La pêche à la sardine

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La boîte était vide, d'un vide abyssal qui aspira toute mon énergie. Je me réjouissais pourtant au retour de mes courses de relever mon courrier. J'aurais dû recevoir le matériel informatique pour remettre en état mon ordinateur qui m'avait planté depuis une semaine déjà. Internet me manquait cruellement pour mes études, tout comme pour les réseaux sociaux. La petite porte métallique grinça sur ses gonds. Elle scella mon destin dans un claquement sec qui résonna dans le hall.
Les sacs me parurent deux fois plus lourds quand j'entamai l'ascension des quatre étages jusqu'à mon appartement. J'étais tellement abattu que je dus faire une courte halte sur le palier du troisième. Avant d'avoir fini d'escalader la dernière volée de marches, j'entendis sa voix traînarde :
— Vous en avez mis un temps ! Vous ne seriez pas en train de perdre votre souffle ?
— Madame Chambon, quelle surprise...
Elle avait dû me guetter de sa fenêtre du cinquième. Je fis quelques pas vers ma porte, mais ses charentaises ne bougèrent pas d'un centimètre et son corps massif m'empêchait tout accès. Elle rayonnait de satisfaction.
— Vous devriez faire davantage de sport à votre âge.
— C'est que je suis chargé, vous ne voyez pas ?
Que n'avais-je pas dit. Son œil inquisiteur passa aux rayons X chacun de mes sacs. Elle visa une boîte de sardines qui dépassait.
— Encore des conserves. Votre génération ne sait pas se nourrir. C'est pas malheureux !
D'un coup de menton, elle désigna ensuite mon sac isotherme.
— Et des surgelés avec, quelle tristesse.
— Justement, je ne dois pas traîner pour les mettre au congel.
Je fis mine d'avancer. Elle restait indéboulonnable. Son regard me défiait et ses narines frémissantes annonçaient sa prochaine salve.
— Vous n'auriez pas oublié quelque chose par hasard ?
Avant même que j'aie eu le temps de réfléchir, elle sortit de derrière son dos un paquet de la poste.
— Maxime Guidou, c'est bien vous ? J'ai promis au facteur de vous le remettre.
J'oscillais entre la joie de récupérer mon paquet et la déception de le voir entre ses mains potelées. Elle le soupesa, cherchant à me faire dire ce qu'il contenait :
— ... trop lourd pour des habits en tout cas.
— Pourquoi vous dites ça ?
Je voulais la mettre face à son indiscrétion. Elle ne se démonta pas.
— Parce que vous feriez mieux de revoir votre tenue vestimentaire, tiens !
J'encaissai en déposant mes sacs au sol.
— Avec une chemise et un pantalon repassés, chaussé de souliers vernis, croyez-moi, vous réussiriez illico le casting.
Elle ponctua sa phrase d'un clin d'œil malicieux.
— Madame Chambon, je n'ai pas besoin de passer d'entretien d'embauche. Je dois d'abord soutenir ma thèse sur les dispositifs interactifs à variables indéterminées. On en a déjà discuté, je crois...
— Laissez votre charabia de côté. Je ne parlais pas de ça, vous m'avez bien compris.
Son œil se remit à pétiller de malice. Ma patience atteignait ses limites. Je me retins de faire des commentaires sur son éternelle robe à fleurs, délavée et informe. Je ne mentionnai pas non plus ses jérémiades incessantes sur son couple mal assorti.
D'un geste vif, je lui pris le paquet des mains.
— Merci madame Chambon.
Je fouillai le fond de la poche de mon jean. Le tissu commençait à se déchirer – elle n'avait peut-être pas entièrement tort, je devrais le remplacer par un neuf. J'extirpai ma clé et la brandis devant moi pour ouvrir le passage.
— Bonne journée et merci encore.

Je me mis immédiatement au travail et installai le nouveau ventilo. Le problème venait à coup sûr de là. Je remplaçai ensuite mon disque dur grillé par celui que je venais de recevoir. Il ne restait plus qu'à réinstaller le système. Après avoir répondu à une série de questions, je n'avais plus rien d'autre à faire que de laisser l'ordinateur mouliner. Si tout se passait bien, je pourrais naviguer sur le net en soirée. Surtout, me reconnecter à 2gether.com pour compléter mon profil, car mon ordinateur m'avait lâché juste avant que je ne le valide. D'ici là, je pourrais peut-être m'occuper des photos qui étaient demandées : un portrait et une photo en pied. Je m'approchai du miroir pour l'interroger, mais ce fut la voix de madame Chambon qui déclama la sentence : j'étais fagoté n'importe comment, mon jean pochait aux genoux, mon t-shirt sans couleur ondulait à l'encolure, quant à mes cheveux... « Merci madame Chambon, pas la peine d'en rajouter, vous m'avez convaincu. » Je laissai mon ordinateur crépiter dans mon bureau et ressortis pour aller chez le coiffeur.

Il était presque dix-neuf heures quand je revins. Dynamisé par ma nouvelle coupe, je montai les escaliers d'une traite. La porte refermée, j'enfilai sans plus attendre le t-shirt et le jean que je venais d'acheter. L'heure du verdict avait sonné. Je pris la pose devant mon miroir. « Vous voyez quand vous voulez ! Vous êtes sacrément séduisant... » Pour une fois, madame Chambon n'exagérait pas. Je préférai cependant lui ôter mon reflet avant qu'elle ne se jetât dessus.
Tout ragaillardi par ma métamorphose, j'allai dans la cuisine où je mis la table dans une chorégraphie de comédie musicale. Quelques feuilles de salade se couchèrent avec grâce dans mon assiette, bientôt rejointes par des tranches de concombre débitées au tempo d'une salsa endiablée. Puis la tête d'affiche fit enfin son apparition, non sans cabotiner un peu avant de se poser sur la table : je parle bien sûr de la boîte de sardines à la sauce tomate et aux petits légumes. Je pris place en face d'elle, et avec exaltation tirai la languette vers moi. Avais-je perdu le rythme ? Aurais-je dû être plus mesuré dans mon entreprise ? Toujours est-il que la boîte ripa, entraînant le contenu de l'assiette par terre. Jusque-là, je ne le pris pas trop mal. Dans tout spectacle, un incident de ce genre peut se produire. Mais l'incident se transforma en catastrophe quand je réalisai que toute la sauce de la boîte avait giclé sur mon t-shirt et mon pantalon neufs. Et pas une goutte sur le sol.
Pendant que le tambour de ma machine soumettait mon linge à sa force centrifuge, j'avais pour ma part le moral dans les chaussettes. Vêtu de mes vieux habits, éclairé par la lumière blafarde de mon écran, j'assistai sans la moindre émotion au redémarrage de mon ordinateur. Quand j'accédai enfin à la page de 2gether.com, je me demandai ce que je faisais là. Je n'étais pas prêt à compléter mon profil et le portail du site me resterait encore fermé pour ce soir. Pourtant, selon la publicité, mon âme sœur s'y languissait et il ne dépendait que de moi de la libérer... moyennant quelques euros d'abonnement. Un ami m'avait assuré qu'il n'y avait pas meilleur endroit pour « pécho ». Encore fallait-il être dans de bonnes dispositions ! En ce qui me concernait, je ne comptais pas insister. Madame Chambon m'avait porté la poisse et seule une nuit de sommeil me permettrait de tourner la page.
Ma machine venait de terminer son cycle. Je pus constater à quel point mon nouveau ventilo était silencieux. Du coup, je décidai de profiter de la nuit pour lancer une récupération des données de mon ancien disque.

En ouvrant le tambour de ma machine, j'eus un haut-le-cœur tellement l'odeur était insupportable. Mon linge empestait le poisson. Je n'avais pourtant rien senti à l'ouverture de la boîte de sardines, à croire que l'odeur nauséabonde ne fut extraite qu'après ce lavage en machine, telle une essence maléfique sortie de son alambic. J'aurais trouvé le phénomène intéressant s'il ne s'était agi de mon linge neuf. En plus de larges auréoles sombres de graisse maculaient mon t-shirt. Je me résolus vers minuit à faire un deuxième lavage à la main. Il n'eut pas plus d'effet, sinon d'amplifier mon découragement. La guigne ne me lâchait pas.
Quand j'ouvris la fenêtre de ma cuisine pour accéder à mon étendage, le silence de la nuit m'apaisa un peu. Des nuages pâles glissaient comme des vaisseaux fantômes devant la lune. Ils imprimaient sur les immeubles un imperceptible miroitement, révélateur d'une vie secrète. En bas, la rue était déserte, à part un homme qui promenait son chien.
J'étendis mon jean et mon t-shirt sur la corde. Quel gâchis... du coton bio en plus. Je devais me faire à l'idée que je ne les porterais jamais, tant leur puanteur était rebutante. Mon dernier espoir résidait dans les effets combinés du grand air et du soleil. Un truc de grand-mère prouvé par la science aujourd'hui, j'avais vu ça en cours – l'action des ultra-violets et de l'ozone si je me souvenais bien. On verrait bien ça demain. J'accrochai la dernière pince à linge et ne m'attardai pas une seconde de plus.
À peine couché, les vitres de ma chambre se mirent à vibrer au rythme de basses assourdissantes. Je me levai d'un bond et entrouvris mon volet : dans l'immeuble d'en face, des ombres chinoises chaloupaient sur le rideau du troisième. Ils semblaient être sacrément serrés dans ce petit studio, et surtout bien s'amuser. Il ne manquait plus que ça ! Les habits qui séchaient devant ma cuisine se rappelèrent à mon bon souvenir par leurs effluves pestilentiels. Je refermai rageusement ma fenêtre. Faute de boules quies, je compressai mes oreilles entre le matelas et mon oreiller jusqu'à trois heures du matin où la musique cessa. Seuls quelques rires épars fusèrent encore.
Peu avant quatre heures, alors que je me sentais basculer dans la volupté du sommeil, mes volets se mirent à claquer avec frénésie. Le temps était en train de changer. Mon épuisement était tel que, malgré l'obstination des rafales, je m'endormis enfin.

Des décharges électriques ranimèrent mon corps oublié dans un sommeil comateux. Je compris bientôt qu'il s'agissait de coups de sonnette insistants. Je jetai un coup d'œil à mon réveil : sept heures quinze ! À part madame Chambon, je ne voyais pas qui cela pouvait être. Je tirai rageusement le drap du lit et le jetai en toge sur mon épaule pour cacher ma nudité. D'un pas lourd de colère, j'allai jusqu'à la porte et l'ouvris d'un coup sec.
Une ravissante jeune femme vêtue d'une robe en lamé argent se trouvait face à moi. Du bout de ses doigts fins, elle recoiffait sa longue chevelure ébouriffée par le vent. Ses pupilles dilatées par la nuit s'agrandirent davantage quand elle me vit dans mon accoutrement. Elle m'adressa un sourire embarrassé qui dissipa en moi toute animosité. Je sentis le courant d'air agiter les pans de mon drapé tandis que dans l'appartement, les portes se mirent à vibrer sur leurs gonds.
— Le vent les a fait tomber pile au moment où je sortais. Vous avez de la chance !
Elle me présenta mon jean et mon t-shirt qu'elle avait vaguement repliés. Comment avait-elle pu résister à leur odeur répulsive ?
— Ce sont effectivement les miens. J'avais pourtant mis des pinces à linge...
« Et je m'en serais bien mis une sur le nez », me dis-je en récupérant mes habits.
À cet instant, elle aurait dû clore notre conversation par une phrase quelconque et s'en aller. À la place, elle laissait un silence s'installer, malmené par les claquements de volets épileptiques. Qu'attendait-elle au juste ? Ce n'était tout de même pas à moi de la congédier... Gêné, j'abaissai mon regard qui se posa d'abord sur ses cuisses, à la lisière du tissu argenté de sa robe. Pour éviter toute méprise, je le descendis encore plus bas et m'aperçus qu'elle était pieds nus. Par pudeur ou coquetterie, elle croisa immédiatement sa jambe gauche derrière la droite, ne maintenant son fragile équilibre que par la force de ses orteils.
Elle reprit la parole pour ramener mon regard dans le sien.
— J'espère qu'on ne vous a pas trop dérangé avec le bruit. C'était l'anniversaire d'une amie.
Je sentis les muscles de mon visage se raidir. Pour masquer ma surprise, je lui répondis d'un ton faussement désinvolte :
— Pensez donc... Avec les bourrasques, c'est toute la rue qui était à la fête. J'ai d'ailleurs gardé ma tenue de soirée !
Ce n'était pas si faux. N'étais-je pas comme elle pieds nus, vêtu d'une robe et les cheveux en bataille ?
Je fis un flop avec mon trait d'humour. Elle n'esquissa même pas un sourire. Je la sentais ailleurs. Elle se tortilla un peu dans son beau fourreau métallique avant de se lancer.
— Est-ce que je pourrais vous emprunter votre salle de bains un instant ?
— Je vous en prie. C'est la deuxième porte à gauche.
Je m'effaçai pour la laisser entrer. Elle passa devant moi à cloche-pied. Je la regardai sautiller jusqu'à la salle de bains où elle disparut dans un dernier rebond. Je m'apprêtais à refermer ma porte à cause du courant d'air quand j'aperçus des tropéziennes posées en retrait sur le palier. Il valait mieux que je les rentre avant que Mme Chambon ne les trouve, même si ça ne m'aurait pas déplu de la faire jaser un peu. Je calai la porte avec mes habits en boule. J'entendis à ce moment-là le robinet couler dans ma salle de bains.
En soulevant les sandales, je remarquai que l'une d'elles était souillée d'une traînée sombre qui se perdait sur le bord. Je la retournai et grimaçai face à une semelle copieusement crottée. La déjection était de toute première fraîcheur, au point que je me mis d'instinct en apnée. Elle ne s'était pas loupée ! Heureusement, c'était du pied gauche.
Le bonheur venait d'entrer chez moi.
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Fred Panassac · il y a
Une histoire pleine d’humour et d’autodérision, les malheurs d’un célibataire aux prises avec sa concierge, dialogues bien menés, style alerte et second degré jusque dans la chute à double sens.
Le gars a tout de même un problème de machine à laver, faut peut-être lui conseiller un additif ou une autre lessive, lol, parce que l’odeur de sardine qui subsiste après lavage, c’est étrange. Je like ce texte bien réjouissant.

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Sylvain Freyermuth · il y a
Merci Fred pour votre commentaire. Pour ce qui est de l'odeur de sardine, je confirme qu'après un passage en machine, sa puanteur est décuplée ! Ce fut d'ailleurs le point de départ de ce texte. Sans tacher de vêtement, vous pouvez faire l'expérience avec une boîte vide en lave-vaisselle, ça vous donnera un aperçu. Tout cela remet en question la théorie des phéromones, tout en confirmant l'adage : "c'est avec les petits poissons qu'on attrape les gros". ;)
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Fred Panassac · il y a
J’ai appris quelque chose grâce à votre expérience olfactive, Sylvain.
Je vous crois sur parole et ne vais pas tenter la vérification par la boîte mise au lave-vaisselle !🥺

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Virgo34 · il y a
Un récit plein d'humour.
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Gali Nette · il y a
Beaucoup d'humour dans ce texte, ça fait du bien de rire un peu. La conclusion est bien amenée. Bravo !
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Chantal Sourire · il y a
Sur du pain grillé avec du beurre...Un régal, comme votre texte !
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Sylvain Freyermuth · il y a
Merci Chantal pour votre dégustation !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Beaucoup d'humour et du sourire pour la journée !
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JAC B · il y a
C'est étonnant comment des sardines peuvent faire autre chose que de boucher le port,! En boîte elles sont encore plus redoutables ! Un texte cocasse, un like pour le sourire.

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