage, voisins frontaliers.
Tout un cortège entourait la fille d’un seigneur qui partait se marier en Espagne. Sachant y trouver l’hospitalité, ils s’arrêtaient à la tombée du jour pour la halte. Leur troupe manifestait une belle humeur.
Au moment où ils se retiraient de la fête, plus tôt que les autres afin de s’en aller aux premières heures du jour, un grand mouvement d’inquiétude parcourut les tablées. On recherchait une suivante.
On regarda sous les tables, on interrogea l’assemblée, on courut des cuisines au garde-manger, dans les écuries, les granges, jusque dans le poulailler. La demoiselle demeura introuvable. La noce partit se coucher pensant aux réprimandes dont l’étourdie ferait l’objet lorsqu'elle se déciderait à reparaître.
Or, au matin, on ne trouvait toujours pas trace d’elle.
À l’inquiétude non dénuée de colère de la veille, une sorte de doute succédait : était-elle bien présente au départ ? Au vu de l’importance de la suite déployée, on ne parvenait pas à affirmer si elle s’y était jointe après tout. Tous s’interrogèrent. Qui l’avait vue en dernier, et l’avait-on bien vue ? Étiennette questionnait Adeline qui questionnait Amaury. À n’en plus finir, chacun demandait à un ou une autre de se remémorer un moment du périple où, avec certitude, on l’avait côtoyée. Convaincus de s’être trompés en définitive sur sa présence, on choisit de croire à une erreur ; la jeune fille était connue pour son caractère silencieux. On préférait ce conte à l’effrayante perspective d’un enlèvement ou d’une mauvaise chute dans quelque citerne.
Un peu inquiets, mais résignés, les voyageurs reprenaient leur route.

L’homme de confiance du coprince qui toute la nuit avait tenu compagnie au seigneur s’était assoupi au point du jour.
Du feu rougeoyant de la veille, il ne subsistait que quelques braises. Il se dirigea vers l’entrée de la grande salle pour y récupérer sa mante. Un réduit conduisait à cette pièce principale et les invités y laissaient choir leurs habits de dessus dans un amas désordonné. À cette heure, il n’en restait plus beaucoup. Gaston reconnaissant le sien s’en saisit et poussa un cri de stupeur.
Un homme de sa trempe ne s’émeut pas pour peu de chose, mais sa découverte avait de quoi surprendre. Dans les replis du grand manteau, le sénéchal venait de retrouver la jeune fille disparue.
Les premiers serviteurs commençaient à s’affairer à remettre en place les tables et les sièges. Aux bateleurs et hôtes bien vêtus de la veille succédaient les balayeurs et souillons ramassant la vaisselle. Gaston interpella l’un d’eux, lui ordonnant d’aller prévenir la maîtresse de la maison.
Elle lui délégua d’abord Nourrice, sa servante, il fallait lui laisser le temps de se vêtir.
Ensemble, ils tentèrent d’obtenir de la dormeuse attardée son identité. Encore engourdie de sommeil, de ce sommeil propre aux êtres juvéniles, elle n’émettait aucune parole.
Émergeant enfin des brumes de ses rêves, la jeune fille prononça quelques mots.
Autour d’eux, un cercle de curieux commençait à se former.
À son arrivée, Dame Marguerite la châtelaine, ordonna qu’elle soit conduite en ses appartements.
Il était urgent d’au moins connaître son prénom.
« Yveline » Telle en fut la révélation. Pour ce qui était du patronyme de sa famille, on ne put l’obtenir. Le convoi qui l’avait amenée ne pouvait être bien loin. L’épouse de Roger-Bernard suggéra d’envoyer un cavalier à sa poursuite afin d’annoncer le retour prochain de la disparue.
À cette perspective, elle fondit en larmes et supplia de n’en rien faire. Les femmes insistèrent pour connaître les raisons de sa désertion et le nom de son père, mais elle secouait la tête et redoublait de sanglots.
À défaut de réponses aux questions, l’examen de sa personne et de sa vêture révéla beaucoup de sa condition.
L’apparition d’ordonnances somptuaires réglementait couleurs, formes et ornements. Depuis l’année 1274, les consuls de Montauban avaient même promulgué l’interdiction de porter dans la rue certaines fourrures. Elles étaient réservées aux dames de haute naissance. Mais point n’était besoin de ces arguments pour deviner à quelle classe sociale appartenait l’égarée.
Depuis le frontal d’orfèvrerie qui retenait sa chevelure aux tempes, à son surcot sans manches bordé de fourrure et enfilé sur une chemise en lin agrémenté de broderies, tout respirait la richesse de la noblesse.
Malgré ces précieux accessoires, on ne pouvait identifier ses origines. Quant à son apparence, même si l’on en vit peu sous ses vêtements en raison de son attitude pudique aux moments de la toilette, elle révélait une très jeune personne déjà féminine. Avec sa silhouette gironde, mais flexible, son ventre rond et sa poitrine pleine elle incarnait la tentation. Dame Marguerite s’en émut.
Il lui paraissait imprudent d’abriter pour la durée d’un hiver que l’on savait long une telle beauté.
Gaston fut chargé par elle d’aller narrer au seigneur le récit de cette découverte, lui interdisant d’en décrire toutes les qualités.
Roger-Bernard, ne manifestant aucun désir de rencontrer l'inconnue, pria aussitôt son officier de la reconduire à son point de départ. Cette hôte, originaire du Languedoc, quel que soit son rang, devait bénéficier de toute sa protection. Il ne pouvait être question de garder hors de sa famille une telle jouvencelle. La charge déléguée, il donna l’ordre à son féal de la raccompagner en premier lieu vers les villes frontalières. De là, il serait bien temps de chercher à savoir d’où elle venait exactement. On apprendrait facilement de quel château provenait le cortège qui se rendait à la fête de la fille d’un seigneur.

La résolution prise, d’autres affaires retardèrent le départ.
Le conflit à propos de la souveraineté sur la vicomté restait latent et Roger-Bernard s’apprêtait à de nouveaux affrontements avec ses voisins.
Plus d’un mois s’écoula avant de se mettre en route, il s’imposait maintenant de se hâter.
Afin de se conformer à des mœurs décentes, Dame Marguerite donna l’ordre à Nourrice d’accompagner la demoiselle sur le chemin du retour afin aussi de s’assurer de son confort.
Poussant quelques soupirs en pensant à l’ouvrage qu’elle devait délaisser, la brave femme s’y résigna sans trop rechigner, ayant eu l’occasion de faire connaissance avec le bon caractère d’Yveline.
Avant de toucher Foix, à trois jours de route, deux haltes s’imposeraient. Gaston se vit confier des cadeaux destinés aux hôtes qui abriteraient pour la nuit la voyageuse et l’escorte mise à sa disposition. Le prince se séparait, pour cela, de trois cavaliers armés.
À la monture qu’on lui proposait, une belle haquenée, Yveline, enveloppée dans le manteau du sénéchal qu’elle ne quittait plus, préféra le char attelé sur lequel Nourrice avait déjà pris place
Il était temps de prendre la route dans le sens du retour.
Yveline semblait goûter aux plaisirs du voyage, oubliant les raisons de l’effroi qui lui avaient fait abandonner les siens.
Amusée par le sifflement de la marmotte, le grelot de son rire cascadait et s’en allait ricocher, relayé par les gorges de pierre qui bordaient le chemin plus bas dans la vallée. Elle s’enchantait aussi au spectacle du petit derrière blanc d’un jeune chevreuil. Soudain inquiète, elle demandait s’il y avait un risque de rencontrer l’ours. Ce fut au tour de Nourrice de bien rire : ce voleur et gros gourmand était bien trop prudent pour s’aventurer sur des sentes où il pouvait y trouver des hommes !
Après avoir cheminé tout le jour, au soleil déclinant lui apparut le premier manoir où l’on ferait étape. Elle n’avait toutefois toujours rien révélé qui put aider à retrouver sa maison et son point de départ. Mais dès la première journée, tous se trouvaient sous le charme.
Il en fut de même le deuxième jour. Chaque heure apportait une menue distraction, le débit chantant d’une source, un arc-en-ciel là-bas dans le lointain, le vol bruyant de la perdrix débusquée...
À un tournant de la route, la pluie avait creusé une profonde ornière. Il fallut mettre pied à terre pour ce difficile passage. Nourrice fit enfiler des galoches à la voyageuse afin de protéger ses fines chaussures et releva les plis de son surcot. Rien ne semblait pouvoir altérer sa bonne humeur et le plaisir qu’elle prenait à aller de l’avant, et nulle trace de fatigue sur ses joues rosies par l’altitude.
Au terme du troisième jour, ayant dépassé Foix de quelques kilomètres, on se dirigea vers Tarascon-sur-l’Ariège. L’étape suivante conduisant à Montoulieu, et là tout changea. Était-ce la perspective de traverser le Pont du Diable ou l’avait-elle, en personne, entrevu entre deux nuages ? Devant une frayeur qui se transformait en larmes puis en sanglots, Gaston décida de rebrousser chemin. On retourna vers le domaine de Foix, une des possessions de Roger-Bernard, où l’on passa la nuit.
Au matin, convoquant Nourrice, il la chargea d’annoncer à sa protégée la décision qui se moquerait désormais des larmes ou des caprices : on rejoindrait le fort de Lordat.
Le passage en ce château féodal grâce à son rayonnement sur toute la région allait enfin résoudre le mystère jalousement gardé par celle qui s’était placée elle-même à la fois en situation d’otage et d’invitée de marque.
On arrivait à la fin d’octobre. La forteresse en altitude déployait ses fortifications et ses murailles en surplomb de la vallée où le vent d’automne commençait à balayer la plaine, annonçant les rigueurs de l’hiver.
Par sa situation en hauteur, le regard portait loin. Le cortège s’apprêtait à gagner le seuil lorsque la jeune cavalière aperçut, se profilant à l’horizon, un grand destrier richement harnaché. La lumière rasante du soir s’accrochait dans les ornements de la monture où elle reconnut aussitôt les armes et les couleurs de la maison où, orpheline d’un comte de petite noblesse, elle avait été accueillie dès l’enfance.
Elle n’eut pas besoin de parler. Sa lividité subite disait à Gaston sa panique. Le chasseur le plus aguerri s’émeut des larmes d’une biche. Malgré la perspective des intempéries et la nécessité d’un repos, comme un seul homme, les cavaliers, Nourrice et le sénéchal tournèrent bride. Ils empruntèrent un sentier hasardeux à l’approche du soir et rien ne fut entrepris pour percer un secret qui paraissait douloureux.
On s’accommoda, pour cette nuit, d’une simple auberge. Les hommes dormirent dans les écuries. Malgré la connivence protectrice du petit groupe, cette errance ne pouvait durer. Les charges de Gaston ne pouvaient plus attendre. Les trois cavaliers mis à leur disposition pour leur accompagnement montraient aussi quelques signes d’impatience. Il prit la décision de revenir en Andorre avant la chute des premières neiges. Elles ne tarderaient pas à recouvrir routes et cols.

Il restait au sénéchal à annoncer à son seigneur l’échec de sa mission.
Roger-Bernard, fut surpris d’apprendre le rendez-vous manqué, car le groupe qui avait fait halte les semaines précédentes, de retour de la noce avait à nouveau fait étape chez lui.
Les cavaliers avaient manifesté leur soulagement en apprenant la réapparition de la disparue. Comprenant, après explications, que par fatigue ou distraction, plongée dans son profond sommeil elle soit restée sourde à leurs appels.
Ses amis se réjouirent de la savoir en bonne santé et proclamèrent qu’elle n’échapperait ni aux reproches ni aux moqueries. Le récit des festivités dont elle s’était ainsi privée serait la juste pénitence de son étourderie. On allait bien en rire ! On ferait payer cela à l’écervelée. Quel soulagement de se libérer de ce tourment, avoir à annoncer la nouvelle de sa disparition. Quant à désigner celui qui en assurerait la charge, personne encore ne s’était porté volontaire.
Le chemin du retour aurait lieu dans la même atmosphère joyeuse et insouciante qu’à l’aller. Le groupe pouvait repartir.

Quand reparut l’équipage chargé de raccompagner la jeune fille en sa famille, le prince, bien que désolé de ce nouveau contretemps accordait à celle qui n’était plus l’inconnue son hospitalité sans réserve. On allait attendre le printemps et la jeune fille serait cette fois reconduite chez elle.
Déléguant à sa dame le soin de veiller à son installation, il retournait à des occupations plus importantes.
La châtelaine assurait encore à l’invitée les services de Nourrice. Il lui fut demandé de ménager dans les appartements de Gaston les dispositions nécessaires pour affronter l’hiver et on donna la recommandation de ne pas la laisser se montrer dans les communs.
Dans le dédale des innombrables couloirs, de vastes pièces s’emboîtaient, communiquaient.
Dans les salles basses, la foule des gardes, des pages, des hommes de troupe se croisait. Aux étages supérieurs réchauffés par une cheminée, vivaient les femmes, leurs enfants, leurs servantes et demoiselles de compagnie.
Le sénéchal jouissait de ses appartements dans l’aile du sud-est contenant la garde-robe, son bureau et la chambre où flambaient en permanence des bûches. La délaissant galamment pour la mettre à la disposition des deux dames, il faisait arranger sa couche dans la bibliothèque.
L’installation donnait à penser que le séjour aller durer.
Au cours du mois de décembre, il s’absenta souvent, appelé par ses offices et devoirs.
À l’approche de Noël, la neige recouvrant de son glacis uniforme un paysage dans lequel on ne pouvait plus s’orienter, Gaston ne quitta plus le domaine. Il avait pris coutume de s’enquérir auprès de Nourrice de la santé de l’involontaire captive.
Elle l’informait de son bon appétit assurait qu’elle dormait beaucoup et s’adonnait à des travaux d’aiguille.
Comme elle en avait été priée, elle ne se mêlait pas au train de la maison ni ne recherchait la compagnie des autres femmes. Tout juste l’apercevait-on parfois sur le chemin de ronde, frileusement drapée dans un vaste manteau.
Ces apparitions, liées à l’immobilité de l’hiver, donnèrent lieu à quelques bavardages. Les récits de la veillée s’en emparèrent un temps. Il y eut quelques tentatives envers Nourrice la priant d’intercéder auprès de l’inconnue afin de recueillir quelques éclaircissements. Mais la brave femme renvoyait chacun à ses occupations avec grondements ou coups de torchon, et comme nul fait étrange ne survenait l’attention s’en détourna.

La jeune dame n’avait formulé aucune requête à part un peu de laine.
Son élégant surcot n’était plus de mise. Maniant tout le jour le rouet afin d’obtenir une fine étoffe, elle pria qu’on y taille de simples robes resserrées assez bas au niveau du cou par une cordelière. Yveline en enrichissait l’apparence en tirant à la hauteur du buste des fils retenus avec habileté.
Elle formula aussi le désir que lui soient conservées les chutes de coupe afin, disait-elle, de s’y exercer à quelque nouveau point de broderie. Immobilisé par les intempéries, sédentarisé dans la forteresse, le sénéchal prit l’habitude, vers le soir, de rendre visite à son hôte blottie au coin de la cheminée.
Depuis longtemps, elle s’était rendue maîtresse de son cœur, mais jamais il ne l’approchait.
À la fin du jour, il venait la rejoindre dans la chambre et la trouvait assise près de l’âtre dans la chaude fourrure. Occupant un siège à une extrémité du foyer, il l’interrogeait sur sa journée. Avait-elle eu quelque distraction ? Une nouvelle lui était-elle parvenue ? Yveline répondait, inventant une petite histoire ou lui racontant des légendes populaires.
Gaston lui répliquait à sa façon, par un poème joliment tourné.
Entre eux, un lien se tissait.
Semblables à un même arbre dont le tronc se scinde en apparence au-dessus du sol et dont les racines, au plus profond de la terre, se mêlent et se confondent, leurs êtres se rapprochaient.

Un matin de février, cinq mois après leur rencontre, peu avant midi, un cri retentit dans la demeure féodale.

Gaston l’avait, depuis longtemps déjà, attendu de toute son âme.
Il semblait que tout l’immense château les avait aussi entendus ces pleurs.
Par les couloirs, les volées d’escaliers, les chemins de ronde, ces simples vagissements semblèrent courir, se propager, et puissamment résonner dans la maison.
Chacun resta en suspens, laissant retomber sans l’abattre qui le marteau, qui la scie, un autre son chaudron ou sa brouette, l’ouvrage s’arrêta.
Gaston se porta vers la chambre.
Avec douceur, il prit le nouveau-né des bras de sa mère et l’enveloppa du manteau qui recouvrait le lit.
Se regroupant, les gens se massaient aux portes de la salle où il se dirigeait.
D’un coup de pied, il bousculait le vantail et sautait sur la grande table.
Brandissant à bout de bras la forme rougeaude, braillarde et nue :

— Compagnons !
Et ouvrant la pelisse qui en avait caché et protégé la gestation :

Acclamez Bénédict, mon fils !

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Tnomreg Germont · il y a
Dommage, j'ai pas vu avant...très belle écriture ! Comme je vous l'ai déjà dit, j'apprécie votre "facilité"
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Mireille Bosq · il y a
J'apprécie énormément ta visite sur la page de cette longue nouvelle. Merci
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Jo Kummer · il y a
Bravo pour cette qualification, mon soutien renouvelé!
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Mireille Bosq · il y a
Un peu distrait, Jo, le prix est clos, mais j'adore les distraits! merci.
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Liam Azerio · il y a
Un très beau récit, qui a l'étoffe d'une existence et la richesse d'une culture historique impressionnante. J'ai beaucoup aimé cette fresque en mouvement, cette vie qui parcourt la tapisserie de l'antan.
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Mireille Bosq · il y a
Tu as choisi le voie scientifique, mais quel vocabulaire, et quelle maîtrise des mots. Une double formation?
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Liam Azerio · il y a
Non, mais je lis beaucoup et les mots me viennent facilement.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Très beau texte!
Mes encouragements Mireille et bonne chance pour la suite :)
Si vous avez un peu de temps, passez me lire en compétition pour le prix des jeunes écritures 2020. J'en serai ravie que vous me donnez votre avis sur mon texte. Pour y accéder plus facilement, veuillez cliquer sur mon nom tout en haut de ce commentaire. Merci d'avance de passer.

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Mireille Bosq · il y a
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Ozias Eleke · il y a
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Mireille Bosq · il y a
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Eric diokel Ngom · il y a
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Mireille Bosq · il y a
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Oka N'guessan · il y a
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Mireille Bosq · il y a
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Burak Bakkar · il y a
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Mireille Bosq · il y a
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Fodé Camara · il y a
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Mireille Bosq · il y a
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Boubacar Diallo · il y a
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Mireille Bosq · il y a
Une belle verve pour me complimenter. merci! je vais passer chez vous.

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