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Ataraxie31

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Mardi, 21h.

Les filles se sont réunies. Claire, Béatrice, Alix, Charlotte, Sandrine et Lauren sont comme les cinq doigts de la main, sauf qu'elles sont six. Elles n'ont plus vraiment l'âge des pyjama parties – d'ailleurs elles ont troqué la robe de chambre en pilou pour le duo gagnant jean-stilettos – mais leur soirée promet d'être excitante.

Chacune s'est délestée de sa charge mentale et l'a accrochée au porte-manteau de l'entrée. Et toutes (ou presque) sont là, à picorer dans l'assiette de leur copine, à enchaîner les verres de Chablis, à évoquer les réminiscences de leurs premières amours, à invoquer la résurgence de l'émerveillement et de la découverte qui, volens nolens, font tant défaut à leurs histoires de cœur, désormais.

— On s'enlise dans notre confort avec Pierre. Si on peut appeler ça du confort...
— Fais pas ta fine-bouche Béa ! Moi je voudrais bien poser mon cul sur tes chaises Philippe Starck !
— Tu comprends pas. Avant on bougeait. On n'allait pas forcément bien loin. Certains week-ends on arpentait les petits patelins du coin, en amoureux. Et moi j'aimais ça. Je voyageais. J'apprenais. Je m'étonnais. Lui aussi, je crois.
— C'est pareil pour tout le monde tu sais...
— Ben ouais, je crois que c'est le lot de tout couple qui dure.

Claire est la seule qui écoute sans dire mot. Claire vit avec Franz depuis bientôt 20 ans. Ils ne sont pas mariés. Elle dit souvent « nous on se tient en liesse, pas en laisse ! » Et ça fait rire ses copines.

— T'es déjà dans le coma Claire ? Glousse Béatrice.
— Impossible, je n'ai pas bu.
— Ah oui c'est vrai, toi t'es abstème. C'est bien le mot, maître Capelo ?
— Oui.
— Bon et sinon, t'es heureuse avec Franz toi ?
— Bien sûr. On est très heureux, ensemble.
— Ben tant mieux pour toi.

Le vin délie les langues et en pique certaines d'une pointe d'acrimonie.

— Tellement heureuse que tu rentres à pas d'heure certains soirs ou que tu te casses vite fait du bureau à la pause déjeuner pour...
— Pour ?
— Tu m'as comprise.

Claire blêmit plus que sa peau diaphane ne le lui permet déjà. L'invective de Béatrice la déçoit et l'attriste. Car son aigreur n'est pas dirigée contre la moralité discutable d'une supposée incartade conjugale. Non, Béatrice est envieuse de la sérénité sentimentale de Claire. Et ce n'est pas nouveau.

— T'as un amant ? S'étonne Charlotte.

Lauren, bien que biberonnée au pot-au feu et au « boudu con » est restée une londonienne pure souche fidèle à l'extraordinaire tolérance de ses racines natives. Son flegme britannique et son auriculaire fièrement dressé derrière le verre de blanc qu'elle tient sont comme le nuage de lait dans la cup of tea : légers. Et à cet instant, ils sont précieux.

Holly shit! Raconte-nous.
— Ca fait trente ans que ça dure. Je l'ai connu bien avant Franz.
— Mais t'es sérieuse ?
— Oui.
— Mais on le connaît ?
— Oui. Vous l'avez rencontré. Franz aussi d'ailleurs. Et tous l'avez embrassé !
What the fuck!

Les filles tombent des nues. L'annonce de Claire laisse Béatrice, Charlotte et Alix pantoises et graves. Quand Lauren et Sandrine, frivoles et mues par leur irrépressible curiosité de toujours réclament la suite. Elles veulent du scabreux. Alors Claire les nourrit.

— C'est maman qui me l'a présenté. Je devais avoir 4 ou 5 ans.
— M'étonne pas. C'est de famille l'adultère.
— Oh tais-toi Béa. Laisse-la parler.
— Tu sais quoi Béa ? C'est contre mon amant que j'ai vu Le dernier métro, de Truffaut. Et là j'ai envie de te répondre ce que Depardieu dit à Deneuve.
— Qu'est ce que tu racontes ?
— Te voir, est une joie et une souffrance.

La punchline empruntée fait mouche. Béatrice est honteuse. Claire poursuit.

— Au début il m'a fait rêver. Il a mis toutes les étoiles du ciel dans mes yeux d'enfant. C'était doux et naïf. Je n'avais peur de rien. Ensuite, il a apporté les nuances dans ma palette d'émotions. Il n'y avait plus d'un côte les méchants, de l'autre les gentils.
— Au pays de Candy, comme dans tous les pays, on s'amuse, on pleure, on rit... fanfaronne Alix. Qui ne sait plus trop d'ailleurs si elle doit rire ou pleurer.

On entend sourdre de chaque gorge un éclat de rire comme un consensus manifeste à l'amitié.

— Non mais je déconne pas, les filles. Y'en a pas beaucoup qui vous donnent autant, sans cesse. Ce qui est fabuleux c'est que je ressens en permanence. Avant de le retrouver germent dans mon crâne les graines du champ de tous les possibles. Quand il m'enveloppe de tout son moelleux, oh...
— Il a de la brioche ? Je croyais que tu les aimais sportifs !
— Il est confortable. Je disais... quand il m'enveloppe de tout son moelleux tantôt je souris, je m'étonne, je frémis, je respire, tantôt je me sens nauséeuse, j'ai de la rancœur, de la haine, j'appréhende. J'aime tout. Et quand on se quitte, le souvenir de notre colloque flotte encore, longtemps, si longtemps. Il est envahissant, surtout quand il n'est plus là.
— Sérieux ça donne pas très envie la nausée, la rancœur, tout ça...
— C'est la vie, Charlotte. Et Dieu que c'est bon.

Claire sent bien qu'elle les a perdues. Sitôt qu'elle effleure les sujets essentiels, elle mesure la profondeur du fossé qui les sépare. Entre elles n'en finit plus de se creuser le gouffre de la sensibilité. Même l'alcool qu'elles avalent ne parvient pas à irriguer le canal. Pire, l'alcool dessèche tout. Elles, le canal, les émotions, la vie.

— Il baise bien sinon ?
— On fait toujours ça dans le noir.
— Mais tu réponds pas à la question ! Il te fait jouir, au moins ?
— S'il me fait jouir... C'est un euphémisme.
— Tu nous le présentes ?
— Vous le connaissez déjà, je vous ai dit.
— Putain mais c'est qui ? Charles ? Marc? Non ça peut pas être Marc, Lauren m'a dit que c'était Lucky Luke.

Lauren caquette.

— Et Franz le connait tu dis ? Mais il est au courant ?
— Oui. Je lui raconte tout.
— Vous êtes un couple libre, en fait. Je t'envie, je crois. Même si je ne pourrais jamais tromper Pierre. Je l'aime trop.
— Détrompe-toi, mon amour pour Franz est sincère. Mais cet autre agrémente ma vie.
— Et ton deuxième, il en voit d'autres ?
— Je ne préfère pas les compter ! Il a étreint les corps, éveillé les consciences, tourmenté les esprits d'autres bien avant moi. Hommes et femmes. Petits et grands. D'ici ou d'ailleurs.
— Claire tu nous inquiètes. T'es la plus sobre et pourtant la plus difficile à suivre. C'est quoi ce mec ? C'est qui ?

Claire jubile et exaspère ses amies qui se demandent si c'est du lard ou du cochon. Le silence remplit la pièce. Pourtant, dans chaque tête hurle le vacarme de l'incompréhension.

— D'ailleurs demain je le vois. On va prendre le large.
— Tu pars en voyage ?
— On n'arrête pas. Contre sa peau de velours je sillonne le globe et traverse les âges. Pourtant je ne bouge jamais.
— Si c'est une devinette, il manque le « qui suis-je ? ».


Mercredi 13h.

Claire le rejoint, enfin. Il vient, il arrive, comme la cerise sur le gâteau. Mais de la cerise, il n'a que la couleur. Ou peut-être seulement le goût du plaisir. Aujourd'hui, il l'emmène au Maroc, aux côtés de Sandrine Bonnaire. Claire s'installe dans le fauteuil du cinéma. Pour Prendre le Large.

PRIX

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Virgo34 · il y a
Un récit qui tient en haleine jusqu'à la chute.
Je vous invite à aller découvrir mon sonnet en finale du Prix de la St Valentin.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/au-bout-de-la-nuit-1

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Bernard Bobin · il y a
Bien enlevée et chute efficace. J'aimerais aussi votre avis sur Lauriers Coupés.
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Isabelle Lambin · il y a
La chute est amusante et inattendue.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix pour vous. Venez me lire et éventuellement votez pour "la princesse Alexandra" en route pour IMAGINARIUS ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Irisjr · il y a
Une idée originale, un récit juste. Je suis conquise par votre plume !
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Ataraxie31 · il y a
Merci Irisjr !
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Brumelle · il y a
Une façon comme une autre de prendre le large.
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Christian Pluche · il y a
Bravo pour la chute !
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Ataraxie31 · il y a
Merci Christian.
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Sylvie Franceus · il y a
Bravo pour l'originalité de votre idée et pour votre écriture fluide et l'infidélité.... oui, je l'ai vu arriver mais sans deviner le doux velours rouge des salles obscures.... une belle découverte.
Merci !

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Ataraxie31 · il y a
Merci pour votre soutien Lafée !
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Jusyfa · il y a
Un texte bien mené et porté par une plume assurée mes 5*****
Ma nouvelle en finale "un petit cœur collé sur un portable " grand prix hiver 2018 espère votre lecture. Merci

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Ataraxie31 · il y a
Merci Jusyfa.
Comptez sur ma lecture en retour.

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