La Pêche sans Miracle

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« C’est maintenant que vous arrivez ?
– On s’est fait avoir par le temps.
– Comment ça vous vous êtes fait avoir par le temps ?
– Le temps nous a retenus.
– Comment ça le temps vous a retenus ?
– Oh, ça serait trop long à expliquer !
– Trop long à expliquer c’est facile à dire !
– Souvent c’est le temps qui dirige, on ne fait pas ce que l’on veut avec le temps, faut pas croire. On est petit face à lui et puis en âge aussi.
– Hum, ohlala ! C’est des excuses de moine fâché avec les matines ça !
– Pas seulement.
– Enfin de toute façon on a pêché plus qu’il n’en faut, on ne sait plus où les mettre, ça sature.
– Combien vous en avez péché ?
– 83, 5.
– Hein ? Pourquoi ,5 ?
– Parce qu’il y en a une on sait pas si elle est bonne, c’est une américaine.
– Ah bon ! Y en a plus à pêcher alors ?
– Binh ça servirait à rien on en a déjà trop.
– On en a jamais trop.
– Si, si, d’ailleurs on va à la salicorne.
– D’accord.
– Mais nous on va en pêcher à notre tour. S’il y en a trop, on les relâchera, c’est pour le plaisir, j’en ai jamais pêché, c’est pour voir, ça m’amuse.
– Très bien. Comme vous voulez.
– Oui, c’est juste pour le plaisir.
– Ça mord ?
– Ça mord que c’est pas croyable. Allez bonne pêche ! On y va.
– Moi je reste avec eux.
– D’accord ! »
Les vieux s’en vont. L’air sent le neuf. A cause du fenouil le long de la sente. Il est tout en fleur. Les grands arment les cannes, y attachent les chiffons rouges.
« C’est quand même con les grenouilles, se laisser leurrer par un chiffon rouge ?
– Les taureaux font bien de même ?
– Oui mais ils ont des cornes eux.
– Et alors ?
– Oui je sais pas.
– Alors pour quoi tu causes ?
– Faut bien occuper le temps.
– C’est sûr ; on dit toujours que les enfants s’occupent tout seuls et s’amusent d’un rien mais c’est une grossière erreur. Les enfants passent leur temps à tromper l’ennui et à se demander comment meubler le temps. C’est les trois quarts de leur occupation. C’est pas drôle d’être un enfant. »
Un souffle d’air traverse la conversation. C’est un souffle qui vient de la mer ; il porte le chant des mouettes et le flot dans un brin d’insolence pendant que le chaud écrase la gâtine. Au loin on devine Talais qui tremble dans l’air, il semble au moins trois fois plus lointain qu’il n’est. L’heure ne sent pas encore l’orage.
« Qu’est-ce que tu ramasses ?
– Du fenouil ?
– Oui mais pour quoi faire ?
– Pour la La Gueille-Terie.
– Oui mais pour quoi faire ?
– Pour les chevrettes pour les aromatiser.
– La Gueille ?
– Oui La Gueille, tu sais, le pécheur sur la Gironde, il pêche la chevrette* sur la Rivière puis il les fait cuire avec du fenouil.
– Ça rapporte ?
– Ça fait vivre mais chichement.
– Hum !
– Le fleuve c’est plus que c’était.
– Comment ça ?
– Et bien autrefois le trafic se faisait en gabarre par exemple le vin était achalandé au Port de la Lune à Bordeaux par bateau. Et ma grand-mère demandait au Père Maillard le patron de la dernière gabarre de la Gironde de descendre en bateau à Bordeaux Cours de l’Intendance pour qu’il lui rapporte la robe de la dernière mode qu’elle avait commandée chez Descollère
mais la route a coulé le transport maritime. Ce n’est plus le gabarrier le commissionnaire mais le camionneur.
– Parfois le temps meurt.
– Et s’efface mangé par le temps rapide, le temps moderne.
– Et aujourd’hui toutes les gabarres sont au cimetière.
– Avec les souvenirs.
– Avec les souvenirs. Mais c’est sûr que commander sa robe à la dernière mode ou un chapeau à rubans dans son carton rond en bateau ç’avait une autre gueule. »
Les grands chacun avecleur canne se mettent à pêcher en s’éclaboussant de rire, ce qui éloigne les grenouilles mais autant s’amuser quand on est nombreux.
« Le premier qui pêche la première grenouille sera sacré roi des grenouilles.
– Et si c’est une fille.
– La reine des grenouilles.
– Autant dire un soliveau.
– Macho monstrueux.
– T’es un pernicieux.
– C’est long, vous disiez que ça mord en maladie mais c’est pas rapide.
– Faut pas exagérer, c’est pas une grenouille par seconde non plus !
– On dit que les maris, pardon, les marais c’est très vivants, des pépinières de faune mais je ne vois rien même pas une grenouille.
– Pourtant ça coasse à tire-larigot.
– C’est sûr, c’est très difficile à voir, c’est très souterrain. Ça ne se laisse pas voir comme ça.
– C’est même étonnant.
– Quoi ? Accouche !
– Tu bouscules les morts, pardon les mots.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Tu parles et lorsque tu parles, tu parles avec du silence.
– Je parle peu.
– Non c’est pas ce que je veux dire, je veux dire que quand tu parles, il y a du silence dedans dans tes paroles. Et ce silence parle beaucoup.
– Ah ! Peut-être joues-tu du paradoxe un peu trop ?
– Cela se peut, on est souvent assailli par des contradictions surtout la nuit. Et étrange même, cette nuit j’ai regardé la nuit.
– Et alors elle t’a dit bonjour, hi ?
– Non je l’ai regardée et elle ne m’a pas regardé, elle était toute encombrée de terre.
Mais le plus étrange c’est qu’il n’y avait aucune étoile dans le ciel, elles étaient toutes sur la terre. Oui toutes les étoiles étaient descendues sur la terre.
– Pour la réchauffer ?
– Je sais pas mais ça scintillait dru comme si Dieu avait posé sa main sur la terre.
– C’est peut-être un reproche céleste ?
– Ou une bénédiction.
– C’est sûr, on parle, on parle mais il faut faire respirer les mots.
– Il faut rendre au monde ce qui lui appartient. Quand je mourrai, je donnerai mon corps aux insectes qu’ils me prolongent et me survivent.
– Bien sûr lorsqu’on mourra, on donnera son âme à Dieu mais donner son corps aux choses ou aux vers quelle importance ?
– Oh ça a son importance même les tiques et les puces ont une âme !
– Ça y est, ça y est j’ai pêché une grosse grenouille.
– Bravo et tu as pêché un gros péché, hihi !
– Qu’est-ce que j’en fais ?
– Comment ça qu’est-ce que j’en fais ?
– Ebien tu l’attrapes !
– Comment ?
– Ebien avec les mains !
– Ah non ça me dégoute intégralement !
– Quelle chochotte chochotée chuchotée tu fais Marie-Aimée !
– Qui veut bien m’aider à l’enlever ?
– Oh y aïe aïe ! C’est pas vrai !
– Pierre-Edouard je t’en prie !
– Quelle misère ! »
Pierre-Edouard qui était en grande conversation avec Frédéric, soupire. Petit Genou regarde. Fréderic sourit. Pierre-Edouard renâcle un peu, marmonne beaucoup et finit par attraper la grenouille qui saute dans la prairie.
« Tiens attrape ! »
Il a balancé la grenouille sur Marie¬-Aimée qui crie comme on égorge mais qui adroitement a esquivé le batracien, elle est en folie de colère :
« Ah ! Arrête ! Quel con !
– Fais gaffe elle repart à l’eau !
– Ahlala ! »
Frédéric se précipite mais en vain, la grenouille se sauve.
« Oh c’est bête, elle s’est échappée ! Vous n’avez pas réagi assez vite.
– Tu manques pas de toupet si tu n’avais pas été aussi timorée !
– Boh une de perdue mille de retrouvées !
– Ainsi va le monde.
– Tu en parles à ton aise Adrienne.
– Hé ! Oh ! Tu vas pas nous casser les couilles pour une grenouille Plantigrade !
– Comment tu parles ? Je ne te parle pas à toi d’abord !
– Et bien tu devrais le faire très minus très habens !
– Sûrement pas tu as une mauvaise figure.
– Tu t’es vu avec ta gueule de morsure en pelote mâchée bave de morveux !
– Ouhhlà c’est mal parti !
– Je t’en prie, ne t’emmêle pas Marie-Aimée ; on ne peut qu’attraper des coups dans ce cas-là avec cette truie ovipare, Casseuse de couilles à grenouille ou grenouille casseuse de couilles.
– Comment tu parles ?
– Je parle comme je veux et toi Amandine tu ferais mieux de te garer comme dit le batracien ! Laisse faire les grands.
– Mais ?...
– Chut ! C’est pas pour toi. Tu pèses pas assez !
– Vous pêchez plus ? Qu’est-ce que vous faites ?
– Rien Frédéric il y a juste un orage de colère qui passe.
– En tempête ?
– Oui.
– Ahah je vois ! Hi ! La grenouille ouvre plus l’appétit ! Hi ! Querelle de môme vaut pas boule de gomme et se conclue en gueule de petit gnome.
– Tu charabiatises dru Fredo dodo.
– Au lieu de critiquer Adrienne, tu ferais mieux de venir avec moi !
– Je te suis. »
Frédéric et Adrienne s’éloignent vers le mystère dans le soleil à se masquer, Frédéric lui a pris la main mais le soleil les sépare.
« Elle a pas beaucoup de froid dans les yeux la fille.
– Ça elle est féroce avec les morts, pardon, les mots.
– Elle est batailleuse.
Très batailleuse, bagarreuse, querelleuse.
– Voui et ce que je hais chez elle c’est sa peinture de gueule.
– Quoi ?
– T’as pas vu ?
– Oui c’est assez abominable.
– Vous êtres méchant.
– Non pourquoi ? Tu n’as pas vu sa peinture de gueule gelée de gras !
– C’est pas sa faute, c’est pas pour jouer à la grande à fards.
– C’est quoi alors ?
– C’est mélanome.
– Quoi ?
– Elle est abonnée au mélanome.
– C’est quoi ça ?
– C’est précancéreux. C’est une maladie de peau qui dégénère en boutons et en cancer après ; c’est pour ça qu’elle est badigeonnée à la pommade grasse.
– Ah bon !
– Je vous l’apprends.
– Oui. »
Un silence les sépare. C’est un silence assez léger et enfantin qui les éloigne sans insister lourdement. La maladie évoquée les a un peu gravés mais de manière cutanée seulement en surface. Petit Genou en a la chair de poule quelques instants légers. Un peu de temps passe, il sait ne pas être long ; il traîne même quelques frissons et vous éclabousse de chaleur mais une chaleur lourde qui se veut grincheuse à tendance orageuse et même ombrageuse pour l‘avenir et l’espérance des jours. Grâce à ce vent mauvais les grenouilles ont quelque répit.
« Le temps est gris.
– Qu’est-ce que tu racontes, il n’y a pas la moindre trace hostile de pluie dehors !
– Ça va pas la tête !
– Tu l’as pas équilibrée.
– Non mais le jour est réticent à notre joie, je le lis gris et jaloux de nos plaisirs, envieux de nos désirs et étroit d’âme.
– Ne nous fanons pas l’âme Petit Genou, on ne peut que la froisser fais gaffe. Faudrait pas que nos âmes se fassent rattraper et versent dans le mauvais temps de l’esprit. Un orage est si vite arrivé.
– Superstition.
– Non météo de l’âme.
– Drôle de prévision ?
– Tu crois que les méandres de l’âme se propagent dans le ciel ?
– Je me demande si l’âme peuvent contaminer le ciel.
– Et faire pleuvoir ?
– Et faire pleuvoir.
– C’est sûr ça peut donner un angle des choses qui envenime le ciel et lui donne mauvaise gueule.
– Crois-tu que le ciel est une âme ?
– On le dit et Dieu s’y niche.
– Hum !
– Cette Adrienne tout de même elle nous a décroché l‘humeur.
– Elle porte l’orage.
– Dans son ventre.
– Non sur sa gueule.
– C’est maladie.
– Elle a été si méchante de mots que j’en pleure à larmes chaudes.
– Ne pleure pas, ne pleure pas encore ne pleure plus ou tu vas finir par créer une rivière à force.
– Et ce sera très pénible à traverser. Hi !
– Ricanez pas, je suis fragile, si fragile que j’en ai mal à l’estomac le matin au très tôt du temps. Je me sens tout évaporé d’équilibre, bon à jeter, quand j’ai nécessité obligatoire à me lever. Je me vomis de fatigue avant même de faire le premier pas. Je suis tout en tournoiement dans la tête à chuter et je chute pas seulement de mon corps, je chute de l’âme en catastrophe trébuchée. J’ai comme des évanouissements de l’âme. J’ai comme de dents dans le ventre. Je suis bon à être repassé, j’ai comme mille alcôves dans ma tête qui en est toute déraillée.
– Oh y aïe aïe ça ne s’arrange pas ! Elle t’a grignoté le plafonnier l’Adrienne.
– Il est tout en délire déliré, hi !
– Riez, riez ! Mais j’ai l’impression d’être très tout vieux quand je dois me lever si tôt. Vieillard. C’est vrai c’est les vieux qui sont ingrats de sommeil, faut pas l’oublier. Se lever tôt est une petite mort. J’adorerais rester un enfant à vie à vie complète. C’est ça que je veux, ne jamais vieillir. M’éterniser dans l’enfance à plus soif.
– C’est dangereux de valoriser un monde qui ne mûrit jamais et se complaît dans l’enfance et tue demain.
– Ça efface la mort !
– Il n’y a pas de vie sans mort. La mort est source de toute vie.
– On entre là dans des affres de pensée, des kilomètres d’interrogations vides.
– Dis donc Petit Genou ce matin tu as juré de nous retourner le ventre !
– et nous enculer à la métaphysique.
– Non, en ce moment je suis trempé de lumière, pas lumineux mais irradié. Je suis dans le chaud. Crois-tu que l’air puisse avoir de la fièvre ? Pourtant il est plein jour ?
– Il est difficile de déterminer si l’air a des sentiments.
– Le vent sûrement mais l’air ?
– Ah l’air ? Il a pas l’air l’air.
– Il fait si chaud que le ciel a la même couleur que la terre à se confondre identique.
– Le ciel pompe l’eau de la terre en orgie.
– Il fait si chaud que ça vous éclabousse.
– Petit Genou c’est un machin, c’est pas un mec, c’est une chose juste un banc.
– Sur lequel tu t’assois ?
– Un petit tourniquet.
– Qu’est-ce que vous débitez en cachoteries ?
– Rien, on pense.
– Petit Genou on dirait que tu as des moustiques dans la tête.
– Avec des éclats de lumière.
– Qu’est-ce que vous raconté les folles ! Hi !
– On est en débauche de mots nous aussi, hi !
– Hi ! Croyez-vous que dans la mort quand on meurt, il y a beaucoup de lumière derrière ? Comme un grand faisceau de lumière claire qui vous illumine ?
– Et si l’on pensait aux grenouilles qui grouillent soit disant. On est là pour pêcher non ?
– Et pas pour pécher devant l’éternel.
– Hi hi !
– Oui allez sus aux grenouilles !
– Tu te déchausses ?
– T’as des trous à tes chaussettes.
– C’est mieux pour le regard.
– Qu’est-ce qui est mieux pour le regard ?
– C’est pour le cheminement.
– Quel cheminement ?
– Tu es bouché plus qu’à l’émeri. C’est pour voir, pour pas avoir le pas aveugle. Je troue toujours mes chaussettes neuves et mes orteils voient où je vais.
– Arrête de faire le nigaud zigoto !
« Je vois avec les pieds.
– Tu déconnes du tube. »
« Je crois que l’on s’est emmêlé les pédales avec les mots non ?
– Ça n’a aucune importance, ça porte pas à conséquence.
– Il divague dru quand même le Petit Genou.
– Il a même un ami imaginaire qu’il appelle René.
– Il le convoque quand il est seul.
– Il a pas de complexe hein ?
– Il s’est inventé un compagnon. C’est sa manière de rêver sa vie avec des choses qui vous accompagnent et qui sont vivantes.
– C’est qu’il se sent seul.
– Oui ça va pas fort je crois entre ses parents ; ça divorce dans l’air.
– Il faut dire la Tante Lourie faut supporter.
– Et ça le taquine en grand.
– En énorme tu veux dire !
– Tu crois qu’ils vont divorcer ?
– Tu sais bien que chez nous on ne divorce pas, ça ne se fait pas.
– René c’est moche comme prénom.
– Oui comment peut-on être attifé d’un tel prénom ? Je me demande ?
– C’est vulgaire.
– C’est tout de même trop peuple peuple.
– Non mais regarde-le, il est enfoui dans ses orteils en pamoison.
– Dingue !
– A croire qu’il se panse avec ses chaussettes
– Tu crois qu’il les enlève la nuit ? Hi !
– Non ; il les garde ; il pue trop des pieds pour les ôter ! Hi ! »
Petit Genou examine avec grande minutie ses plantes de pied, il les ausculte, finit par se lever et traverse le rouillon* à la recherche des grenouilles. Il faut se hâter la grenouille est passagère, le temps court et le ciel brulé.
Le vent est obèse et dru ! J’ai bien fait de remplir mes poches de cailloux, je suis bien plus stable sur mes jambes mais si je trébuche sous le poids et que je tombe à l’eau, je serai emporté par le courant, le flot est fort en ce moment, très. Mais c’est pas le pire, c’est le poids avec tous ces cailloux si jamais je tombe à l’eau, je coulerai et me noierai. Ça sera la fin de ma vie. Ai-je si bien fait que ça de bourrer mes poches de cailloux. Ç’était une erreur, je vais mal finir. Rien que d’y penser je suis mal, ça me fait mal. Il est très imbécile d’aller courir dans la vase qui est toute mouvante avec des cailloux pleins les poches. C’est que je voulais jouer au Petit Poucet.
On se perd très vite dans un marais avec ces chenaux qui se ressemblent à l’identique, s’entrelacent en grand et en débauche et ces touffes d’herbes mêlées en paquets bordées de vase. En semant des petits cailloux blancs à mesure, je retrouverai facile mon chemin, tout se ressemble ici, tout est pareil, toujours recommencé, y a pas de nuance dans le marais, tout y est anonyme. Les petits cailloux c’est lourd bien que tout petit, petit, ils s’enfoncent dans la vase et on ne les voit plus, je les ai amenés pour rien du tout absolument, c’est con très con. Je ferais mieux de tous les jeter plutôt.
Un jour j’allumerai le soleil et je ne pourrai pas le faire si j’ai les poches lourdes de cailloux en masse beaucoup trop.
Non mais pour allumer le soleil il suffit de le regarder en face longtemps, très longtemps, très, très longtemps pour l’apprivoiser comme le renard du Petit Prince de Saint-Exupéry et il s’illuminera, c’est scientifique très. La lumière c’est des photons et le photon c’est très baladeur, très multiple et très affable. Ça adore voir et être vu, adore échanger leur lumière et la partager.Si tu les regardes longtemps, tu les apprivoises à multiplier dans l’intense leur lumière et la lumière sera illuminée de lumière à griller. Le soleil pourra offrir un peu de sa lumière aux étoiles qu’elles illuminent la nuit et que la nuit soit le jour et on ne sera plus obligé de dormir. Le sommeil est une grosse perte de temps énorme à tous les niveaux. Le ciel prendra feu étincelant avec tous les espaces infinis de l’hiver qui flamberont à jamais et le froid sera à jamais défunt.
Non mais où tu vas là ? Sois à ce que tu fais au lieu de divaguer dans les étoiles de lumière Morue ! Sois à la pêche vieille morue en serpillière et pas à l’astronomie divagante ! Tu es à la grenouille, tu n’es pas au stellaire solaire ! Arrête !
Je vais me mouvoir, ça ne marche pas des masses ici. Là-bas il y a moins de courant, ça doit plaire aux grenouilles la grenouille est un animal de calme et de quiétude. Et si ?... Une petite pause. Ouvrir la poésie du monde et des choses, des choses sur le monde.
Petit Genou plante sa canne dans la vase, se penche sur elle, du bout de son doigt il commence à écrire des choses plus ou moins vaseuses de vase dans la vase. Mais il en est peu satisfait. Très vite il saisit sa canne à grenouille et continue à écrire avec le gros bout du roseau ; le roseau revient au temps de la calame. Au bout de quelques minutes de cafouillages gribouillés sur la vase il écrit : Je suis fils de la mer et dessous : Je suis le fils de la mer et encore dessous : Je suis le vrai fils de la mer. Il admire son écrit et le regarde et se regarde dans son écriture. Puis il regarde le ciel, prend un grand souffle d’air et recommence à écrire de vase : Je suis fils de la mer et je ne suis pas fils du soleil, je suis sa lumière et je hais le ciel à le dissoudre et l’éteindre à le dissoudre de mer et l’éteindre à jamais. Ainsi va mon ciel de monde.
Il s’arrête d’écrire, reprend son souffle, la canne est lourde pour écrire et pas d’usage commode. Sur une feuille une grenouille le regarde mais il ne le sait pas. Il respire un grand coup, relit ses vers de base, pardon, de vase, les médite un peu comme gourmand, on goûte une glace par petites lichées que le goût dure plus longtemps. C’est pas qu’on soit radin du goût mais économe du goût. Le plaisir est plus long, il frise l’éternel. Il reprend sa plume ou plutôt sa canne, grave dans la vase bien que le limon se délite : L’art sacre toujours soi que soi.
Il est très content de sa formulation, il la regarde et la regarde, elle vit, il se la récite comme on distille pour l’apprendre par cœur. Du rouge lui pousse sur les joues, de la couleur dans sa joie. Va-t-il encore écrire des pages et des pages de vase pour remonter la marée, écrire l’infini ou va-t-il grappiller quelques bribes de sens de-ci de-là, de-là de-ci. Il prolonge les mots, il prolonge ses mots sur la vase, il prolonge sa vase :
J’ai le sang noir, j’ai le sang noir d’algues, sang empuanti, sang de vase tout au long de la jambe, il coule des jambes à l’accroche du pied. Dans les pieds du temps ma voix de silence dit : C’est moi qui écrit sur la vase ou c’est moi qui suis écrit par la vase. Toujours la langue qui écrit dans le poète pouettepouette.
La parole dit que le Verbe est Dieu Dieu dit que le Verbe est.
Mais trop de vent l’emporte (contre le) page 153.
Mettre un point aux choses.
Mais il ne peut. La marée recouvre l’écrit. A peine nés les mots s’effacent éclipsant les phrases. C’est l’effacement qui importe, l’écrit est pauvre. Un jour il dessinera les mots qui tourneront autour de la phrase, dans la phrase comme les planètes autour du soleil mais dans un rayon plus court, un rayon de feu mort.
Sa parole est morte, d’autant plus vivante qu’elle est morte. La pensée s’est évanouie, sombré dans la mer. Toujours la mer efface de se recommencer. Le temps est plus long, non, le temps est lumière, hier, demain et aujourd’hui concentrés dans le même éclat arrêté et lumineux.
« Le jour est long.
– La mer est méchante.
– Hein ?
– Non rien. »
La marée monte, la marée descend, la marée gagne, la marée détruit dans l’indifférence de la mer indifférente et se retire. Toujours la mer agresse la terre à heure régulière. Multiplier les phares sur la mer pour multiplier les regards et la dompter. Les jours auront plus de liberté. On m’a dit l’autre jour que la mer a soif, a toujours soif ? Stanislas mais c’est peut-être Edouard Pierre ? Ça veut rien dire mais ça dit quand même beaucoup de choses. La marée m’amènera-t-elle pas beaucoup de grenouilles ou m’en retirera-t-elle ? Ça m’énerve, sur la mer, dans la mer, en la mer on ne peut rien écrire, tout s’efface avant même d’être créé. Tandis que sur la terre tout peut s’écrire tout.
On peut griffer la pierre et le graphe tiendra une éternité, une éternité de pierre, la mer jamais ne connaîtra ça. La terre elle a un dos, elle est ronde mais la mer toujours se délite, est lâche, est traître.
« Tu crois en Dieu ?
– Oh Dieu laisse-le dormir en grand !
– Non mais Dieu ?
– Quoi Dieu m’emmerde pas avec ! On n’est pas au catéchisme.
Fous-moi la paix avec ton Dieu ? Ras la bière !
– Non mais ?
– S’il existe, il vit les yeux fermés, bien fermés lorsque l’on voit la gabegie universelle dans laquelle on baigne, où l’on n’arrive même pas à nager, c’est pas la peine qu’il existe. Au mieux il est grès paresseux, pardon, très paresseux ; pour laisser le mal grignoter la terre, tout ce mal qui imprègne la vie, c’est un gangster et une gangrène de paresse, voilà mon opinion sur le bonhomme ; t’es satisfait ?
Bien maintenant aux salicornes, ras la panse des grenouilles et des devinettes divines, on a autre chose à foutre merde ! »
Il laisse tomber sa canne à pêche et remonte vers le noroit, regarde les nuages, trouve que les nuages ont des dents. Il se demande où les nuages peuvent bien cacher leur feu. Les orages c’est du feu, que du feu ? En temps calme où se cache ce feu des nuages ? Hi ! La lumière ? Ça peut se comprendre la lumière, il y en a un partout, ça fait des éclairs quand ça se rencontre. Boum ! Mais le bruit ? Le bruit vient d’où ? Où se cache-t-il ? Dans les nuages ? Dans l’obscurité ? Mais une obscurité claire le nuage ?
« Tu as vu Adrienne ?
– Non elle est avec Oncle Marcel aux salicornes.
– Adrienne elle me fait peur en frissons.
Adrienne c’est tout près d’Alien ; j’ai l‘impression d’être en face d’une mutante, d’une ombre lémure, ce n’est pas loin du Zombie.
– Idiot ! C’est idiot.
– Idiot oui mais c’est.
– Tu devrais pas te tresser de telles peurs.
– Je devrais pas mais ça m’amuse en grand.
– C’est infertile.
– C’est pas plus mal.
– Vous avez bien pêché ?
– Non, vous aviez pratiquement tout pêché. On n’a pas fait grand-chose, pratiquement rien même. De toute façon la grenouille c’est pas mon truc. Y a du gluant dans la grenouille et rien que le mot ça grenouille, c’est tout grenouillé, ça patauge, y a trop de visqueux et ça coasse toujours en folie.
– Et ça te lève le grand dégoût en gélatine ?
– Oui.
– Mais c’est qui avaient pêché les grenouilles avant vous ?
– Oncle Marcel et Tante Souris et ceux qui les accompagnaient.
– Et vous vous allez où maintenant ?
– On les rejoint.
– Qui les grenouilles ?
– Non sauvage aquatique ! Oncle Marcel et sa troupe !
– Vous y allez tous ?
– Oui, on va aux salicornes.
– Ebé ! C’est vraiment la cueillette ramassage razzia aujourd’hui vous tous !
– Tu viens avec nous Christian ?
– Non je vais aller aux filles.
– Ah d’accord !
– Vous y allez tous ?
C’est bien très bien.
– Ebé binh faut bien faire quelque chose !
– Le jour va être long.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– Je sais pas mais je le sens.
– Tu sens beaucoup, hihi !
– Tu sais Petit Genou je voudrais être un homme vaste dans la vie.
– Programme vaste nom de Dieu !
– Je sais pas comment m’échapper de moi-même. Il faut toujours que je m’échappe ou je stagne dans l’échec. Je me tiens toujours hors de moi-même, toujours je pars, je m’échappe toujours pour ne pas être obligé d’établir, de jouer du courage. On n’est pas obligé de réfléchir lorsque l’on s’échappe toujours. Toujours ailleurs pour ne pas rencontrer la responsabilité, je n’ai que le courage des lâches et je barbote dans les mots anéantissant demain.
– Tu devrais pas.
– Quoi ?
– Te titaniser dans la fuite en te gorgeant de mots en confiture, t’assommer de mots en compote.
– Sans doute, sans doute. Tu dois avoir raison. Ah parfois la famille est un pilier ! Pourtant toujours on la fuit, hi !
– Regarde fils, pleurniche pas ! Le soleil est charmant, te mets pas le martel dans la tête.
– Tu as raison. C’est curieux tu es tout petit et tu as raison.
– Pas toujours.
– Non pas toujours mais souvent, très souvent.
– Non parfois je me trompe.
– Bien sûr, bien sûr, évidemment, je vais partir...
Tu sais petit, les filles c’est important, très important, bien sûr tu peux pas comprendre à ton âge mais bientôt tu verras.
– Oh je sais ! Je sais déjà.
– Bravo.
– Je suis pas si petit que tu insinue le dé...
– Je remue, je remue le monde avant de partir avec mon bâton je grave la terre, je trace des signes, ça me rassure, regarde ! Des signes qui disent la terre, qui impriment le monde et le griffent. Tu vois je grave et je regrave la lettre B, j’incise le monde de B qui écrit le monde.
– Ah oui !
– Le monde obéit à la lettre B, qu’à la lettre B.
– Pardon ?
– Il lui est soumis.
– Qu’est-ce à dire ?
– C’est à dire ce qui est.
La lettre B est majuscule, elle est double et se redouble elle-même et redouble le monde. C’est la seconde lettre de l’alphabet, elle est seconde et dit la maison : bet. Elle est benjamine après le A qui est la première lettre de l’alphabet, la première pierre de la parole et de l’écrit. Le A dit le taureau en ses cornes inversées ; elle est la première lettre qui est née au monde et qui a créé le monde ; le B la suit mais tardivement ; le B, est la lettre qui entre dans la maison et la crée pour lutter contre la bête pour limer, limiter et enfermer la puissance de la bête. Le B c’est le civilisé ; le A c’est le sauvage, la force primordiale, le flux, la sève et la naissance. Le B ceux sont deux arceaux qui forment pont ; la courbe de ses extrémités luttant contre la droite de son origine. En haut le premier arceau dit la mer, en bas le second dit la terre. Le premier arceau est en lutte contre le second. Il y a de la haine entre eux et du lien. Tous les deux se bâtissent sur la même ligne, le poteau vertical qui les initie et est leur matrice. C’est la première explication du monde, l’explication première, la cosmogonie première qui les établit à jamais.
– C’est la Kabale ton truc !
– Exactement, dans le grimoire des lettres. Mais... La mer a un avantage certain, elle contient le bleu, tout le bleu de la mer.
– Et puis b comme beau et bonté.
– Aussi.
– Ces deux lettres tiennent la forme du monde.
– J’espère mais malheureusement le rende binaire.
Bien assez philosophoté, je vais m’écarter du monde, je vais aller.
– Mais si tu reviendras ?
– Qui sait ? Pas trop tôt en tous cas, enfin j’espère.
– Mais ça va autrement ça va ?
– Mais oui ça va ! Oui, ne chemine pas dans le mouron !
– Et les filles c’est facile, c’est facile ?
– Ah ah déjà ! Ça te travaille déjà fiston à ton âge ! Ebé ça promet Topinambour !
– Non mais je demande parce que les filles ça...
– Oui, oui, on connaît, on connaît !
– Non mais ?...
– Mais si mais si. Les filles vois-tu c’est difficile, très difficile mais surtout c’est demain surtout pour toi ah, ah, AH hi hi hi !
Petit Genou en reste coi. A son âge il a le temps court. Les filles sont un nuage blond qui porterait une queue de cheval dans sa tête ; ça s’agite ardemment mais par saccades rondes et ça lui bouffe du temps, beaucoup de temps, énormément de temps.
« Je m’en vais mais je crois que mon âme a la forme de la nuit.
– En plein jour ?
– En plein jour, en plein feu.
– Ça doit faire mal ?
– Oui c’est une manière d’être. Je remue dans mon ventre comme un entassement de ténèbres.
– C’est pas un tapis de douleurs ?
– Si mais un tapis qui avance, on fait avec.
– Ebé ! Oh les autres sont partis, ils sont déjà loin ! Faut que j’aille aux salicornes, je vais les rejoindre !
– Va, va petit va ! Moi aussi je me carapate. »

( Lundi 6 juillet 20zoé. 20, jour de grâce, est la journée du baiser, L’Aïd el fitr fête la fin du ramadan. Lune totale, pleine d’elle-même et d’espoir, Saine Mariette est célébrée avec ses comparses : comme Sainte Zoé. Le ciel joue à cache-cache ce jour. Si Saint jacques est serein, l'hiver sera dû et serein et Si saint Jacques est serein, l'hiver sera dur et chagrin, tel est le saint dicton du mois. )

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